Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, trente-cinq hommes ont escaladé à mains nues une falaise de quatre-vingts mètres dans l’obscurité totale pour réduire au silence des canons allemands qui menaçaient de détruire la flotte d’invasion alliée en Méditerranée. Leur succès, obtenu en moins de trente minutes, a ouvert la voie au débarquement de Provence et changé le cours de la guerre à l’Ouest. Le prix fut lourd.
Un homme est tombé sans un cri, le premier soldat français tué lors de la libération du sud de la France.
Minuit. La mer Méditerranée est noire au large de la côte provençale. Une vedette lance-torpilles britannique fend l’eau en silence, remorquant deux barges de débarquement où s’entassent soixante-dix hommes casqués, accroupis dans l’obscurité.
Sur l’épaule gauche, un écusson rectangulaire bleu porte un seul mot brodé de fil rose. Commando. Ce sont les commandos d’Afrique, les volontaires du lieutenant-colonel George Régis Bouvet, des hommes que l’on surnomme déjà le « cirque Bouvet » parce que leurs missions semblent toujours impossibles.
Leur chef, dont le menton proéminent lui a valu le surnom de « la galoche », mène chaque charge comme chaque tirade. Autour de lui, des Algériens, des Marocains, des tirailleurs noirs, des évadés de France qui ont franchi les Pyrénées, survécu aux prisons espagnoles et gagné l’Afrique du Nord pour continuer le combat. Tous ont répondu à l’appel venu du Maghreb.
Tous ont subi un entraînement impitoyable à Staoueli, près d’Alger, qui brisait les hommes mal préparés et forgeait les autres.
L’objectif de cette nuit est le cap Nègre, un promontoire rocheux qui s’avance dans la Méditerranée entre Toulon et les plages du débarquement. Les services de renseignement signalent trois pièces d’artillerie de 155 millimètres dans des casemates en béton au sommet. Depuis leur position, à quatre-vingts mètres au-dessus de la mer, ces canons peuvent faire pleuvoir la mort sur chaque embarcation alliée approchant du secteur Alpha.
Chaque navire de transport serait un cercueil flottant. Il faut faire taire ces canons avant l’aube.
Dans quelques heures, l’opération Dragoon déclenchera l’assaut contre le sud de la France. Plus de cent mille hommes et plus de deux mille bâtiments convergeront vers un tronçon de côte de soixante-dix kilomètres entre Hyères et Cannes. Des parachutistes sauteront derrière les lignes ennemies.
Ce sera l’une des opérations amphibies les plus réussies de toute la guerre, ouvrant la route de la vallée du Rhône et précipitant la défaite finale de l’Allemagne.
Mais l’homme chargé de neutraliser les canons est le capitaine Paul Ducourneau, commandant du premier commando. Saint-cyrien, promotion 1932, il a servi au 15e régiment de tirailleurs algériens au Maroc. Lors de la débâcle de 1940, il a stoppé des Panzers en progression, ce qui lui valut la Légion d’honneur.
Fait prisonnier, il s’évada, passa par l’Espagne, subit des mois d’internement et gagna Casablanca pour rejoindre les commandos de Bouvet. Ses hommes l’appellent « le preux », le vaillant.
Deux mois plus tôt à l’île d’Elbe, Ducourneau avait enlevé le montonne presque à lui seul. C’est de ces officiers qui mènent en tête, du genre à sourire quand le combat se rapproche. Ses ordres sont précis.
Débarquer avec soixante-dix hommes, gravir le cap, détruire les batteries, établir une position de blocage antichar, puis rejoindre la force principale au Mont Biscar. Les répétitions ont été infinies, mais les falaises d’entraînement ne ripostent pas. Cette nuit, il n’y a pas de lune.
Trois embarcations plus petites se sont détachées de la flottille plus tôt dans la soirée. La première emporte le capitaine Marcel Rigot et un officier de liaison britannique nommé John Stone. Leur mission est simple et cruciale.
Atteindre la plage du Rayol trente minutes avant les autres, reconnaître la zone et guider la force principale à l’aide de signaux lumineux. Deux canots pneumatiques manœuvrés à la pagaie suivent. Dans l’un, l’adjudant-chef Noël Texier et neuf commandos.
Dans l’autre, son plus proche ami, le sergent-chef Georges Dub, avec son propre groupe.
Les deux hommes se sont disputés le côté droit de la plage, le plus dangereux. Ils ont tranché à pile ou face, comme les soldats tranchent leurs querelles depuis la nuit des temps. Texier a gagné.
Il adresse un large sourire à son ami en se séparant dans l’obscurité. Aucun des deux ne sait que Texier vient de gagner le droit de mourir le premier. La mission de Texier consiste à neutraliser les blockhaus qui défendent la plage avant l’arrivée de la force principale.
Mais une erreur de navigation fait dériver son canot jusqu’au pied même de la falaise. Les yeux levés vers la paroi qui se dresse au-dessus de lui, Texier prend une décision qui va tout lui coûter. Il fera gravir la falaise à ses neuf hommes et attaquera les batteries de ce côté.
Ils entament l’ascension à la force des bras, les semelles raclant la roche, chacun portant vingt kilos d’armes et de munitions sur le dos. Au-dessous, la paroi plonge à pic dans la mer. Un seul faux pas, et c’est la mort sur les rochers.
Ils grimpent dans un silence absolu, sans corde, sans matériel d’escalade, rien que des doigts cherchant des fissures dans la pierre et des muscles en feu. Ils ont atteint environ soixante mètres quand les Allemands les entendent. Une fusée éclairante jaillit.
La lumière blanche inonde la paroi, figant les commandos contre le rocher. Puis viennent les grenades à manche jetées par-dessus le rebord. La première explose près de Texier.
Des éclats lui transpercent le corps. Ses hommes voient le corps de leur adjudant-chef basculer en arrière, heurter la roche dans sa chute, disparaître dans l’obscurité.
Texier ne laisse échapper aucun son. Pas un cri, pas un gémissement. Les commandos se sont entraînés selon une seule règle.
Le silence, c’est la survie. Même en mourant, Texier obéit. Il devient le premier soldat français tué lors de la libération du sud de la France.
Il sera enterré quelques jours plus tard dans ce qui deviendra le plus petit cimetière militaire national de France, à Rayol-Canadel-sur-Mer. Deux cent vingt mètres carrés de terrain. Treize tombes.
Le sacrifice de Texier ne fut pas vain. Lorsque les Allemands se précipitent sur la face est du cap pour faire face à l’attaque qu’ils ont repérée, ils laissent l’accès occidental sans surveillance. C’est précisément là que se dirige Ducourneau.
À trois kilomètres à l’ouest, il prend pied sur une étroite vire rocheuse au pied du cap. La Méditerranée clapote contre ses bottes. Il renverse la tête en arrière.
La falaise disparaît dans la nuit. Là-haut, les emplacements en béton. Entre lui et les canons, rien qu’une paroi nue.
Autour de lui, trente-quatre commandos attendent en silence.
Chacun sait ce qui va suivre. Il faut à Ducourneau un itinéraire, et il a amené l’homme qu’il faut. Le sergent d’Abouisi appartient avant guerre au Club alpin d’Alger.
Guide de montagne, il lit les parois comme d’autres lisent une carte. Tandis que les hommes se tassent sur la vire à peine assez large pour les contenir, d’Abouisi s’avance. Il porte une corde lovée sur une épaule.
Il jette un regard à la paroi, puis il se met à grimper. Pas de corde au-dessus, pas de ligne de vie, pas de compagnon de cordée. Rien que des mains nues sur la pierre froide.
D’Abouisi progresse au seul toucher. Ses doigts cherchent des fissures. La pointe des pieds trouve des vires invisibles à l’œil.
Il plaque son corps contre la roche et se hisse centimètre par centimètre. Quatre-vingts mètres de paroi verticale, la hauteur d’un immeuble de vingt-cinq étages. Un homme seul dans le noir.
Les commandos en contrebas le perdent de vue presque aussitôt. Les minutes s’écoulent. Personne ne dit mot.
Les seuls bruits sont la mer et le grondement sourd des explosions de l’assaut manqué de Texier sur la paroi orientale.
Ces explosions fixent les Allemands. Chaque grenade lancée contre les hommes de Texier est une grenade de moins lancée contre d’Abouisi. L’adjudant-chef tombé protège encore ses camarades.
Puis une corde tombe de l’obscurité, dévale la falaise et vient s’abattre dans un léger claquement près des pieds de Ducourneau. D’Abouisi a réussi. Il a trouvé près du sommet une souche encore debout, malmenée par les bombardements alliés, et il y a amarré la corde.
La voie est ouverte.
Ducourneau empoigne la corde le premier. Il se hisse main sur main, jambes en appui contre la roche. Derrière lui, un à un, les trente-quatre commandos entament la même ascension.
Chaque homme porte vingt kilos de matériel. Thomson, grenades, cisailles, munitions. La corde leur brûle les paumes.
Leurs épaules hurlent. Leurs bottes raclent la pierre avec des bruits qui paraissent assourdissants dans le silence. Le premier Allemand qui se pencherait par-dessus le bord les verrait sans défense.
Une rafale les faucherait tous. Personne ne se penche.
L’attaque de Texier a fait son œuvre. La garnison allemande s’est portée à l’est pour faire face à la menace visible. Elle n’a jamais imaginé qu’une seconde force tenterait la paroi ouest, réputée impossible à gravir.
Aucun chef d’état-major n’aurait envoyé des hommes gravir quatre-vingts mètres de roche dans le noir, chargés de tout leur barda de combat. Mais le cirque de Bouvet n’a jamais été accusé de bon sens. Ducourneau se hisse par-dessus le rebord, roule sur le plateau et reste immobile un instant, souffle court, cœur battant à tout rompre.
Puis il se relève et regarde autour de lui. À la lueur blafarde de lointaines fusées éclairantes, le paysage est lunaire. Les bombardiers alliés ont pilonné le cap pendant des semaines.
La végétation a été mise à nu. Les arbres ne sont plus que des souches éclatées. Le sol est criblé de cratères.
Mais les barbelés tiennent encore, des rangées entières de rouleaux de concertina tendus entre des piquets métalliques. Derrière, à peine visibles dans l’obscurité, les silhouettes de béton des emplacements de canon. Deux batteries, pas trois.
Les bombardiers ont déjà détruit la troisième. Lorsque les commandos atteignent les casemates, ils découvrent que les canons ne sont pas des 155 millimètres annoncés par le renseignement, mais des pièces de 77 millimètres. L’essentiel demeure.
Les batteries sont opérationnelles, capables de tirer sur la flotte d’invasion. Il faut les réduire au silence. Ducourneau sourit.
Il sourit toujours avant un combat. Ses hommes connaissent ce rictus. Cela signifie que quelqu’un va passer une très mauvaise nuit.
Il murmure un seul ordre. Les pinces coupantes sortent.
Les commandos rampent sur le ventre et cisaillent les barbelés fil par fil. Les clics métalliques semblent incroyablement bruyants, mais les Allemands ont toujours le regard tourné vers l’est, gérant les suites de l’assaut de Texier. Ducourneau donne le signal.
Les Thompson crachent depuis la hanche. Des grenades à fusil décrivent des arcs vers les ouvertures des blockhaus. Après une heure d’un silence insoutenable, les commandos déchaînent tout ce qu’ils ont en un seul instant explosif.
Les Allemands n’ont jamais le temps d’organiser une défense.
Le premier blockhaus tombe en quelques secondes. Les commandos se ruent par les meurtrières et les portes. Combat rapproché, travail au couteau, coups de pistolet à bout portant.
Le genre de combat pour lequel ces hommes se sont entraînés tous les jours pendant un an. La deuxième batterie tombe quelques instants plus tard. Les servants tentent de riposter, mais ce sont des artilleurs, pas de l’infanterie.
On ne les a pas formés au corps à corps contre des hommes qui vivent pour cela. À une heure quarante-cinq du matin, le 15 août 1944, le capitaine Ducourneau envoie son signal.
Le cap est pris. Les batteries sont détruites. L’ensemble de l’assaut, du premier contact avec le pied de la falaise à la reddition du dernier Allemand, a duré moins de trente minutes.
Ducourneau compte ses pertes. Deux blessés. Pas un seul homme tué lors de l’assaut proprement dit.
En contrebas, le reste de l’opération Roméo est déjà en cours et ne se déroule pas sans accrocs. Pendant que les hommes de Ducourneau combattent au sommet, le lieutenant-colonel Bouvet se tient dans la péniche de tête de la force d’assaut principale.
Vingt-deux chalands à fond plat emmènent six cents commandos vers la côte. Leur objectif est la plage du Rayol-Canadel. Le capitaine Rigot y a débarqué trente minutes plus tôt et doit envoyer des signaux lumineux verts depuis le rivage.
Les marins de Bouvet fouillent désespérément l’obscurité. Rien. Aucune lumière.
Le problème est simple et dévastateur. L’équipage canadien qui pilote la flottille a dérivé de plusieurs degrés à l’ouest. Ils approchent de la plage de Canadel au lieu du Rayol.
Rigot se tient sur la bonne plage, un kilomètre plus loin, faisant clignoter sa lampe vers le large désert.
Bouvet comprend aussitôt. Ce n’est pas un homme à attendre les conditions idéales. Il désigne du doigt la rive sombre droit devant et fait signe au jeune aspirant canadien qui tient la barre.
Échoue. Le Canadien hésite. Ce n’est pas la plage prévue.
Bouvet ne demande pas deux fois. Il sort son colt de son étui et le braque sur l’aspirant. L’aspirant tourne la barre.
À une heure du matin, les rampes métalliques s’abattent dans un fracas. Six commandos français se jettent dans le ressac.
Beaucoup s’arrêtent une fraction de seconde quand leurs bottes touchent la terre ferme. Ils se penchent et embrassent le sol. Voilà des années qu’ils n’ont pas foulé le sol français.
Certains ont fui l’occupation. D’autres combattent en Afrique du Nord et en Italie depuis 1942. Pour tous, c’est l’instant qu’ils ont porté au fond d’eux pendant d’innombrables nuits dans les camps d’entraînement et les trous de combat.
Mais la guerre ne s’arrête pas. À cet instant précis, le ciel au-dessus du cap s’embrase. Fusées éclairantes, explosions, claquement sec des armes automatiques.
Ducourneau attaque.
Chaque commando sur la plage lève les yeux et voit les éclairs intermittents découper la silhouette du promontoire sur le ciel nocturne. Les ordres de Bouvet sont clairs. Une fois les canons réduits au silence, le gros doit s’enfoncer à l’intérieur des terres.
Il faut couper la route littorale entre Toulon et les plages de l’invasion. Il faut s’emparer des hauteurs et établir une position de barrage qui empêchera les renforts allemands d’atteindre les zones de débarquement quand l’assaut principal touchera terre à l’aube. Sept cents hommes face à tout ce que les Allemands ont en réserve dans l’obscurité.
Les commandos se mettent en mouvement sans tarder. Ils se divisent en groupes désignés et remontent vers le nord à travers le maquis. Approche silencieuse, puis violence fulgurante si nécessaire.
Mais la guerre n’obéit jamais aux plans. Alors qu’un groupe progresse le long d’un chemin vers l’intérieur, il entre droit dans un champ de mines allemand. Personne ne savait qu’il était là.
Le renseignement allié avait cartographié les emplacements des canons et les défenses de barbelés. Mais ce champ de mines a été posé récemment. Il n’apparaît sur aucune photographie aérienne.
La première explosion tue net l’éclaireur. La seconde blesse trois autres hommes. Les commandos se figent dans un champ de mines, la nuit.
Chaque pas peut être le dernier. Ceux qui suivent ne peuvent plus avancer. Reculer, c’est risquer d’en déclencher d’autres.
Des patrouilles allemandes, alertées par les détonations, accourent. Les commandos se battent. Certains se glissent dans les broussailles, mais soixante-sept commandos français sont capturés dans le chaos.
Ils passeront le reste de la guerre dans des camps de prisonniers allemands. Ce fut le revers le plus grave de l’opération Roméo.
Mais cela n’arrête pas la mission. Le reste de la force de Bouvet continue vers l’intérieur des terres. À trois heures du matin, des éléments avancés atteignent la route côtière et établissent des positions de barrage.
Les commandos s’enterrèrent de part et d’autre de la grande route, posèrent des mines antichars et installèrent des positions de mitrailleuses couvrant les accès en provenance de Toulon. À trois heures cinquante, le bombardement naval commence. Le ciel se teinte d’orange.
Cuirassés, croiseurs et destroyers ouvrent le feu sur les positions allemandes le long de la côte.
Sur le cap Nègre, les hommes regardent la flotte illuminer l’horizon. Chaque éclair est une promesse. L’invasion approche, et les canons qui auraient dû riposter restent muets.
À sept heures cinquante, la première vague touche terre. À la nuit tombante, des dizaines de milliers de soldats alliés et des milliers de véhicules sont à terre. La résistance allemande s’effondre en quelques heures.
Dans le secteur Alpha, où les canons du cap auraient dû mettre en pièces les chalands de débarquement, les soldats américains de la 3e division d’infanterie gagnent des plages presque silencieuses à Gay.
Les blockhaus sur les hauteurs sont vides et éventrés. Les hommes dans les chalands n’auront jamais conscience de l’extrême péril qu’ils viennent d’éviter. Ils ne sauront jamais que trente-cinq Français grimpant à une corde dans l’obscurité leur ont ouvert la voie.
Les commandos de Bouvet se sont emparés de tout le flanc gauche de l’invasion. La route côtière venant de Toulon est bloquée. Les renforts allemands qui auraient dû contre-attaquer les plages ne viendront jamais.
Le prix fut lourd. Des commandos capturés dans le champ de mines, des tués, des dizaines de blessés, mais la mission est accomplie.
Et le cirque de Bouvet ne fait que commencer. Dans les jours qui suivent le débarquement, les commandos poussent vers l’ouest en direction de Toulon. Le grand arsenal où la flotte française a été sabordée en novembre 1942 plutôt que de tomber aux mains des Allemands est devenu une forteresse.
La batterie la plus redoutable est celle de Mouvane, des canons de marine de 15 centimètres abrités derrière d’épaisses parois de béton, postés en hauteur et dominant toutes les voies d’accès. Le 18 août, les chars américains tentent de dépasser la batterie. Les canons ouvrent le feu et les stoppent net.
Ducourneau reçoit l’ordre de prendre Mouvane. Il s’engage avec soixante hommes. L’assaut est brutal et frontal.
Les commandos prennent d’assaut les blockhaus à bout portant. À la fin, cinq hommes de Ducourneau sont tombés. Leurs noms sont gravés sur la stèle du rond-point des commandos d’Afrique.
Sergent Moiselet, caporal Boeron, caporal Kenoui, première classe Ruisie, deuxième classe de Grêle. Près de la moitié de l’effectif est blessé. Mais la batterie est prise.
La route de Toulon s’ouvre.
Trois jours plus tard vient le fort du Coudon, une forteresse massive juchée sur une montagne au-dessus de Toulon, avec ses gros canons, ses murs épais, dominant tout alentour. Les commandants alliés envisagent de le contourner. Bouvet a une autre idée.
Le 21 août, les commandos gravissent de nouveau. Cette fois, ils ôtent leurs brodequins et montent en chaussettes, plaqués contre la roche dans la lumière déclinante de l’après-midi. Les défenseurs du fort ne les entendent jamais arriver.
En fin d’après-midi, le drapeau tricolore flotte sur le fort du Coudon.
Mais la victoire a un prix. Le lieutenant Girardon, un jeune officier, est tué pendant l’assaut. Le fort porte aujourd’hui son nom.
Fort du lieutenant Girardon. Trois jours plus tard, les commandos font leur entrée dans Toulon. En une semaine, Ducourneau et ses hommes ont mené trois assauts distincts.
Cap Nègre, Mouvane, Coudon. Chacun jugé presque impossible. Chacun réussi grâce à la vitesse, à la surprise et à la volonté de tenter ce que des hommes prudents n’auraient pas osé.
Mais la guerre est loin d’être terminée. Les commandos remontent vers le nord. En octobre, ils se battent dans les Vosges autour de Cornimont.
En novembre, les opérations autour de Belfort s’engagent dans le cadre de la percée de la trouée de Belfort. Dans la nuit du 25 novembre, douze cents commandos d’Afrique et commandos de Provence nouvellement intégrés descendent de Chalon Villard et franchissent le canal de la Haute-Saône à l’écluse sur une passerelle de fortune. Ils s’infiltrent sur dix kilomètres à travers les lignes allemandes dans l’obscurité, en silence absolu, pour atteindre le fort du Salbert avant l’aube.
Ils le trouvent vide. Les Allemands se sont repliés. En janvier 1945, l’unité, désormais renommée 5e bataillon de choc sous le commandement de Ducourneau, est engagée dans les durs combats de Cernay en Alsace lors de la réduction de la poche de Colmar.
C’est du combat frontal, un genre d’engagement d’usure qui convient mal à des commandos formés pour les raids et les coups de main. Les pertes sont lourdes. Ducourneau lui-même est blessé par une balle au bras droit en janvier.
Ils franchissent le Rhin à Kembs en mars.
Ils atteignent le Danube à Ulm. Ils combattent à travers la Forêt-Noire jusqu’au Wurtemberg. Au moment de la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945, les commandos d’Afrique sont engagés dans des combats quasi ininterrompus depuis dix mois.
Leurs pertes avoisinent le quart de leur effectif. À l’automne 1945, le groupe des commandos d’Afrique est dissous puis reconstitué en 1er régiment d’infanterie de choc aéroporté, qui portera son héritage jusqu’en Indochine.
La falaise du Cap Nègre, c’était quatre-vingts mètres de paroi verticale. Un homme l’a escaladée en solo dans l’obscurité totale pour y fixer une seule corde. Trente-quatre hommes l’ont suivi, chargés de tout leur équipement de combat.
Ils ont réduit au silence les batteries d’artillerie en moins de trente minutes, des heures avant que le reste du monde n’apprenne qu’une invasion était en cours. Aujourd’hui, à l’endroit où les hommes de Ducourneau touchèrent la falaise, une stèle commémorative est scellée dans la roche, visible uniquement depuis la mer.
À Pramousquier, une autre stèle porte une inscription qui arrête encore les passants. « Passant, souviens-toi des volontaires du groupe de commando d’Afrique débarqués les premiers sur le sol de la patrie le 14 août 1944 à minuit et dont les corps jalonnent sur cette côte de Provence le chemin de la libération du territoire. » La plage du Rayol-Canadel est paisible désormais.
Des touristes nagent dans une eau limpide. À Canadel, une plaque marque l’endroit où six commandos ont débarqué et embrassé la terre avant de partir au combat.
Le plus petit cimetière national de France se trouve dans le village au-dessus. Treize tombes. Deux cent vingt mètres carrés.
Texier y repose avec les hommes tombés à ses côtés. L’homme qui a gagné à pile ou face et tout perdu. Le premier Français tombé lors de la libération du sud de la France.
Il mourut en obéissant à la seule règle qui comptait. Le silence. Il ne poussa pas un cri.
Il ne trahit pas ses camarades. Il chuta de la falaise en portant avec lui l’attention des Allemands, et dans l’obscurité qu’il laissa derrière lui, Ducourneau grimpa.
Les commandos qui gravirent le Cap Nègre ne libérèrent pas la France à eux seuls. Des centaines de milliers d’hommes le firent, venus de tous les confins de l’Empire et au-delà. Mais avant que quiconque puisse avancer, il fallait faire taire ces canons.
Il fallait que quelqu’un se lance le premier. Les commandos d’Afrique s’élancèrent les premiers, et les hommes qui les suivirent sur les plages de Provence doivent la vie à un guide de haute montagne du Club alpin d’Alger, à un capitaine qui souriait avant le combat et à un adjudant-chef qui mourut sans un bruit.
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