Le 21 octobre 1943, à la tombée de la nuit, sur le boulevard des Hirondelles à Lyon, une femme enceinte de cinq mois attendait dans une voiture, les mains posées sur son ventre, les yeux fixés sur la route. Autour d’elle, des hommes armés des groupes francs de la Résistance retenaient leur souffle. Le camion de la Gestapo qui devait transférer les prisonniers vers la prison Montluc était en retard. Cette femme s’appelait Lucie Aubrac.

Et le prisonnier qu’elle attendait dans ce camion, c’était son mari, Raymond. Pour comprendre ce qu’elle s’apprêtait à faire cette nuit-là, il faut revenir quelques mois en arrière. Lyon, en 1942, était la deuxième ville de France, capitale de la Résistance, mais aussi ville de la peur. Depuis novembre 1942, les Allemands avaient tout envahi.
Et à Lyon, l’homme qui faisait régner la terreur s’appelait Klaus Barbie. Trente ans à peine, officier SS, chef de la section IV de la Gestapo, installée au 14, avenue Berthelot. Dans les caves de ce bâtiment, Barbie dirigeait lui-même les interrogatoires. Les survivants en parleront pendant des décennies avec un tremblement dans la voix.
C’est dans cette ville que Lucie avait choisi de rester et de se battre. Agrégée d’histoire en 1938, l’une des rares femmes de sa génération à ce niveau, elle avait épousé Raymond Samuel en décembre 1939. Ingénieur, homme de conviction, militant. Ils avaient tout en commun, sauf peut-être l’audace.
Dans ce domaine, Lucie le dépassait de loin. Dès juin 1940, quand la France s’est effondrée, Lucie n’a pas attendu. Elle a aidé Raymond, alors prisonnier de guerre à Strasbourg, à s’évader. Première évasion, première victoire.
Mais pas la dernière. À Lyon, à partir de 1941, le couple s’est jeté dans la Résistance avec tout ce qu’ils avaient. Raymond est devenu l’un des dirigeants de Libération-Sud, sous le nom de code Aubrac. Lucie, elle, s’appelait Catherine.
Entre ses cours au lycée Edgar-Quinet, elle fabriquait de faux papiers, organisait le passage de résistants à travers la ligne de démarcation, gérait les réunions clandestines chez elle malgré les fouilles répétées de la Gestapo. Elle avait un fils de deux ans, Jean-Pierre. Et elle continuait. Ce qui rendait Lucie différente, ce n’était pas seulement ce qu’elle faisait.
C’était comment elle le faisait. Avec un calme absolu, une capacité à mentir en face d’un officier nazi sans que ses mains tremblent, une intelligence tactique que ses camarades admiraient et craignaient parfois un peu. Le 15 mars 1943, la police lyonnaise arrête un agent de liaison de Libération-Sud trop inexpérimenté. Dix membres du mouvement tombent avec lui.
Raymond en fait partie. On l’incarcère à la prison Saint-Paul. Lucie ne perd pas une heure. Elle ne pleure pas.
Elle réfléchit. Ce qu’elle fait ensuite stupéfie ses propres camarades. Elle se rend chez le procureur de la République de Lyon et lui tient un discours qui ressemble moins à une supplique qu’à une menace voilée. Elle exige la libération de Raymond.
Le procureur, intimidé par quelque chose dans ce regard, dans cette voix, cède. Raymond est relâché le 10 mai 1943. Libération provisoire. Premier miracle.
Mais Raymond n’a pas le temps de souffler. Le 21 juin 1943, il est arrêté une deuxième fois. Cette fois, c’est différent. Cette fois, c’est Caluire.
Une réunion secrète avait été convoquée dans la villa du docteur Dugoujon, à Caluire-et-Cuire, pour tenter de réorganiser l’Armée secrète après l’arrestation du général Delestraint. Jean Moulin était là. Raymond Aubrac aussi. André Lassagne, Henri Aubry, et René Hardy, dont le rôle dans ce qui allait suivre resterait disputé pendant des décennies.
Une dizaine d’hommes de la Gestapo, commandés par Klaus Barbie en personne, ont fait irruption. Ils ont arrêté tout le monde. Les résistants ont été conduits avenue Berthelot, puis transférés à la prison Montluc. Jean Moulin est entré dans les caves de la Gestapo.
Il n’en est jamais ressorti vivant. Battu, torturé, il est mort le 8 juillet 1943 dans un train entre Paris et Metz. Barbie se vantera plus tard de l’avoir brisé. Raymond, lui, est toujours en vie.
Pour l’instant. Et maintenant, Lucie doit tout recommencer. Mais cette fois, en face d’elle, ce n’est plus un procureur français qu’on peut intimider. C’est Klaus Barbie.
Lucie apprend l’arrestation de Caluire dans la journée du 21 juin. Elle est enceinte de cinq semaines. Elle ne le sait pas encore précisément, mais son corps le sait. Elle a un enfant de deux ans à la maison.
Son mari est entre les mains du pire tortionnaire de France. N’importe qui d’autre aurait pris ses affaires et aurait fui. Lucie, elle, a commencé à construire un plan. Le problème était simple à énoncer et impossible à résoudre.
Comment approcher Barbie sans se faire arrêter ? Comment obtenir quelque chose d’un homme qui ne faisait de cadeau à personne ? La réponse qu’elle a trouvée était à la limite de l’invraisemblable. Lucie Aubrac s’est présentée à la Gestapo en se faisant passer pour la fiancée de Raymond.
Pas son épouse. Sa fiancée. Elle a prétendu ne pas être mariée avec lui et a construit autour de ce mensonge toute une histoire. Elle était enceinte.
L’enfant serait illégitime. Elle voulait se marier avant l’accouchement pour que son fils ou sa fille ne naisse pas sans père reconnu. Elle voulait, en somme, un mariage en prison. C’était absurde.
C’était incontrôlable. Et c’était exactement ce que Barbie n’attendait pas. Barbie l’a reçue. Barbie l’a écoutée.
Et Barbie, pour des raisons qu’on ne comprendra jamais totalement — provocation, sadisme calculé, conviction que cette femme ne représentait aucun danger — a dit oui. Il a accordé la cérémonie. Le mariage fictif a eu lieu dans les locaux de la police lyonnaise. Raymond, sous escorte allemande, a joué le jeu.
Lucie a signé les papiers avec des mains fermes. Ils étaient déjà mariés depuis 1939, mais personne dans cette salle ne le savait. Ce que Lucie n’a pas dit à Barbie, c’est ce qu’elle préparait en parallèle depuis des semaines. Pendant qu’elle construisait sa couverture de fiancée éplorée, elle organisait en secret, avec les groupes francs des Mouvements unis de la Résistance, une opération armée.
Serge Ravanel, le responsable des groupes francs à Lyon, lui avait donné son accord. Il avait confié la mission à son équipe la plus solide. Quatre mois de planification. Deux tentatives avortées.
Une première idée, faire dérailler le train qui devait transférer les prisonniers vers Paris, avait été abandonnée. Une deuxième tentative avait échoué le matin du 21 octobre quand l’une des voitures du commando n’avait pas démarré. Tout reposait sur la troisième tentative. Ce soir-là, le 21 octobre 1943, à la tombée de la nuit, les voitures des groupes francs se sont positionnées boulevard des Hirondelles, sur le trajet habituel entre la Gestapo de l’avenue Berthelot et la prison Montluc.
L’information sur le timing exact du transfert venait de Lucie elle-même, qui avait joué de la paperasserie du mariage fictif pour obtenir des détails sur les mouvements de Raymond. Raymond était dans le camion allemand avec trois autres résistants. À dix-huit heures, dans l’obscurité naissante, le commando a frappé. Les voitures ont bloqué le convoi.
Les résistants armés ont neutralisé les gardes allemands. L’action a duré quelques minutes. Quand c’était terminé, cinq soldats allemands étaient hors de combat. Quatorze prisonniers étaient libres, dont Raymond Aubrac.
Lucie, enceinte de cinq mois, était dans l’une des voitures. Elle avait organisé l’opération. Elle avait fabriqué le scénario du faux mariage pour obtenir les informations. Et elle était présente lors de l’attaque, dans la rue, avec ses camarades.
Pas à l’arrière, en sécurité. Dans l’action. Le succès avait un prix. Raymond et Lucie étaient désormais les Résistants les plus recherchés de la région lyonnaise.
La Gestapo savait qui ils étaient. Barbie avait été roulé dans la farine par une femme enceinte qui lui avait souri en face. Ce genre d’humiliation, Barbie ne le pardonnait pas. Le couple a commencé à fuir de planque en planque, d’appartement en appartement, avec Jean-Pierre dans les bras.
Épuisés, traqués, vivant avec la certitude qu’une seule dénonciation suffirait à tout terminer. Pendant ces semaines de fuite, Lucie continuait à grossir. L’enfant qu’elle portait grandissait pendant que sa mère dormait dans des maisons inconnues, avec de faux papiers, sous des noms différents chaque semaine. Le 8 février 1944, un avion les a emportés, eux et leur fils, vers Londres.
Un de ces petits avions qui atterrissaient la nuit dans des champs français, une lampe de poche comme unique balise, et repartaient avant l’aube. Ce soir-là, le champ était quelque part dans la Drôme. Lucie avait sept mois de grossesse. Quatre jours plus tard, le 12 février 1944, à Londres, elle donnait naissance à une fille.
Elle l’a appelée Catherine. Le nom de code qu’elle avait utilisé dans la Résistance depuis le début. Ce prénom n’était pas un hasard. C’était une signature.
Mais ce n’est pas la fin de l’histoire, parce que Klaus Barbie, lui, n’avait pas disparu. Après la libération de Lyon, le 3 septembre 1944, Barbie avait fui vers l’Allemagne. Les Américains, dans les premières années de la guerre froide, l’avaient recruté comme agent de renseignement, estimant que ses compétences anticommunistes valaient plus que ses crimes de guerre. Cette décision, révélée des décennies plus tard, allait provoquer un scandale diplomatique entre Paris et Washington.
Barbie avait ensuite quitté l’Europe pour l’Amérique du Sud. Il s’était réfugié en Bolivie dans les années 1950 sous le nom de Klaus Altmann. Il y avait vécu tranquillement pendant trente ans. Il avait même collaboré avec l’armée bolivienne, transmettant ses techniques d’interrogatoire à des régimes militaires.
C’est le couple Klarsfeld, Serge et Beate, qui a retrouvé sa trace dans les années 1970. Serge Klarsfeld, lui-même fils d’un déporté mort à Auschwitz, avait consacré sa vie à retrouver les criminels nazis. En 1971, il avait publié la preuve que Klaus Altmann, en Bolivie, était Klaus Barbie, de Lyon. En février 1983, Barbie a été expulsé de Bolivie et livré à la France.
Il avait soixante-neuf ans. Le procès a commencé le 11 mai 1987 à Lyon, devant la cour d’assises du Rhône. Le premier procès pour crime contre l’humanité jamais tenu en France. Lucie Aubrac était dans la salle.
Raymond aussi. Ils étaient parmi les témoins de ce que Barbie avait fait à Lyon quarante-quatre ans plus tôt. Barbie a refusé de comparaître à plusieurs audiences. Il avait déclaré que ce tribunal ne le concernait pas.
Ses avocats avaient tenté des manœuvres procédurales. Rien n’avait fonctionné. Le 3 juillet 1987, Klaus Barbie a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité et condamné à la prison à vie. Il est mort en prison le 25 septembre 1991, à soixante-dix-sept ans, d’une leucémie.
Puni. Pas assez, pas assez vite, pas assez fort, diront toujours ceux qui ont perdu des proches sous ses ordres. Mais puni quand même, et condamné par le pays qu’il avait voulu écraser. Lucie Aubrac a vécu jusqu’en 2007.
Elle est décédée le 14 mars de cette année-là, à l’hôpital, à quatre-vingt-quatorze ans. Raymond était mort cinq ans plus tôt, à quatre-vingt-dix-sept ans. Ils ont été enterrés ensemble à Salornay-sur-Guye, en Saône-et-Loire, la région de la famille Bernard. Après la guerre, Lucie avait repris l’enseignement.
Elle n’avait pas cherché la gloire. Elle avait cherché à transmettre. Elle avait écrit en 1984 un récit intitulé « Ils partiront dans l’ivresse », qui couvre les neuf mois entre mai 1943 et février 1944. Ces neuf mois pendant lesquels elle était enceinte et menait en même temps la Résistance la plus concrète qui soit.
Organiser l’impossible. Tenir debout. Ne pas laisser tomber. Ce livre a inspiré un film en 1997, réalisé par Claude Berri, avec Carole Bouquet dans le rôle de Lucie et Daniel Auteuil dans celui de Raymond.
Lucie Aubrac est devenue un symbole. Pas seulement de la Résistance française. De quelque chose de plus simple et de plus fort. La preuve qu’une personne ordinaire, avec une intelligence ordinaire et une volonté extraordinaire, peut tenir tête à une machine de mort.
Elle était professeure d’histoire. Elle n’avait pas de formation militaire. Elle n’avait pas de réseau puissant au départ. Elle avait un mari emprisonné, un enfant en bas âge, une grossesse.
Et une cervelle qui tournait à plein régime même quand son corps était épuisé. Il y a une question que les historiens posent encore aujourd’hui. Est-ce que Barbie savait ? Est-ce qu’une part de lui se doutait que Lucie n’était pas simplement une fiancée éplorée ?
Est-ce qu’il a voulu jouer, tester, voir jusqu’où cette femme irait ? Ou a-t-il été simplement et complètement berné ? Personne ne le sait. Barbie n’en a jamais parlé clairement.
Et cela ajoute à l’histoire une couche supplémentaire d’étrangeté. L’homme qui terrifiait toute une ville, l’homme qui avait brisé Jean Moulin, s’est-il laissé manipuler par une femme enceinte qui lui souriait en face pendant qu’elle préparait son propre piège ? Peut-être que la réponse à cette question dit quelque chose sur la nature du pouvoir. Les tyrans ont des angles morts.
Les machines d’oppression aussi. Et c’est souvent dans ces angles morts qu’agissent celles et ceux qu’on ne voit pas venir. Lucie Aubrac n’était pas visible. Elle était professeure.
Femme. Enceinte. Dans la France occupée de 1943, aucune de ces qualités ne semblait menaçante. C’est pour ça qu’elle a gagné.
Ce que Lucie Aubrac a osé faire pour sauver son mari reste, quatre-vingts ans après, l’une des actions les plus audacieuses de toute la Résistance française. Pas parce qu’elle avait des armes supérieures. Pas parce qu’elle avait des appuis puissants. Parce qu’elle avait un plan que personne d’autre n’aurait osé imaginer, et le sang-froid de l’exécuter jusqu’au bout, dans une ville sous terreur, avec un enfant dans le ventre et un autre à la maison.
Quand les journalistes, les historiens, les étudiants venaient la voir après la guerre pour lui demander comment elle avait fait, comment on trouve la force de faire ça, comment on ne craque pas, comment on regarde Barbie dans les yeux sans trahir ce qu’on cache, elle répondait toujours à peu près la même chose. Elle disait qu’elle n’avait pas été courageuse. Elle disait qu’elle avait eu peur, bien sûr. Que la peur était là tout le temps, comme un bruit de fond qu’on apprend à ignorer parce qu’il n’y a pas le choix.
Elle disait que ce n’était pas de l’héroïsme. C’était de l’amour, et de la colère, et du refus de laisser les choses se passer comme ça, comme si l’occupant avait le droit de décider de tout. Les gens qui ont résisté n’étaient pas des surhommes. Ils avaient peur.
Ils faisaient des erreurs. Certains ont craqué. Ce qui différenciait ceux qui ont tenu, ce n’était pas l’absence de peur. C’était la décision renouvelée chaque matin de continuer quand même.
Lucie Aubrac a pris cette décision chaque jour pendant quatre ans. Avec un mari en prison. Avec un enfant à protéger. Avec une grossesse.
Avec Barbie à quelques rues de chez elle. Et elle a gagné.


