Le 23 août 1944, à 18 heures, devant la poterne du fort Saint-Jean à Marseille, deux généraux se font face. L’interprète traduit les mots du Français. Hans Schaeffer, commandant de la garnison allemande, écoute la demande de capitulation sans conditions. Il refuse.

Il a les ordres d’Hitler : tenir Marseille jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière cartouche. Il ne peut pas se rendre. Le général français, Joseph de Monsabert, ne s’étonne pas. Il n’est pas venu pour négocier.
Il est venu libérer la ville de l’intérieur, et il le fait déjà depuis un jour entier. Pour comprendre ce que cet homme a osé, il faut revenir quelques semaines plus tôt. Monsabert est né en 1887 à Libourne, dans une famille où le service de la France est une évidence. Saint-Cyr, le Maroc, la Grande Guerre, sept citations, la Légion d’honneur.
Un parcours exemplaire, mais ce n’est pas un officier de parade. Ceux qui le connaissent disent de lui qu’il a un caractère de Gascon : direct, impétueux, incapable de la prudence administrative. Ses supérieurs l’apprécient pour cette énergie autant qu’ils la redoutent. De Lattre de Tassigny, qui commande l’armée B, a dit de lui et de son camarade Brosset une phrase qui n’est pas un compliment ambigu : « À certains moments, la difficulté est de faire avancer ses troupes, mais à d’autres, elle est de les retenir.
»
Monsabert commande la 3e division d’infanterie algérienne. Des tirailleurs algériens, des goumiers marocains, des spahis, des hommes forgés en Tunisie, aguerris en Italie, trempés à Monte Cassino. Ils ont traversé des batailles que beaucoup d’officiers d’état-major n’imaginent pas depuis leur bureau. Et ils portent une confiance absolue dans leur général, parce que Monsabert a une règle non écrite mais connue de tous : il se tient toujours près de la ligne de front.
Pas derrière. Près. Le 16 août 1944, il débarque en Provence, dans le golfe de Saint-Tropez. À peine posé sur le sol français, son chauffeur, un homme nommé Manceur qui le suit depuis l’Afrique du Nord, lui dit : « Mon général, à partir d’aujourd’hui, vous et moi, c’est à la vie, à la mort.
» Cent mètres plus loin, Manceur est tué net par une attaque aérienne. Monsabert ne parle pas de ce moment dans ses rapports officiels. Mais ceux qui étaient là ne l’oublieront pas. La mission initiale est claire : encercler et prendre Toulon.
Marseille, dans les calculs alliés, viendra plus tard. Beaucoup plus tard. Le commandement estime qu’il faudra encore un mois, peut-être davantage, pour atteindre la cité phocéenne. Monsabert n’en est pas à son premier coup d’audace.
Quelques semaines plus tôt, devant Sienne en Toscane, un officier lui propose un plan de bombardement avant d’entrer dans la ville. Monsabert répond sans hausser la voix : « Si vous tirez sur Sienne, je vous fais fusiller. » La phrase fait le tour de la division en quelques heures. Elle dit tout de l’homme : brutal au combat, délicat devant une cathédrale.
Ce n’est pas une contradiction, c’est un caractère entier. Le 20 août, alors que la 3e DIA est encore profondément engagée autour de Toulon, un détachement de spahis poussé au nord-ouest tombe sur un carrefour stratégique entre Toulon et Marseille. Les Allemands l’ont laissé insuffisamment gardé. La brèche est étroite.
Elle est réelle. Et pour Monsabert, une brèche réelle, même étroite, est une invitation. Il prend une décision que ses supérieurs n’ont pas autorisée. Le 22 août, il arrache à de Lattre, avec une insistance que les comptes rendus qualifient pudiquement de « réticence » à céder, l’autorisation de lancer deux bataillons vers Marseille.
Dans l’après-midi, il envoie le 7e régiment de tirailleurs algériens plein nord-ouest, vers Marseille. Une partie de sa division se bat toujours à Toulon. Il attaque Marseille avec l’autre moitié. C’est exactement le genre de décision que les manuels militaires déconseillent.
Diviser ses forces devant un ennemi retranché. Lancer une offensive sur un deuxième objectif majeur avant d’avoir terminé le premier. Avancer plus vite que les lignes de ravitaillement. Monsabert a enseigné ces principes à Saint-Cyr.
Il les ignore. Le 23 août au matin, les premiers tirailleurs algériens entrent dans Marseille. Ce n’est pas une entrée triomphale. La ville tient encore par ses points les plus stratégiques.
Mais la population marseillaise, qui s’est soulevée dès le 20 août avec les FFI, accueille les soldats de la 3e DIA avec une intensité que les témoins décrivent comme physiquement bouleversante. Des femmes lancent des fleurs. Des hommes pleurent. Le colonel Chappuis, à l’avant-garde, se laisse entraîner par la foule jusqu’à la Canebière malgré ses propres ordres de ne pas s’y arrêter.
Monsabert, lui, installe immédiatement son poste de commandement au cœur de la ville, dans les bureaux de la région militaire. Ce choix n’est pas anodin. Il signifie une chose très simple : il n’est pas venu faire le siège de Marseille depuis l’extérieur. Il est venu la libérer de l’intérieur.
Il fait alors convoquer le général Schaeffer. Le face-à-face dure peu. Cheffer refuse la capitulation. Il a ses ordres.
Les deux hommes se regardent à travers un interprète dans les dernières lumières d’un soir d’août. Derrière eux, deux conceptions incompatibles de ce que signifie servir. Schaeffer représente une armée où résister jusqu’à l’anéantissement est devenu une idéologie. Monsabert représente une tradition où l’audace personnelle du chef prime sur la rigidité du cadre.
Ce qui commence alors est l’une des batailles urbaines les plus dures de la campagne de France. Cinq jours de combat rue par rue, bloc par bloc, fort par fort. Le 7e RTA au contact du fort Saint-Nicolas. Le 3e RTA progressant vers la batterie du Prado.
Le 2e groupe de tabors marocains atteignant les hauteurs du Rouet Blanc avant de descendre sur Endoume. Le 3e GTM prenant le parc Borély après des affrontements dont les participants parleront encore quarante ans plus tard. Et puis il y a Notre-Dame de la Garde. La basilique, perchée sur sa colline à 154 mètres au-dessus de la mer, domine Marseille entière.
Les Allemands en ont fait une forteresse. Des blockhaus ont été construits autour d’elle, des canons installés à ses abords immédiats. Depuis cette position, les tireurs allemands contrôlent des pans entiers de la ville. Tant que Notre-Dame tient, une partie de Marseille est neutralisée.
Le 24 août, Monsabert donne l’ordre : prendre la basilique. La mission est confiée aux soldats du 7e régiment de tirailleurs algériens. Ils montent sous le feu à travers des pentes dégagées que les Allemands peuvent arroser depuis leur position. Un groupe après l’autre, ils utilisent chaque anfractuosité du terrain, chaque mur, chaque buisson comme abri temporaire.
Les blockhaus sont pris un à un. Les positions se renversent lentement, terriblement, au prix d’un sang que personne dans cette ville n’a oublié. Pendant ces combats, Monsabert fait quelque chose que peu de généraux auraient fait. Il écrit une lettre personnelle au général Schaeffer.
Il lui signale que les obus allemands menacent la basilique elle-même, une cathédrale vénérée par le monde entier, et lui demande d’en tirer les conséquences logiques. Ce n’est pas une supplique. C’est la formulation la plus polie qu’un homme de caractère puisse donner à un ultimatum. Schaeffer ne répond pas.
Les combats continuent. Le 27 août, le fort Saint-Nicolas tombe. Monsabert a ses hommes à tous les points stratégiques de la ville. Schaeffer ne contrôle plus que les installations portuaires et quelques poches isolées au nord.
Le 28 août au matin, Schaeffer capitule. Il se rend au 2e groupe de tabors marocains renforcé par des blindés du combat command 1 de la 1re division blindée. Marseille est libre. Vingt-sept jours avant la date prévue par les planificateurs alliés.
Vingt-sept jours d’avance sur un calendrier que tout le monde croyait raisonnable. Le bilan est lourd. Du côté français, tirailleurs algériens, tabors marocains, FFI, environ 1 500 morts et plus de 5 300 blessés parmi les forces régulières. Une centaine de tués côté FFI.
Du côté allemand, 2 000 morts et 11 000 prisonniers. Le port de Marseille, malgré les destructions partielles causées par les bombardements alliés et les sabotages allemands, sera rouvert dans les semaines suivantes et deviendra exactement le poumon logistique que les Alliés attendaient pour remonter vers le Rhin. L’ordre d’Hitler de tenir jusqu’au dernier homme vient de se heurter à un général qui ne demande pas la permission d’attaquer trop vite, qui ne respecte pas les délais raisonnables, et qui a lancé une division à moitié engagée ailleurs sur le deuxième port de France parce qu’il avait vu une fissure dans le dispositif ennemi et n’avait pas hésité une seconde à l’élargir. La ville fait de Monsabert son citoyen d’honneur.
De Gaulle l’élève à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur. Le 31 août 1944, il est promu général de corps d’armée et prend le commandement du 2e corps d’armée, avec lequel il libère Saint-Étienne le 3 septembre, Lyon le 4 septembre, puis Mâcon, Chalon, Autun, Dijon, avant de s’engager dans les campagnes des Vosges et d’Alsace, de défendre Strasbourg, de franchir le Rhin et de finir la guerre à Stuttgart. Sa promotion, celle de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr de 1982 à 1985, porte son nom. Le général Schaeffer, lui, avait ses ordres et il les a suivis jusqu’à ce qu’il soit physiquement impossible de continuer.
Ce n’est pas un portrait de lâche. Il a résisté cinq jours face à une attaque menée avec une violence et une détermination extraordinaires. Mais ses ordres étaient des ordres de destruction statique. Tenir.
Résister. Mourir sur place. Et la nature même de ce type d’ordre, c’est qu’il ne s’adapte pas. Il ne plie pas.
Il attend que la réalité s’y conforme, et quand la réalité refuse, il s’effondre. Monsabert, lui, ne donnait pas des ordres de tenir. Il donnait des ordres d’avancer. Entre ces deux façons de concevoir la guerre, il n’y avait pas qu’une différence tactique.
Il y avait une différence philosophique sur ce que signifie commander des hommes au combat. Il y a autre chose dans cette histoire. Monsabert commandait des soldats venus d’Algérie, du Maroc, de Tunisie et de France métropolitaine avec une égalité de traitement que beaucoup d’autres n’auraient pas osé. Il considérait que le sang versé par ses combattants algériens et marocains méritait une reconnaissance complète.
Ce n’était pas une position confortable dans la France de l’époque. Il la tenait quand même. Il meurt le 13 juin 1981 à Dax, à l’âge de 93 ans. Il est enterré à Bordeaux.
Il avait publié en 1950 un livre intitulé « Il faut refaire l’armée française », un titre qui dit tout de l’homme qu’il était. Quelqu’un qui, même après la victoire, regardait devant lui et voyait ce qu’il restait à faire. En 1985, la ville de Bordeaux lui rend hommage, place des Martyrs de la Résistance. Charles Hernu, alors ministre de la Défense, inaugure un monument à sa mémoire.
C’est une belle chose. C’est aussi une chose légèrement tardive pour un homme qui avait libéré Marseille vingt-sept jours avant l’heure, terminé la guerre à Stuttgart, et commandé des soldats venus de trois continents avec une égalité de traitement que beaucoup n’avaient pas osé. Voilà ce que Monsabert a fait quand Hitler a ordonné de tenir Marseille jusqu’au dernier homme. Il a attaqué avant qu’on lui en donne l’ordre complet.
Il a installé son quartier général au cœur de la ville avant même qu’elle soit libérée. Il a écrit des lettres d’ultimatum à des généraux allemands tout en envoyant ses tirailleurs prendre une basilique transformée en forteresse. Il a libéré Marseille en cinq jours, vingt-sept jours avant ce que les Alliés eux-mêmes croyaient possible. L’ordre d’Hitler a tenu cinq jours.
Monsabert a duré jusqu’en 1981.


