Le 27 novembre 1942, à 4h30 du matin, les chars allemands pénètrent dans le camp retranché de Toulon. Les soldats de la 7e Panzer Division entrent par le fort Lamalgue, quartier général du préfet maritime, l’amiral André Marquys. Il est arrêté dans son bureau avant même de pouvoir donner un ordre. Mais son chef d’état-major, le contre-amiral Robin, parvient à transmettre un ultime message au major général de l’arsenal avant que les communications soient coupées.

Un seul mot, en substance : sabordage. Ce mot arrive à bord du Strasbourg, le navire amiral de la force de haute mer française. L’amiral Jean de Laborde reçoit l’information. Les Allemands sont dans le port.
Ils viennent pour prendre la flotte. La question n’est plus de savoir si l’on part ou si l’on reste. Elle est de savoir si l’on détruit. Laborde n’hésite pas.
À 5h15, l’ordre est donné : sabordage général sur tous les navires. Ce qui suit est à la fois grandiose et déchirant. Les équipages, réveillés en sursaut, comprennent immédiatement ce qu’on leur demande. Ouvrir les vannes, déclencher les charges, noyer leur propre navire, détruire de leurs mains ce qu’ils ont construit, entretenu et aimé pendant des années.
Les mécaniciens ouvrent les prises d’eau dans les cales. Les artificiers font sauter les chaudières. Les marins sabotent les tourelles, brisent les instruments de navigation. Sur le Strasbourg lui-même, les flammes montent.
Le navire amiral brûle dans la rade. Laborde refuse d’abandonner le bord. Il faudra un ordre personnel du maréchal Pétain pour qu’il accepte enfin de quitter le navire en feu. Mais pour comprendre pourquoi la flotte était encore là, il faut remonter deux ans plus tôt.
Juin 1940. La France vient de signer l’armistice avec l’Allemagne nazie. En dix-huit jours, l’armée française, la plus puissante d’Europe continentale, s’est effondrée. Paris est occupé.
Le gouvernement se réfugie à Vichy. Dans ce désastre absolu, une seule chose reste intacte : la flotte. Des dizaines de navires modernes mouillent dans la rade de Toulon. Le Strasbourg, le Colbert, l’Algérie, la Marseillaise.
Ces navires ne sont pas que du métal et de l’acier. Ils sont ce qui reste d’une France qui pourrait encore se battre. L’article 8 de la convention d’armistice est clair sur le papier. Les navires restent sous commandement français.
Pas de saisie allemande. En échange, la flotte doit rester neutre. Elle ne peut ni combattre aux côtés des Alliés, ni aux côtés de l’Axe. Elle doit attendre.
Attendre dans le port. Attendre que la guerre se termine. C’est dans ce contexte qu’entre en scène l’amiral Jean de Laborde. Né en 1878, homme de la vieille école navale française, pionnier de l’aéronautique maritime, il est convaincu que la neutralité est la seule voie honorable.
Il n’a jamais caché sa haine des Anglais. Depuis Mers el-Kébir, en juillet 1940, où la Royal Navy a ouvert le feu sur des navires français ancrés dans un port algérien, tuant 1 297 marins français en un seul après-midi, cette haine est gravée dans le marbre. À Toulon, la vie continue. Les officiers dorment chez eux.
Les marins ont leurs permissions. La ville vit dans une atmosphère étrange, suspendue entre paix et catastrophe. Les Allemands ont imposé des restrictions sur le mazout. Les équipages manquent d’entraînement.
Les navires rouillent lentement à leur mouillage. Ils sont beaux, ils sont là, et ils ne servent à rien. Début novembre 1942, le monde bascule à nouveau. Le 8 novembre, les Américains et les Britanniques débarquent en Afrique du Nord.
Opération Torch. Alger, Oran, Casablanca. En quelques jours, l’Afrique du Nord française change de main. Hitler comprend qu’il ne peut plus laisser la zone sud de la France soi-disant libre.
Le 11 novembre 1942, les divisions blindées allemandes franchissent la ligne de démarcation. La zone libre n’existe plus. La France est entièrement occupée. Toulon devient soudainement le dernier espace encore nominalement sous souveraineté française, une île dans un océan d’occupation.
Laborde reçoit un message de l’amiral Darlan, son supérieur passé dans le camp allié depuis Alger. Le message est explicite : rallier l’Afrique du Nord, amener les navires aux Alliés, reprendre le combat. Laborde lit le message et le rejette avec un mépris ancien, viscéral. Il refuse d’exécuter un ordre venant d’un homme qu’il accuse de trahison envers le maréchal Pétain.
Il choisit l’immobilité. Il choisit Toulon. Ce refus est peut-être la décision la plus lourde de conséquences de toute cette histoire. À ce moment précis, il existait encore une alternative.
Les navires auraient pu appareiller. Les cuirassés auraient pu traverser la Méditerranée. La force de haute mer française aurait pu rejoindre les Alliés et changer, au moins symboliquement, le rapport de force. Laborde dit non.
Les navires restent. Les Allemands, eux, n’attendent pas. Dès le 19 novembre, Hitler ordonne de planifier l’opération Lila. L’objectif : s’emparer de la flotte française à Toulon avant que les Français ne puissent réagir.
Des dizaines de navires de guerre modernes, à récupérer intacts, à utiliser en Méditerranée pour renforcer les forces de l’Axe en Tunisie. La manœuvre est préparée dans le plus grand secret. Deux colonnes blindées doivent pénétrer dans Toulon simultanément par l’est et par l’ouest, saisir les quais, immobiliser les équipages, prendre le contrôle des navires avant que quiconque ait le temps de comprendre. La nuit du 26 au 27 novembre, il fait noir sur Toulon.
Les officiers sont chez eux. Les marins dorment à bord. La ville est calme. À 4h30, les chars entrent.
À 5h15, l’ordre de sabordage est donné. Les chars allemands se perdent dans le labyrinthe de l’arsenal. Ils arrivent trop tard. Au moment où les soldats posent enfin les yeux sur les navires, la plupart sont déjà en train de couler.
Les charges explosent. Les coques s’ouvrent. Les eaux noires de la rade avalent les cuirassés, les croiseurs, les destroyers. En quelques heures, 90 % de la flotte est au fond.
Le bilan final est stupéfiant : 77 navires coulés ou sabordés, trois cuirassés, sept croiseurs, quinze contre-torpilleurs, douze sous-marins. 235 000 tonnes d’acier par le fond. La quasi-totalité de la force de haute mer française a disparu en une nuit. Anéantie non pas par l’ennemi, mais par ses propres équipages.
Cinq sous-marins parviennent à forcer le passage. Cinq seulement. Le Casabianca et le Marsouin rallient Alger. Le Glorieux rejoint Oran.
L’Iris trouve refuge à Barcelone. La Vénus, elle, préfère se saborder en grande rade plutôt que d’être capturée. Un seul navire de surface, le Léonore Fresnel, parvient à s’échapper vers Alger. La Luftwaffe vole seule dans le ciel de Toulon ce matin-là.
Les Allemands contrôlent les quais, mais il n’y a plus rien à prendre. Hitler, selon les archives de l’état-major allemand, considère dans un premier temps que l’opération Lila a tout de même réussi en un sens : la flotte française ne servira jamais les Alliés. Ce qu’il voulait éviter à tout prix ne se produira pas. La Kriegsmarine, elle, est furieuse.
Ces navires représentaient une ressource militaire considérable. Les récupérer intacts était l’objectif. Ils ont échoué. Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, avait tenté par deux fois d’interrompre le sabordage.
Par deux fois, il avait échoué. Laval préférait livrer la flotte aux Allemands pour maintenir les apparences de la collaboration. La plupart des Français, même à Vichy, y voient au contraire un acte de courage. Le régime de Pétain essaie de censurer l’information.
L’agence officielle tente de minimiser l’événement. Le soir même, depuis Londres, le général de Gaulle prend la parole. Sa voix est grave. Il salue ce qu’il appelle le réflexe national des marins français.
Mais dans ses mémoires de guerre, rédigées après le conflit, il va beaucoup plus loin. Il qualifie le sabordage de Toulon de « suicide le plus lamentable et le plus stérile qu’on puisse imaginer ». Parce que pour lui, la vérité est simple et cruelle : ces navires auraient pu continuer à se battre. Ces équipages auraient pu rejoindre la France libre.
Cette flotte aurait pu changer le cours de la guerre. Et au lieu de ça, elle gît au fond de la rade de Toulon, inutile pour tout le monde, pour toujours. Le sabordage est-il un acte de résistance ou un acte de capitulation déguisée ? La réponse honnête est que c’est ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois, selon l’angle depuis lequel on regarde.
Les marins n’ont pas choisi de combattre l’occupant. Ils ont choisi de détruire ce qu’ils ne pouvaient pas défendre plutôt que de le livrer. C’est un refus. Un refus de servir l’ennemi, mais aussi fondamentalement un refus de servir les Alliés.
Laborde n’a pas coulé sa flotte parce qu’il voulait aider la France libre. Il l’a coulée parce qu’il haïssait les Anglais autant qu’il refusait les Allemands. Et dans cet espace étrange entre deux haines, 77 navires ont disparu. Et avant même le sabordage, Laborde avait participé à un projet absolument scandaleux.
En 1942, en accord avec Pétain, Laval et l’amiral Platon, il avait présenté à l’ambassade d’Allemagne à Paris un projet de formation d’un corps franc de 20 000 hommes destinés à être envoyés au Tchad pour combattre les forces françaises libres. Des Français pour tuer des Français. Ce projet n’a finalement pas abouti, mais l’intention était là. Et elle est au dossier.
La libération arrive. L’épuration commence. Les officiers vichystes comparaissent devant la haute cour de justice. Laborde réussit curieusement à se déclarer trop malade pour assister au procès collectif des amiraux collaborationnistes en 1944.
Une coïncidence commode. Les peines prononcées lors de ce procès sont relativement clémentes. Les élus communistes s’étaient retirés de la haute cour, réduisant ainsi la sévérité du tribunal. Mais quand Laborde comparaît enfin en mars 1947, les communistes sont de retour.
Le contexte politique a changé. Le verdict tombe comme une hache. Le 28 mars 1947, la haute cour de justice condamne l’amiral Jean de Laborde à la peine de mort. Dégradation nationale à vie.
Confiscation de tous ses biens. Radiation de la Légion d’honneur et de la médaille militaire. Le jugement est sans appel. Cet homme qui avait servi la France pendant quarante ans, pionnier de l’aéronautique navale, commandant des forces de l’Atlantique, est condamné à mourir.
Mais voilà. La France de 1947 n’est pas la France de 1944. Les grandes condamnations à mort de la Libération ont souvent été commuées. Le président de la République, Vincent Auriol, exerce son droit de grâce.
La peine de mort est transformée en quinze ans de détention. Laborde passe plusieurs années à la prison de Clairvaux dans l’Aube. En 1951, il est gracié, libéré. Il reprend une vie civile.
Sa retraite est longue, très longue. Jean de Laborde meurt le 30 juillet 1977 à Castillon-la-Bataille en Gironde. Il a 98 ans. Il est inhumé dans le cimetière de Bielle dans les Pyrénées-Atlantiques.
Jusqu’au bout, il aura été un homme de son rang, de son monde, de ses certitudes. Un homme qui a traversé deux guerres mondiales, une condamnation à mort, une grâce présidentielle et presque un siècle d’histoire française, sans jamais, semble-t-il, remettre en question les choix qu’il avait faits. Il faut aussi parler de ce qui s’est passé sous les eaux dans les semaines et les mois qui ont suivi. Les Allemands ont tenté de renflouer certains navires.
Ils espéraient récupérer au moins quelques unités, les réparer, les remettre en service. Mais le travail de destruction avait été méthodique. Les équipages savaient exactement où frapper pour rendre les navires irrécupérables. Les Italiens, alliés de l’Axe, ont également essayé de récupérer du matériel.
Quelques épaves ont été partiellement renflouées. Mais dans l’ensemble, l’opération Lila s’est soldée par un échec complet pour les puissances de l’Axe. Les navires restent au fond. Ils y sont encore aujourd’hui pour certains, dans les profondeurs de la rade de Toulon.
Témoins silencieux d’une nuit où la France a choisi de se détruire plutôt que de se rendre. Une décision qui a sauvé quelque chose et coûté beaucoup. C’est le prix de l’honneur quand l’honneur se construit sur de mauvaises fondations. Ce 27 novembre 1942, les explosions ont retenti pendant des heures.
Les flammes ont monté dans le ciel méditerranéen. Les épaves ont lentement sombré dans les eaux noires. Et les marins qui regardaient couler leur navire de leurs propres mains devaient savoir au fond d’eux-mêmes qu’ils venaient de faire quelque chose d’irréversible, quelque chose que personne ne pourrait jamais entièrement absoudre ni entièrement condamner. La France de l’après-guerre a dû poser la question que tout le monde se posait depuis le premier jour.
Que faire de l’amiral Jean de Laborde ? D’un côté, il a empêché la flotte de tomber aux mains des Allemands. De l’autre, il a refusé de la mettre au service des Alliés alors que c’était encore possible. Il a obéi à Pétain quand Darlan lui demandait de changer de camp.
Il a maintenu ses équipages dans l’inaction pendant deux ans, laissant des navires neufs rouiller dans un port pendant que d’autres Français mouraient. Que retenir de tout cela ? La réponse n’est pas simple, et c’est précisément pourquoi cette histoire mérite d’être racontée. Le sabordage de Toulon est un moment où la France a tout perdu et rien perdu en même temps.
La flotte n’est plus, mais elle n’est pas devenue allemande. Les cuirassés ne bombarderont jamais Alger ou Casablanca sous pavillon nazi. Les marins n’ont pas trahi ce qu’ils comprenaient comme leur honneur, mais ils n’ont pas non plus rejoint ceux qui se battaient pour libérer leur pays. C’est le paradoxe permanent de Vichy.
Cette zone grise où la dignité et la compromission se mêlent jusqu’à devenir impossibles à séparer. Où un homme peut commander un acte qui ressemble à de l’héroïsme tout en refusant de faire ce qui aurait vraiment compté. Où 77 navires peuvent couler dans un port français le même jour où l’armée d’armistice se dissout, et où personne ne sait exactement si c’est une victoire ou une défaite. La réponse n’est pas simple.
Mais c’est précisément pour cela que cette histoire, jusqu’au bout, continue de brûler.


