Ce jour-là, dans un bureau d’Alger, j’ai vu un homme perdre un empire sans même s’en rendre compte. Giraud croyait tenir les armes, les soldats, la victoire. Il pensait que de Gaulle n’était qu’un…

Ce jour-là, dans un bureau d’Alger, j’ai vu un homme perdre un empire sans même s’en rendre compte. Giraud croyait tenir les armes, les soldats, la victoire. Il pensait que de Gaulle n’était qu’un...

Alger, juin 1943. Un général français entre dans un bureau, pose son képi sur la table et dépose un document. Sans le savoir, il vient de changer le cours de l’histoire de France. Pas de discours héroïque, pas de bataille.

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Juste deux hommes dans une pièce, une conversation dont il ne reste presque aucune trace. Et pourtant, c’est là que tout a basculé. Ce que le général Catrou a dit à Giraud ce jour-là, et surtout la manière dont il l’a dit, a permis à de Gaulle de gagner. Pas par les armes.

Par les mots. Par la patience. Par une manœuvre si élégante, si précise, que Giraud ne l’a jamais vue venir. Pour comprendre ce qui s’est joué dans ce bureau d’Alger, il faut remonter quelques mois en arrière.

Novembre 1942. Les troupes américaines débarquent en Afrique du Nord, au Maroc et en Algérie. Opération Torch. Un tournant décisif.

La France libre de de Gaulle, installée à Londres depuis juin 1940, espère être la grande bénéficiaire de ce débarquement. Mais les Américains ont d’autres plans. Roosevelt n’a jamais aimé de Gaulle. Trop arrogant, trop encombrant, trop politique.

Il choisit un autre cheval : le général Henri Giraud. Soixante-trois ans, grande taille, moustache grise, regard d’acier. Héros de guerre, prisonnier des Allemands à deux reprises, évadé deux fois. La première en 1914, la seconde en 1942 depuis la forteresse de Königstein en Saxe, à soixante mètres de hauteur, sur une corde qu’il avait tressée lui-même.

Les Allemands n’en croyaient pas leurs yeux. L’homme est courageux, intrépide. Même Roosevelt l’adore pour cela. Un soldat pur, sans ambition politique, qu’on peut orienter sans lui demander son avis.

Mais la politique n’est vraiment pas son monde. Et c’est précisément pour cela que de Gaulle va gagner. Giraud ne comprend pas vraiment ce qu’il fait à Alger. Il pense être là pour commander, pour faire la guerre, pour libérer la France les armes à la main.

Roosevelt lui a promis des ressources, des hommes, de l’équipement. Les Américains lui ont confié le commandement civil et militaire de l’Afrique du Nord après l’assassinat de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942, d’un coup de revolver dans un couloir du palais d’été d’Alger. Giraud est au sommet. Il contrôle les troupes, l’appareil administratif, il a le soutien de Washington et les équipements américains qui arrivent chaque semaine au port d’Alger.

De Gaulle, lui, n’a rien de tout cela. Il est à Londres. Il a la légitimité morale, il a la Résistance intérieure derrière lui. Mais il n’a pas Alger.

Pas les tanks, pas la police, pas les préfets. Et Giraud, dans sa franchise militaire, ne comprend pas pourquoi cela ne suffirait pas à clore le débat. C’est là qu’entre en scène Georges Catrou. Né à Limoges en 1877, Saint-Cyrien, vétéran de la Légion étrangère, général cinq étoiles — le plus haut grade de l’armée française — Catrou est l’officier le plus gradé à avoir rejoint de Gaulle en 1940.

C’est un homme du monde, un aristocrate de la République. Il a commandé en Indochine, puis au Levant, en Syrie. Il a accordé l’indépendance à la Syrie et au Liban au nom de la France libre en 1941, s’attirant la fureur de Vichy et quelques applaudissements embarrassés des Britanniques. Il a rencontré de Gaulle dans un camp de prisonniers en Allemagne pendant la Grande Guerre, à Ingolstadt, en 1916.

Ils se connaissent depuis vingt-sept ans. Et pourtant, Catrou accepte volontiers de se placer sous les ordres d’un homme qui lui est inférieur en grade. Il n’en fait pas un complexe, il n’en fait pas un drame. Il a compris quelque chose que Giraud n’a pas compris.

La guerre se gagne avec des soldats, mais la France se refonde avec des idées. Et les idées sont du côté de de Gaulle. Catrou sait exactement ce que de Gaulle veut, et ce qu’il ne peut pas se permettre de demander lui-même. De Gaulle est tranchant, direct, parfois brutal dans ses exigences.

Il s’aliène les gens dès qu’il ouvre la bouche pour parler politique. Catrou, lui, est l’inverse. Il arrive dans un salon, il s’assoit, il pose des questions, il écoute. Il parle peu, mais dit beaucoup.

Et quand il formule quelque chose, tout le monde a l’impression que c’est raisonnable. Le 17 mars 1943, de Gaulle charge quatre hommes d’une mission précise : aller à Alger, négocier avec Giraud, préparer le terrain pour une réunification des forces françaises. En apparence, c’est une mission de bons offices. En réalité, c’est le début d’une partie d’échecs dont Giraud ne voit même pas le plateau.

Catrou arrive à Alger avec des atouts que de Gaulle n’a pas. Il est respecté par les militaires d’Afrique du Nord, qui voient en lui un des leurs : un soldat, pas un homme politique londonien. Il connaît le terrain, il parle le langage de Giraud, et surtout il est porteur d’un message que lui seul peut délivrer sans provoquer de rupture immédiate. Le problème avec Giraud, c’est précisément sa loyauté militaire.

Il obéit aux ordres, il commande aux hommes, mais la politique, il ne la voit pas. Pire, il la méprise un peu. Quand Jean Monnet, l’envoyé discret de Roosevelt, lui explique qu’il faut se rallier au principe démocratique, Giraud l’écoute poliment et finit par accepter. Le 14 mars 1943, il prononce un discours à Alger dans lequel il rompt officiellement avec Vichy.

Une vraie rupture, sincère même. Il croit qu’en faisant cela, il a réglé le problème politique. Que de Gaulle ne pourra plus lui reprocher quoi que ce soit. Giraud n’a pas compris.

La question n’est pas idéologique. La question est de savoir qui dirige la France libre. Et cette question-là, il ne se la pose même pas, parce qu’il pense que la réponse va de soi. C’est lui, le chef militaire.

Il a les hommes, il a les canons, il a Alger. Qu’est-ce que de Gaulle a de plus, à part une radio à Londres et un culot qui frise l’arrogance ? Catrou le sait. Et c’est pour cela qu’il joue autrement.

Il ne contredit pas Giraud. Il ne lui explique pas qu’il se trompe. Il l’écoute. Il approuve ses victoires en Tunisie, parce qu’elles sont réelles.

En mai 1943, les forces françaises sous son commandement ont participé à la capitulation des troupes germano-italiennes. Un quart de million de prisonniers de l’Axe. Un triomphe militaire. Catrou le reconnaît, s’en réjouit avec lui.

Et puis, doucement, il ajoute :

« Mais le politique, général, le politique ne peut pas attendre. »

Et là, Giraud hoche la tête et change de sujet. Ce qu’il ne voit pas, c’est que Catrou n’a pas changé de sujet du tout. Les semaines de mars à mai 1943 sont une série de télégrammes, de rencontres, de faux départs.

De Gaulle n’est pas facile. Les archives américaines de l’époque, les télégrammes de l’ambassadeur Robert Murphy depuis Alger, révèlent que Catrou lui-même, en confidence, commence à désespérer des méthodes de son patron. De Gaulle est intransigeant. Il pose des conditions.

Il menace de ne pas venir. En mai, il prononce depuis Londres un discours radio que Giraud reçoit comme un affront direct. Murphy rapporte que Catrou a dit à Giraud ce soir-là que ses fonctions de négociateur venaient peut-être de prendre fin, de Gaulle ayant décidé de se passer d’intermédiaire. Mais ce moment de crise est lui-même une manœuvre.

Consciente ou non, elle révèle quelque chose d’essentiel. Catrou occupe la position du modéré raisonnable entre deux intransigeants. Il est celui par qui le dialogue reste possible. Et quand il exprime ses doutes sur de Gaulle, Giraud lui fait confiance davantage.

Il ne voit pas d’adversaire dans cet homme posé qui lui parle sans calcul apparent. Le 30 mai 1943, de Gaulle arrive à Alger dans le plus grand secret. Il n’est accompagné que d’une délégation restreinte : René Massigli et André Philip. Catrou est déjà là depuis plusieurs jours.

Il a préparé le terrain. Il a rencontré Giraud, il a rencontré Monnet, il a rencontré le général Georges, un homme proche de Giraud, rapatrié de France par les Anglais et présent lui aussi dans les négociations. Catrou sait qui est dans quel camp. Il sait qui peut être convaincu et qui ne peut pas l’être.

Le 3 juin 1943, le Comité français de libération nationale naît officiellement. Dix heures du matin. Une salle de conférence dans le palais d’été du gouverneur général. Giraud et de Gaulle coprésidents.

Cinq membres fondateurs : Catrou, Georges, Massigli, Monnet, Philip. C’est l’accord que tout le monde attendait depuis des mois. Roosevelt en voulait un. Churchill aussi.

La Résistance intérieure, dont le Conseil national réuni par Jean Moulin à Paris le 27 mai venait d’exiger que de Gaulle soit seul chef, en avait besoin. En apparence, c’est un compromis équilibré. En réalité, la partie est déjà jouée. Et Giraud ne le sait pas encore.

Dès la première séance du CFLN, les tensions éclatent. De Gaulle veut la Défense nationale. Il veut contrôler les armées. Giraud refuse.

Il s’accroche à son commandement en chef avec une obstination militaire totale. C’est son terrain, il ne lâchera pas. Lors d’une séance houleuse du comité, le 9 juin 1943, les archives américaines sont précises, Giraud repousse toutes les propositions de de Gaulle. Il insiste pour que le général Georges reçoive le commissariat à la Défense nationale.

Un homme à lui. De Gaulle s’y oppose. Et là, Catrou intervient. Il soumet une proposition de compromis, une formule technique en apparence neutre.

Il propose de confier la Défense nationale à de Gaulle, laissant à Giraud le commandement opérationnel de toutes les forces françaises. C’est-à-dire le pouvoir politique à de Gaulle, le commandement militaire à Giraud. Ça semble équitable. Ça ressemble à un partage honnête.

Giraud y voit la préservation de sa sphère. Georges et Giraud votent contre. Tous les autres commissaires votent pour. La proposition de Catrou est repoussée à deux voix contre toutes les autres.

Mais elle a fait quelque chose de décisif. Elle a montré que la majorité du comité penchait vers de Gaulle. Elle a isolé Giraud. Et elle a offert à de Gaulle une légitimité démocratique au sein même du comité censé les unir à égalité.

Ce petit vote, dans un bureau d’Alger, c’est la fracture. Le reste n’est que du temps. La guerre ne se gagne pas toujours sur un champ de bataille. Parfois, elle se gagne dans une salle de conférence, avec un ordre du jour et un stylo.

Les mois suivants sont une lente désintégration. Giraud ne voit toujours pas venir ce qui l’attend. En juillet 1943, il part en visite officielle aux États-Unis et au Canada. Il rencontre Roosevelt.

Il parle de ses victoires militaires, de ses plans pour rééquiper l’armée française. Il reviendra de Washington avec la promesse de dix nouvelles divisions équipées par les Américains. Il pense avoir consolidé sa position. Il a passé des semaines à Washington et à Ottawa pendant lesquelles de Gaulle, resté à Alger, a méthodiquement élargi sa base.

Les séances du comité ont continué sans Giraud. Les décisions se sont prises, les alliances se sont nouées. Quand Giraud remonte dans l’avion pour rentrer à Alger, il croit revenir victorieux. Il revient en fait dans un espace politique qui a déjà remodelé ses contours autour de lui.

Début août, à la présidence alternée des séances succède une division de compétences. Giraud garde les affaires militaires. De Gaulle dirige tout le reste. Tout le reste, c’est-à-dire la politique, les territoires, la diplomatie, le futur de la France.

Giraud a obtenu ce qu’il voulait. Il est chef militaire. Et c’est précisément pour cela qu’il n’est déjà plus rien d’autre. En septembre 1943, la Corse est libérée.

Giraud en a été l’architecte militaire. Une vraie victoire. Mais il l’a préparée seul, sans en informer le CFLN. En politique, cela ne se fait pas.

En politique, agir seul, c’est s’exclure. De Gaulle saisit l’occasion. Le 9 novembre 1943, lors du remaniement du comité, Giraud disparaît de la coprésidence. De Gaulle est désormais seul président.

On nomme de nouveaux membres, des parlementaires, des figures de la Résistance intérieure. L’univers politique s’est refermé sur Giraud comme un piège dont il n’avait jamais senti les dents. En avril 1944, il est évincé du commandement en chef. C’est fini.

Cinq mois après le CFLN fondateur, Giraud est hors jeu. Et en août 1944, alors que Paris se libère et que de Gaulle entre dans la capitale sous les acclamations de la foule, Giraud survit à un attentat à Alger. On ne saura jamais avec certitude qui a commandité ce coup. Il est blessé.

Il survivra. Il mourra à Dijon en mars 1949, oublié, amer, sans vraiment comprendre comment il avait perdu. Alors, voilà la question. A-t-il été puni ?

Est-ce que Giraud a payé pour sa naïveté, pour son aveuglement politique, pour avoir cru que commander des armées suffisait à diriger une nation ? En un sens, oui. La brutalité de son effacement est réelle. En cinq mois, il passe de coprésident du CFLN à militaire sans commandement.

Une chute sans filet. Il n’aura jamais de rôle politique majeur dans la France libérée. Il siégera un temps à l’Assemblée constituante de 1946 pour le département de la Moselle. Personne ne l’y écoutera vraiment.

Mais ce serait trop simple de dire qu’il a été puni. La vérité est plus cruelle. Giraud n’était pas mauvais. Ce n’était pas un traître.

Ce n’était pas un lâche. C’était un grand soldat, sincèrement courageux, réellement patriote, projeté dans une guerre politique pour laquelle il n’avait aucun outil. Roosevelt l’avait choisi précisément pour cela. Un militaire sans ambition politique, docile, gérable, utilisable.

Et ce rôle d’instrument, Giraud l’a joué à la perfection sans le savoir. Catrou, lui, a joué un rôle qu’on n’a jamais tout à fait reconnu à sa juste mesure. Il n’a pas trahi Giraud, il ne lui a pas menti. Il lui a même dit à certains moments que de Gaulle allait trop loin.

Mais il a glissé chaque compromis dans le sens qui servait son camp. Il a proposé des formules apparemment équilibrées qui, dans les faits, déplaçaient le centre de gravité du CFLN vers de Gaulle à chaque vote. C’est ça, la manœuvre de l’aristocrate. Pas un coup de force, pas une trahison.

Un art du dosage, de la patience, du timing. La politique comme horlogerie fine. Il faut aussi nommer ce que Catrou a renoncé à être. Général cinq étoiles, il était plus gradé que de Gaulle, qui n’en avait que deux en 1940.

Il aurait pu prétendre à la tête du mouvement. Il ne l’a jamais fait. Il a choisi de servir. Et dans ce choix-là, qui n’est pas anodin pour un homme de son rang, il y a quelque chose qui ressemble à de la clairvoyance.

Il a compris que de Gaulle était ce dont la France avait besoin. Et qu’être l’artisan de cette victoire valait plus que d’en être le rival. La France libre a gagné à Alger en 1943. Pas parce que de Gaulle était le plus fort, pas parce que Giraud était le plus faible.

Mais parce qu’un homme a su lire la salle, proposer le bon texte au bon moment, et incliner doucement, imperceptiblement, la balance du côté qui permettrait à la France de se relever avec une tête politique. Ce général né à Limoges, mort à Paris en décembre 1969 à l’âge de quatre-vingt-douze ans, n’est entré dans aucune légende. On ne l’a pas mis au Panthéon. Son nom ne figure pas sur la plupart des places des villes françaises.

Les manuels scolaires le citent rarement. Et pourtant, sans lui, la France libre n’aurait peut-être pas gagné la partie algéroise. Sans lui, la coprésidence aurait peut-être duré. De Gaulle aurait peut-être perdu pied, faute d’un relais capable de maintenir le dialogue avec des hommes qui ne l’aimaient pas.

Après la guerre, Catrou sera ambassadeur à Moscou dès 1945. En 1955, à soixante-dix-huit ans, le gouvernement lui demandera de négocier le retour du sultan Mohammed V au Maroc. Il acceptera, il ira, il réussira. À quatre-vingt-dix ans passés, il négocie encore.

C’est le signe d’un homme que les gouvernements appellent quand personne d’autre ne peut faire le travail. Ce n’est pas un destin ordinaire. C’est un destin d’utilité publique, silencieux et constant. Les grandes histoires ont souvent des architectes invisibles.

Des gens qui ne posent pas pour les photos, qui n’écrivent pas leurs mémoires en dix-huit volumes, qui font leur travail avec précision et s’effacent ensuite. Catrou était l’un d’eux. Et il y a dans cette invisibilité choisie quelque chose qui force le respect bien plus que n’importe quelle statue. Les hommes qui acceptent d’être l’outil plutôt que la main, non par faiblesse, mais par conviction que c’est ainsi que les choses importantes se font, ces hommes-là changent le monde sans jamais en réclamer la paternité.

On peut se demander légitimement si Catrou avait conscience de ce qu’il faisait. Si chacune de ses propositions de compromis était calculée à l’avance, ou si c’était simplement un homme raisonnable qui cherchait des solutions praticables dans un monde d’ego géants — et dont les solutions, par une heureuse coïncidence, allaient toujours dans le même sens. La réponse est probablement quelque part entre les deux. Catrou n’était pas un manipulateur froid.

Mais il n’était pas non plus un naïf. Il était loyal à de Gaulle. Et la loyauté, quand elle est aussi intelligente que la sienne, produit les mêmes effets que la stratégie. Ce qui est certain, c’est le résultat.

Le 25 août 1944, de Gaulle entre dans Paris libéré. Il descend les Champs-Élysées sous les acclamations d’une foule en larmes. Il incarne la France. Il est la France.

Et quelque part dans cette foule, ou peut-être déjà à pied d’œuvre dans quelques bureaux d’Alger ou de Paris, Catrou continue son travail. Sans discours, sans triomphe personnel, sans attendre que quelqu’un lui demande ce qu’il a bien pu faire pour que les choses se passent ainsi.