Janvier 1943. Un président américain, à l’abri dans son bureau, décide du sort d’un homme sans jamais lui demander son avis. Roosevelt ne veut pas le tuer. Non, ce serait trop simple.

Il veut l’humilier, l’effacer de la carte politique comme on efface une erreur de calcul. Le remplacer par un général plus docile, plus maniable, plus facile à contrôler. Un général qui a un nom : Giraud. Roosevelt a l’argent, les armes, la puissance, et il croit avoir Churchill dans sa poche.
Ce qu’il n’a pas, c’est la réponse de Charles de Gaulle. Et cette réponse, personne au monde ne l’attendait. Pour comprendre ce qui s’est joué ce mois de janvier 1943, il faut remonter à juin 1940. La France s’effondre.
Le gouvernement signe l’armistice avec Hitler. Un régime de collaboration s’installe à Vichy, dirigé par le maréchal Pétain. Dans ce désastre absolu, un général de brigade pratiquement inconnu du grand public monte dans un avion à Bordeaux et s’envole pour Londres. Il s’appelle Charles de Gaulle.
Il a cinquante ans. Il n’a pas d’armée, pas de mandat officiel, aucune légitimité formelle. Il a une conviction, une voix et un micro de la BBC. Le 18 juin 1940, il lance son appel à la résistance : la France a perdu une bataille, mais elle n’a pas perdu la guerre.
Très peu de gens l’entendent ce soir-là, mais ceux qui l’entendent ne l’oublieront jamais. Pendant deux ans, de Gaulle bâtit la France libre depuis Londres. Il recrute des soldats dans les colonies africaines, en Syrie, au Liban, partout où il trouve des Français qui refusent de capituler. Il se bat contre les Allemands, mais aussi contre quelque chose de plus difficile encore : l’indifférence et le mépris de ses propres alliés.
Dès le début, Roosevelt ne supporte pas de Gaulle. Il le trouve arrogant, imprévisible, incontrôlable. Il dit à ses conseillers que de Gaulle se prend pour Jeanne d’Arc, qu’il se comporte comme s’il représentait une grande puissance alors qu’il n’est qu’un réfugié sans territoire, sans armée digne de ce nom, sans élection. La règle de Roosevelt est simple : on fait la politique avec ce qu’on peut contrôler, et de Gaulle, on ne peut pas le contrôler.
Alors Roosevelt cherche une alternative, et il la trouve en novembre 1942, au moment du débarquement allié en Afrique du Nord. Opération Torch. Les Américains et les Britanniques débarquent au Maroc et en Algérie. Pour administrer ces territoires français libérés, Roosevelt ne fait pas appel à de Gaulle.
Il préfère d’abord l’amiral Darlan, un homme de Vichy. Darlan est assassiné le 24 décembre 1942 à Alger. Roosevelt se tourne alors vers le général Henri Giraud. Giraud est un soldat courageux.
Fait prisonnier par les Allemands en 1940, envoyé au château de Königstein en Saxe, il s’en est évadé spectaculairement en avril 1942. Pour beaucoup, c’est un héros. Pour Roosevelt, c’est surtout quelqu’un d’utile. Giraud n’a pas d’ambition politique, il obéit aux ordres, il ne fait pas de discours enflammés sur la grandeur de la France, il arrive quand on l’appelle.
Pour Roosevelt, c’est exactement l’homme qu’il faut. En janvier 1943, Roosevelt convoque une conférence secrète à Casablanca, au Maroc. C’est à l’hôtel d’Anfa, à l’écart de la ville, entouré de barbelés et de soldats américains. Staline est invité mais refuse de venir si loin ; la bataille de Stalingrad bat encore son plein.
Giraud, lui, arrive immédiatement, sans poser de questions. De Gaulle est invité aussi. Mais dès qu’il reçoit l’invitation, quelque chose le choque profondément. Casablanca est sur territoire français, c’est le sol de la France ou du moins de son empire.
Et le président des États-Unis l’invite à venir sur ce sol comme s’il était l’hôte et de Gaulle, le visiteur étranger. Pour de Gaulle, c’est une insulte. Il refuse d’y aller. Churchill, lui, est dans une position impossible.
Il soutient de Gaulle depuis le début, mais il ne peut pas se permettre de contrarier Roosevelt. La survie de la Grande-Bretagne dans la guerre dépend du soutien américain. Churchill envoie alors un message à de Gaulle. Ce n’est pas une invitation, c’est un ultimatum : si de Gaulle ne vient pas à Casablanca, les Britanniques paralyseront toutes les activités de la France libre sur le sol britannique, ils couperont les communications avec la résistance française en métropole, et ils ne reconnaîtront plus de Gaulle comme représentant de la France combattante.
Dans une conversation directe, Churchill dit à de Gaulle, en français avec son accent anglais inimitable : « Mon général, si vous m’obstaclerez, je vous liquiderai. » Ce n’est pas de la diplomatie, c’est une menace à peine voilée. De Gaulle l’entend. Et malgré tout, il fait sa valise.
Il ne peut pas laisser la résistance française sans appuis britanniques. Il prend l’avion pour Casablanca, mais il sait très bien ce qui l’attend là-bas. Ce que de Gaulle ignore encore, c’est l’étendue réelle de ce que Roosevelt prépare. Dans l’esprit du président américain, cette conférence doit régler le problème de Gaulle une fois pour toutes.
Le plan est simple : réunir Giraud et de Gaulle, leur faire annoncer une direction commune des forces françaises, et faire en sorte que Giraud y occupe la position dominante. Roosevelt est convaincu que de Gaulle, confronté à la puissance américaine, à la pression de Churchill et au soutien dont bénéficie Giraud, finira par s’incliner. Il cédera. Il acceptera un rôle secondaire où il sera marginalisé.
Dans l’entourage de Roosevelt, on parle de de Gaulle comme d’un dictateur potentiel, d’un homme dangereux dont les ambitions pour la France d’après-guerre sont jugées avec hostilité. Certains conseillers suggèrent même de l’expédier en exil comme gouverneur à Madagascar, loin de l’Europe, loin de la guerre, loin du pouvoir. De Gaulle arrive à Casablanca le 22 janvier 1943. Il est conduit à l’hôtel d’Anfa sous escorte américaine, sur un territoire officiellement français.
Il doit passer par des checkpoints contrôlés par des troupes étrangères pour accéder à une conférence qui va décider de l’avenir de la France. Dès son arrivée, il exige que la garde de la conférence soit partiellement assurée par des soldats français de l’armée d’Afrique. Ce n’est pas une question de sécurité, c’est une question de principe : la France n’acceptera pas d’être absente sur son propre sol. Roosevelt cède sur ce point mineur.
Mais le grand affrontement n’a pas encore commencé. La réunion entre Giraud et de Gaulle est tendue à l’extrême. Les deux hommes se voient pour la première fois depuis le début de la guerre. Giraud est grand, solide, avec une moustache grise et un air martial.
Il a l’habitude d’obéir et de donner des ordres militaires. La politique le dépasse. Il pense que la France doit d’abord gagner la guerre et que les questions politiques peuvent attendre la victoire. De Gaulle pense exactement l’inverse.
Pour lui, la question politique est la plus urgente de toutes. Si la France n’impose pas maintenant, avant même la libération, que c’est elle qui se gouverne elle-même, les Américains installeront une administration militaire étrangère sur le sol français après la victoire. L’AMGOT, comme on l’appelle : une administration provisoire américaine de la France libérée. Pour de Gaulle, c’est inacceptable.
La France ne sera pas administrée par des étrangers, même si ces étrangers sont des alliés. La rencontre entre de Gaulle et Roosevelt est l’un des moments les plus froids et les plus tendus de toute la diplomatie alliée. Roosevelt essaie d’abord la flatterie. Il parle à de Gaulle de la France qu’il admire, de Paris qu’il aime, de la culture française qu’il respecte.
De Gaulle écoute, impassible. Puis Roosevelt passe aux choses sérieuses. Il propose une formule de direction commune des forces françaises dans laquelle Giraud aurait autorité sur les questions militaires. De Gaulle, lui, pourrait avoir un rôle politique moins défini, moins précis, moins puissant.
Roosevelt présente cela comme une solution raisonnable. De Gaulle répond froidement que la France n’a pas mendié un rôle dans la direction de sa propre libération. Il dit que la France libre n’est pas une faction parmi d’autres. Elle est la France elle-même, celle qui n’a jamais cessé de se battre.
Subordonner cette France libre à un général qui se trouve être mieux disposé à l’égard des Américains, ce n’est pas une solution, c’est une capitulation. Roosevelt change de tactique. Il explique que les États-Unis fournissent les armes, les soldats, les ressources. Que sans le soutien américain, la libération de la France est impossible.
Que dans ces conditions, il est normal que les États-Unis aient leur mot à dire sur qui dirige les forces françaises. De Gaulle lui répond quelque chose que Roosevelt n’attend pas. Il lui dit que la gratitude a des limites, que la France est reconnaissante du soutien américain, mais que la reconnaissance ne signifie pas la subordination. Que la France n’échangera pas sa liberté contre des armes, ni sa dignité contre des chars.
Et que si Roosevelt cherche un représentant de la France qui obéit aux ordres américains, il trouvera peut-être Giraud. Mais ce représentant ne sera pas la France. Ce sera une copie de la France fabriquée à Washington. Churchill, présent lors de certains échanges, est stupéfait.
Il a soutenu de Gaulle depuis le début, mais même lui ne s’attendait pas à une telle intransigeance. Après une conversation particulièrement houleuse, Churchill dit à Lord Moran, son médecin personnel, en parlant de de Gaulle : « Son pays a abandonné la lutte. Lui-même n’est qu’un réfugié. Si nous lui retirons notre appui, c’est un homme fini.
Et pourtant, regardez-le : on croirait Staline avec deux cents divisions derrière lui. » C’est une critique. Mais c’est aussi, malgré lui, un hommage. La conférence se termine sans accord réel entre les deux généraux français.
Pour sauver les apparences, Churchill insiste pour qu’ils se serrent la main devant les photographes. La scène tourne au grotesque. La poignée de main est tellement furtive, tellement froide, tellement forcée que les deux hommes doivent la répéter plusieurs fois pour que les photographes aient le temps de la capturer. Sur les photos, on voit deux hommes qui s’ignorent souverainement, contraints par les circonstances à mimer une fraternité qui n’existe pas.
Roosevelt utilise ces photos pour la presse américaine afin de montrer que la question française est réglée. Mais rien n’est réglé. Ce que Roosevelt n’a pas compris, c’est qu’au même moment, en France occupée, dans les caves et les greniers où la résistance se réunit en secret, on écoute les discours de de Gaulle sur Radio Londres. On recopie ses textes à la main, on les fait circuler de village en village au risque de sa vie.
Jean Moulin, l’envoyé de de Gaulle en France, travaille depuis des mois à unifier tous les mouvements de résistance sous une seule bannière. Et le 8 mai 1943, quelques mois après Casablanca, le Conseil national de la Résistance envoie un message à Londres. Un message en langage télégraphique, mais dont le sens est absolument clair : les mouvements de résistance reconnaissent de Gaulle comme leur seul chef. Ils n’admettront jamais sa subordination à Giraud.
Ils demandent l’installation rapide d’un gouvernement provisoire à Alger, sous la présidence de de Gaulle, pas de Giraud. Il faut s’arrêter un instant sur ce que représente ce message. Ces hommes et ces femmes de la résistance française risquent leur vie chaque jour. Ils sont arrêtés, torturés, déportés, fusillés.
Jean Moulin lui-même sera arrêté par la Gestapo à Caluire en juin 1943, et mourra des suites de ses tortures sans avoir parlé. Ces gens-là ne se battent pas pour un général que les Américains ont désigné dans un hôtel confortable au Maroc. Ils se battent pour l’idée que la France existe encore quelque part, et qu’elle résiste. Et pour eux, cette idée a un visage.
Ce visage s’appelle de Gaulle. Roosevelt reçoit ce message. Et pour la première fois, il commence à comprendre qu’il s’est trompé. Il peut choisir les généraux qu’il soutient, mais il ne peut pas choisir le chef que le peuple français a décidé de suivre.
Et le peuple français a choisi de Gaulle. Pas parce que les Américains l’ont désigné, précisément parce que les Américains ne l’ont pas désigné. Parce que de Gaulle est l’homme qui a refusé. Qui a dit non en juin 1940, quand tout le monde disait oui à la défaite.
Qui a dit non en janvier 1943, quand Roosevelt lui tendait un rôle de figurant dans sa propre libération. Le 30 mai 1943, de Gaulle arrive à Alger. Il entre dans la ville en voiture, acclamé par une foule immense. Les Algérois se pressent dans les rues pour le voir passer.
Ce n’est pas une manifestation organisée, ce n’est pas de la propagande. Ce sont des gens ordinaires qui sortent de chez eux parce qu’ils veulent voir de leurs yeux l’homme qui a refusé. De Gaulle et Giraud coprésideront pendant quelques mois le Comité français de libération nationale. Mais tout le monde sait déjà comment cela va finir.
Giraud est un soldat. De Gaulle est un homme d’État. En politique, il n’y a pas de match. En juillet 1943, Giraud part en voyage aux États-Unis et au Canada.
Il est absent d’Alger pendant près d’un mois. De Gaulle en profite pour multiplier les ralliements, asseoir son autorité, placer ses hommes dans les postes clés. À son retour, Giraud trouve un rapport de force changé. Il essaie de se rattraper.
En octobre 1943, il libère la Corse avec ses troupes sans en référer au comité. C’est un succès militaire indéniable, mais politiquement, c’est une faute. De Gaulle lui reproche d’avoir agi sans mandat, et le 9 novembre 1943, il obtient l’éviction de Giraud de la coprésidence du comité. Giraud est relégué à un poste symbolique d’inspecteur général de l’armée.
Il quittera même ce poste en avril 1944, définitivement écarté. Il mourra à Dijon en mars 1949, sans avoir jamais retrouvé la moindre influence politique. Roosevelt, lui, finit par reconnaître la réalité. En juillet 1944, un mois après le débarquement en Normandie, il invite de Gaulle à Washington.
De Gaulle fait le voyage. Pas pour demander quoi que ce soit, pas pour mendier une reconnaissance, mais parce qu’il sait que la route vers Paris passe désormais par Washington, et qu’il vaut mieux y aller en position de force. Le 12 juillet 1944, le gouvernement américain envoie une note officielle à Alger, reconnaissant que le Comité français de libération nationale est qualifié pour administrer la France. C’est une reconnaissance partielle, ambiguë.
Mais c’est une reconnaissance. Roosevelt a finalement dû admettre ce que de Gaulle lui disait depuis le début : on ne remplace pas la France par un général plus commode. La suite, vous la connaissez. Le 25 août 1944, Paris est libéré.
De Gaulle descend les Champs-Élysées sous les acclamations d’une foule immense. Il n’y a pas eu d’administration américaine de la France libérée. Il n’y a pas eu de gouverneur militaire étranger à Paris. Il y a de Gaulle, et derrière lui, la République française qui reprend sa place.
Ce que Roosevelt n’avait pas compris, et que de Gaulle avait compris dès le premier jour, c’est que la légitimité ne se donne pas. Elle ne s’achète pas avec des armes, ni avec des dollars, ni avec des postes dans un comité. Elle se gagne dans les moments impossibles, quand tout le monde dit que c’est fini, et qu’un seul homme dit non, ce n’est pas fini. De Gaulle n’était pas facile.
Churchill l’a dit, Roosevelt l’a dit, les archives le confirment. Il était arrogant, intransigeant, épuisant pour ses alliés. Mais c’est précisément parce qu’il était tout cela qu’il a gagné. Un homme plus accommodant aurait accepté le rôle que Roosevelt lui proposait.
Un homme plus raisonnable aurait fait des compromis à Casablanca. Un homme plus humble aurait remercié les Américains de leur soutien et s’en serait contenté. De Gaulle n’a rien accepté de tout ça. Et c’est pour ça qu’à la fin, la France n’a pas été administrée par des étrangers.
Il faut imaginer ce que cela signifiait concrètement. Après la libération de Paris en août 1944, plusieurs responsables américains envisageaient sérieusement de placer la France sous tutelle militaire, le temps que la situation se stabilise. C’est ce qu’on appelait l’AMGOT : Allied Military Government of Occupied Territories. Ce système avait été appliqué en Italie libérée : des officiers américains administraient les villes, contrôlaient les ressources, décidaient de la politique locale.
Roosevelt pensait faire pareil en France. Certains avaient même préparé des billets de banque spéciaux, imprimés en Amérique, pour circuler dans une France libérée sous administration alliée. De Gaulle a tout fait pour que cela n’arrive jamais. Et il a réussi.
Voilà ce que de Gaulle a répondu quand Roosevelt a voulu le remplacer. Pas avec des mots polis, pas avec de la diplomatie de salon. Avec la même chose qu’il utilisait depuis le début : le refus. Le refus simple, direct, obstiné de jouer le rôle qu’on lui avait assigné.
Le refus d’être ce général commode qu’on sort quand on en a besoin et qu’on range quand il dérange. Le refus, en un mot, de n’être pas la France. C’est pour ça qu’il y a eu un gouvernement français à Paris en août 1944, et pas une administration militaire américaine. C’est pour ça que de Gaulle a gagné et que Giraud a perdu.
Non pas parce que les Américains ont changé d’avis, mais parce que le peuple français n’avait jamais eu besoin que les Américains lui indiquent qui était son chef. Et parce qu’un seul homme, seul à Londres en juin 1940, avait eu le courage de dire que la France était encore debout, même quand tout prouvait le contraire. C’est là, peut-être, la vraie réponse de de Gaulle à Roosevelt. Pas un discours.
Pas un argument. Une vie entière passée à prouver que les grandes nations ne se laissent pas remplacer par décisions étrangères.


