La nuit du 7 au 8 novembre 1942, Alger est plongée dans l’obscurité totale du couvre-feu. Environ quatre cents jeunes gens, des étudiants et de jeunes employés pour la plupart, se déplacent en silence vers des points stratégiques de la ville. Ils n’ont pour seule arme que de vieux fusils Lebel datant de la Première Guerre mondiale, sortis la veille d’une salle de sport où on les cachait depuis des mois. Beaucoup ne savent même pas charger leur arme.

Leur mission semble folle : neutraliser avant l’aube tout le dispositif militaire et policier de Vichy à Alger pour que le débarquement allié, déjà au large, ne rencontre aucune résistance organisée. Derrière cette opération presque suicidaire se trouve un homme dont les idées politiques sont radicalement opposées à celles de la plupart de ses recrues. Monarchiste convaincu, il rêve de voir un roi remonter sur le trône de France. Cette nuit-là, il orchestre l’un des coups de force les plus décisifs de toute la Seconde Guerre mondiale.
Personne parmi les jeunes gens qui avancent dans les ruelles ne sait encore que cette même nuit portera en germe, quelques semaines plus tard, un assassinat qui rebattra toutes les cartes du pouvoir en Afrique du Nord française. L’homme qui organise tout cela s’appelle Henri d’Astier de La Vigerie. Il est né le 11 septembre 1897 dans une famille d’officiers. Il s’engage à dix-sept ans dans l’artillerie coloniale pendant la Grande Guerre, est blessé à plusieurs reprises, et termine lieutenant, décoré de trois citations.
Politiquement, il est monarchiste, catholique, conservateur, admirateur de Charles Maurras, et convaincu que la République porte en elle une faiblesse que seule une monarchie traditionnelle pourrait corriger. Certains historiens évoquent même des liens jamais totalement éclaircis avec la Cagoule, ce réseau clandestin d’extrême droite responsable d’attentats visant à déstabiliser le régime parlementaire. Pourtant, quand la guerre éclate en 1939, cet homme choisit sans hésiter de combattre l’occupant allemand, prenant le contrepied exact de certains de ses compagnons idéologiques tentés par la collaboration. À Alger, la situation des résistants est précaire.
En octobre 1940, le régime de Vichy abolit le décret Crémieux, qui accordait la citoyenneté française aux juifs d’Algérie depuis 1870. Cent vingt mille personnes se retrouvent privées de leurs droits civiques, exclues de la fonction publique, de l’armée, des professions libérales. C’est dans ce climat de rejet institutionnalisé que se forme un premier noyau de résistants autour d’un gymnase de la place du Gouvernement. Un jeune étudiant en médecine de vingt ans, José Aboulker, fils d’un chirurgien réputé, en devient l’une des chevilles ouvrières les plus déterminées, aux côtés de son cousin Roger Carcassonne.
Henri d’Astier arrive sur place couvert par son poste officiel de commissaire adjoint aux chantiers de la jeunesse. Il rencontre Aboulker et prend naturellement la direction politique du mouvement. Le paradoxe est troublant : un homme viscéralement hostile à la République et à ses valeurs égalitaires dirige un mouvement porté par des jeunes gens juifs, précisément privés de leurs droits par un régime que d’Astier ne condamne que dans sa soumission à l’occupant. Cette alliance de circonstance, improbable mais efficace, illustre à quel point la résistance française rassemblait des convictions politiques radicalement opposées, unies pour un temps par le seul refus commun de la défaite.
Les semaines qui précèdent le débarquement transforment ce petit groupe en une force capable de renverser tout un dispositif militaire. L’enjeu dépasse largement la ville d’Alger. L’opération Torch doit ouvrir aux alliés un second front en Méditerranée. Ils redoutent une résistance acharnée des troupes fidèles à Vichy, dont l’armistice de 1940 interdit toute coopération avec les alliés.
Le succès de l’insurrection d’Alger représente donc une question de vie ou de mort pour des centaines de soldats alliés qui débarqueraient sinon sous le feu des batteries côtières. Les 22 et 23 octobre 1942, Henri d’Astier participe à des entretiens secrets à Cherchell avec le général américain Mark Clark, venu clandestinement par sous-marin, et le consul Robert Murphy. Ils mettent au point les derniers détails. José Aboulker mobilise plusieurs centaines de jeunes volontaires, la plupart âgés de moins de vingt-cinq ans.
Les armes, quelques dizaines de fusils hors d’âge, sont dissimulées dans l’arrière-boutique d’une armurerie tenue par Émile et Florence Atlan, rue de Chartres, commerce fermé par les lois raciales de Vichy. Les conjurés se réunissent par petits groupes cloisonnés, souvent sans se connaître. Beaucoup n’ont jamais tenu une arme de leur vie. Dans la nuit du 7 au 8 novembre, l’opération se déclenche.
Le quartier général s’installe dans l’appartement du professeur Henri Aboulker, père de José, au 26 de la rue Michelet. Les quatre cents volontaires, dont les deux tiers sont juifs, neutralisent en quelques heures les batteries côtières de Sidi-Ferruch et l’état-major du 19e corps d’armée. Ils arrêtent le général Alphonse Juin, commandant des forces vichystes en Algérie, réveillé en pleine nuit dans sa résidence, ainsi que l’amiral François Darlan, chef de la marine de Vichy, présent à Alger par pur hasard pour veiller son fils malade. Pendant près de quinze heures, ces jeunes gens presque sans armes tiennent la ville entière, permettant aux troupes américaines de débarquer avec une résistance quasiment nulle.
Mais la victoire s’assombrit très vite. Le cessez-le-feu obtenu à Alger ne s’étend pas au reste de l’Afrique du Nord. Darlan et Juin, désormais aux mains des alliés, refusent pendant trois jours de transmettre l’ordre d’arrêter les combats à Oran et au Maroc, où des soldats français et alliés s’entretuent inutilement. Il faut l’intervention insistante du général Clark, qui menace ouvertement les deux hommes, pour que Darlan finisse par céder.
Le 17 novembre 1942, un rebondissement achève de brouiller le sens de cette nuit. Plutôt que de confier le pouvoir aux résistants qui viennent de risquer leur vie, les Américains négocient avec l’amiral Darlan lui-même, l’homme que ces mêmes résistants ont arrêté quelques jours plus tôt. L’accord, resté célèbre sous le nom d’accord Darlan, scandalise une partie de l’opinion alliée et provoque la colère du général de Gaulle depuis Londres. Henri d’Astier accepte alors le poste de secrétaire adjoint aux affaires politiques dans ce gouvernement Darlan, avec la police de toute l’Afrique du Nord sous sa responsabilité directe.
Son acceptation n’est pas une soumission. Il n’a qu’une idée fixe : utiliser cette position pour préparer dans l’ombre l’élimination politique de Darlan au profit du comte de Paris, prétendant orléaniste au trône de France, qu’il fait venir secrètement à Alger. Fernand Bonnier de La Chapelle n’est pas un inconnu recruté au hasard. Né en 1922 à Alger, fils d’un journaliste monarchiste et farouche opposant au fascisme, il a grandi dans un milieu où l’idée d’une restauration monarchique n’a rien d’excentrique.
Après l’armistice de 1940, il rejoint la zone libre, assiste à une manifestation d’étudiants anti-allemands le 11 novembre 1940, puis revient en Algérie. Il passe par les chantiers de la jeunesse, la même organisation qui servait de couverture à Henri d’Astier. Après le putsch, il s’engage dans les corps francs d’Afrique, formés par d’Astier lui-même. Le 24 décembre 1942, veille de Noël, Bonnier de La Chapelle pénètre dans le palais d’été d’Alger et tire à trois reprises sur l’amiral Darlan, l’atteignant au visage et à la poitrine.
L’amiral meurt en moins d’une demi-heure. Bonnier ne cherche pas à s’enfuir. Interrogé, il affirme avoir agi seul par pure conviction morale, sans manifester la moindre inquiétude. Ce calme est interprété par certains observateurs comme la preuve qu’on lui avait promis en coulisse une issue clémente.
Ce qui suit se déroule à une vitesse glaçante. Le 25 décembre, un tribunal militaire siège en urgence et condamne Bonnier de La Chapelle à mort en moins d’une heure, sans véritable instruction ni audition de témoins. Ses avocats demandent un délai pour organiser sa défense. Le général Henri Giraud, élu le jour même de la mort de Darlan à la tête de l’Afrique française, refuse catégoriquement d’accorder le moindre sursis.
Dans la nuit, la grâce est définitivement rejetée. Le père de Bonnier, effondré, frappe à toutes les portes, sans jamais être entendu. Le 26 décembre 1942, à 7 h 45 du matin, quarante-huit heures à peine après l’assassinat, Fernand Bonnier de La Chapelle tombe sous les balles d’un peloton d’exécution au champ de tir de Hussein-Dey. Il a vingt ans.
La hâte suspecte de cette exécution fait naître dès l’époque une question : ne s’agissait-il pas d’éliminer le seul témoin capable de révéler qui se trouvait réellement derrière lui ? Giraud, principal bénéficiaire politique de cette mort, ouvre pourtant dans les semaines suivantes une enquête. Une fois le principal témoin réduit au silence, il accuse la résistance tout entière d’avoir organisé le meurtre et lance une vague d’arrestations parmi les figures du mouvement qui avaient permis le succès du débarquement. Henri d’Astier, directement mis en cause par le témoignage de Bonnier avant son exécution, entre dans la clandestinité, traqué par une police qu’il dirigeait quelques semaines plus tôt.
Arrêté au début de l’année 1943, il est incarcéré à la prison militaire de Bab El Oued, soupçonné de complot contre la sûreté de l’État. Pendant huit mois, il ne bénéficie d’aucun traitement de faveur. Sa correspondance contrôlée laisse transparaître une inquiétude réelle, à une époque où l’exécution sommaire de Bonnier a montré la rapidité avec laquelle la justice militaire de Giraud pouvait trancher. Sa détention dure jusqu’en septembre 1943, lorsque de Gaulle, en train de s’imposer face à Giraud, obtient sa libération.
La procédure se referme par un non-lieu. Aucune preuve formelle ne sera jamais retenue pour établir sa responsabilité directe dans l’assassinat, malgré les déclarations explicites de Bonnier avant sa mort. Loin d’être écarté, d’Astier devient membre de la commission de la défense nationale du nouveau pouvoir gaulliste, puis capitaine en décembre 1943. En avril 1944, il crée les commandos de France, une unité parachutiste recrutée parmi les évadés, qu’il conduit au combat derrière les lignes ennemies.
De Gaulle le fait compagnon de la Libération, saluant son rôle pionnier dans l’organisation de la résistance en Afrique du Nord, sans jamais mentionner les événements de décembre 1942. Les quatre cents jeunes gens qui avaient pris tous les risques cette nuit-là ne reçoivent, eux, aucune reconnaissance immédiate. Beaucoup reprennent leurs études ou leur travail dans une administration encore tenue par des fonctionnaires nommés sous Vichy, qui les regardent avec méfiance. José Aboulker, malgré son rôle central, attend des années avant d’être reconnu.
Ce n’est que progressivement qu’il obtient la médaille de la Liberté américaine, la croix de guerre, puis le titre de compagnon de la Libération. Le colonel Germain Jousse, qui codirigea les opérations, reçoit lui aussi une reconnaissance tardive, tout comme le sous-lieutenant Bernard Karsenty, l’un des organisateurs des rencontres de Cherchell. Henri d’Astier meurt à Genève le 10 octobre 1952, à cinquante-cinq ans. Il repose au cimetière de Vaucresson sous une pierre qui ne dit rien de la nuit du 8 novembre ni de celle du 24 décembre.
Quant à Fernand Bonnier de La Chapelle, la justice française finit par lui rendre une reconnaissance tardive. Le 21 décembre 1945, la chambre des révisions de la Cour d’appel d’Alger juge que son acte avait été accompli dans l’intérêt de la libération de la France. En juin 1950, son cercueil est rapatrié au cimetière de Sèvres, où une stèle est érigée. En février 1951, le ministère des anciens combattants lui attribue la mention « Mort pour la France ».
Les historiens restent partagés sur la part de responsabilité de d’Astier. Certains, s’appuyant sur les déclarations de Bonnier et sur la logique politique évidente, le considèrent comme l’inspirateur direct du meurtre. D’autres rappellent qu’aucune preuve matérielle irréfutable n’a jamais été produite. Entre ces deux lectures, la vérité complète n’a probablement plus aucune chance d’être établie.
La plupart des acteurs directs ont emporté leurs secrets dans leur tombe. Aucun tribunal n’a jamais tranché formellement. Deux hommes, une même conspiration nouée dans l’ombre, deux destins opposés : l’un décoré et honoré jusqu’à sa mort naturelle, l’autre fusillé à l’aube sur un simple champ de tir.
Dans les coulisses les plus troubles de la libération, la justice n’a pas toujours frappé ceux qui portaient réellement la responsabilité la plus lourde.


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