Février 1943, Londres. Dans un bureau discret de Carlton Gardens, deux hommes se font face pour ce qui sera peut-être leur dernière entrevue. Charles de Gaulle, chef de la France libre, se tient droit, impénétrable. En face de lui, le général Charles de Lestrein, 64 ans, chef de l’armée secrète, ce réseau clandestin qui fédère des dizaines de milliers de résistants sur tout le territoire français.

Dans quelques heures, de Lestrein reprendra l’avion pour la France occupée. Avant de partir, il glisse une phrase à de Gaulle, presque murmurée. Des mots qui resteront gravés dans la mémoire du général bien après la fin de la guerre. Pour comprendre le poids de ces paroles, il faut d’abord saisir qui était cet homme.
Pas la statue officielle, pas le personnage commémoré. L’homme, Charles George Antoine de Lestrein, est né le 12 mars 1879 à Bi Saint-Vaste, un petit village du Pas-de-Calais où son père tenait les livres de comptes d’une fonderie. Aucun héritage militaire illustre, aucune relation haut placée. Juste un fils de comptable qui entre à Saint-Cyr en 1897 et en sort parmi les premiers de sa promotion.
La discipline, le sens du devoir, l’intelligence tactique, tout cela coulait dans ses veines depuis le début. La Première Guerre mondiale le forge comme peu d’hommes peuvent l’imaginer. En août 1914, sous Abardes, sa compagnie repousse un détachement allemand qui tentait de franchir la Meuse, sauvant ainsi la liaison entre les 4e et 5e armées françaises. Un exploit qui lui vaut immédiatement la Légion d’honneur.
Mais quelques jours plus tard, le 30 août 1914, il est fait prisonnier à Chéois au Boncours. Il restera captif jusqu’en novembre 1918. Quatre ans dans un camp en Allemagne, quatre ans à regarder le temps passer derrière des barbelés, quatre ans à attendre. Quand il rentre, il n’est pas brisé.
Il est différent. Plus calme, plus déterminé, convaincu d’une chose que presque personne dans l’armée française ne veut encore entendre : la guerre de demain sera une guerre de mouvement, et les chars en seront le moteur. Dans les années 1920 et 1930, de Lestrein devient l’un des rares officiers français à prendre la guerre blindée au sérieux. À Metz, il commande la 3e brigade de chars.
Parmi ses subordonnés, un certain lieutenant-colonel nommé Charles de Gaulle. Voilà le paradoxe que de Lestrein aimait rappeler jusque dans les camps de concentration : « Je suis aux ordres du général de Gaulle qui fut naguère à mes ordres. » Ce n’était pas de l’ironie. C’était la réalité d’une relation forgée dans le respect mutuel entre deux hommes qui partageaient la même vision de la guerre moderne, à une époque où cette vision était jugée hérétique.
En juin 1940, quand la France s’effondre en six semaines, de Lestrein dirige un groupement cuirassé. Il combat jusqu’au dernier moment, lance des contre-attaques sur la poche d’Abbeville les 3 et 4 juin, pour lesquelles il est cité à l’ordre de l’armée. Puis l’armistice arrive. La France capitule.
Lui, ne capitule pas intérieurement. Il se retire à Bour-en-Bresse, mis en réserve, officiellement inactif. Mais dans sa tête, la guerre n’est pas terminée. L’été 1942 change tout.
Le 12 août, il est contacté par le colonel Rivet, chef du contre-espionnage français, qui lui demande de prendre la tête d’un réseau naissant. Une semaine plus tard, il rencontre Jean Moulin à Lyon. De cette rencontre naît l’armée secrète, la fusion des trois grands mouvements de résistance de la zone sud : Combat, Libération et Franc-Tireur. De Lestrein en devient le chef militaire.
Il prend le pseudonyme de Vidal, et il se met au travail avec une énergie qui surprend tout le monde. Organiser les maquis, coordonner les sabotages, préparer les parachutages d’armes, unifier les commandements. Pendant des mois, il parcourt la France sous de fausses identités, dormant dans des fermes, traversant des lignes de démarcation, échappant de justesse à des contrôles de la Gestapo. Le 20 mars 1943, Vidal reprend l’avion pour la France.
Il sait que chaque voyage est plus risqué que le précédent. Mais il sait aussi que son travail est presque terminé. Le 12 mars, huit jours avant son départ, il a remis à Jean Moulin un plan de réorganisation complet de l’armée secrète. Un plan détaillé qui transforme le réseau en véritable armée, avec des régions militaires, des états-majors, des dépôts d’armes.
Le 21 mars, il arrive à Paris. Le lendemain, le 22 mars, il est arrêté par la Gestapo alors qu’il déjeune dans un restaurant du boulevard Saint-Germain. Elle a des noms, elle a des adresses, elle a des rendez-vous. Et elle a une source.
Cette source s’appelle Lidy Bastien. Une jeune femme de 20 ans, décrite par ses contemporains comme d’une beauté saisissante. Secrétaire d’un officier de l’armée secrète, elle a été arrêtée quelques jours plus tôt par la Gestapo. Et elle a parlé immédiatement, livrant tout ce qu’elle savait : les pseudonymes, les planques, les rendez-vous.
Elle a livré Vidal. On a par la suite accusé de Lestrein d’avoir été imprudent, de ne pas avoir assez pris de précautions. Mais ce qu’on murmure aujourd’hui, c’est que la trahison ne venait peut-être pas de cette jeune secrétaire seule. Quelqu’un d’autre avait intérêt à ce que de Lestrein disparaisse.
Quelqu’un qui voyait en cet homme un rival pour la direction de la résistance unifiée. Jean Moulin, lui, avait déjà été arrêté à Caluire le 21 juin, trois mois après Vidal, lors d’une réunion secrète dont l’adresse n’avait été communiquée qu’à quelques personnes triées sur le volet. Les deux hommes, les deux plus importants chefs de la résistance française, arrêtés en l’espace de trois mois par la même Gestapo. Et dans les deux cas, la même question : qui a parlé ?
D’ailleurs, cette question hante toujours les historiens. René Hardy, arrêté à Caluire puis relâché, a toujours clamé son innocence, malgré les aveux d’un agent de l’Abwehr qui l’a formellement identifié comme l’informateur. Mais qu’en est-il de Lidy Bastien ? Elle a été condamnée à mort en 1944 puis graciée à la Libération.
Elle a vécu tranquillement, s’est mariée, a fondé une famille. Personne ne l’a jamais inquiétée pour la mort de Vidal. C’est l’un des secrets les mieux gardés de la guerre. Quant à de Lestrein, il est déporté.
D’abord à Fresnes, puis au camp de Royallieu à Compiègne, puis au Struthof en Alsace. Là, il organise les autres prisonniers, maintient le moral, refuse de parler. Transféré ensuite à Dachau, puis à Buchenwald, il continue. Il organise la résistance interne du camp, prépare les secours pour les malades, réconforte les mourants.
Son état de santé se dégrade. Il souffre de dysenterie, de malnutrition, d’épuisement. Mais il ne renonce pas. En avril 1945, les Américains approchent de Buchenwald.
Le camp doit être évacué. De Lestrein est trop faible pour marcher. On l’emmène en charrette vers le camp de Flossenbürg, puis vers Dachau. Il meurt en chemin, le 11 mars 1945, la veille de son soixante-sixième anniversaire.
Sa dépouille est jetée dans une fosse commune. Aujourd’hui encore, aucune pierre ne marque sa tombe. Il n’a jamais été déclaré « Mort pour la France », ni enterré aux Invalides. Une statue existe, c’est vrai.
Mais une statue de quoi ? Une statue offerte par les Allemands en 1942 pour symboliser la victoire de la Wehrmacht sur la France. Quant à la phrase qu’il a prononcée à Carlton Gardens, ce soir de février 1943, les archives sont muettes. Mais on rapporte qu’il a dit à de Gaulle : « Avant de partir, je veux vous dire une chose.
Vous serez bientôt l’objet d’un culte. Mais ce qui compte, ce n’est pas ce que vous serez. C’est ce que vous avez été pour nous. Ce que vous avez été, mon général, ne finira jamais.
» Peut-être a-t-il dit cela. Ou peut-être autre chose. On ne sait pas. Ce soir-là, personne n’a noté ses paroles.
Aucun secrétaire, aucun adjoint. Il est parti seul, dans la nuit, vers un avion qui le ramenait vers la mort. Et la seule chose qui reste de sa dernière rencontre avec de Gaulle, c’est cette incertitude. Les traîtres, eux, ont vécu.
Lidy Bastien est morte dans son lit, à un âge avancé. René Hardy a publié ses mémoires en 1984, il est mort tranquillement en 1987. De Lestrein, lui, est mort dans une charrette, entre deux camps de concentration, et personne n’a jamais su où étaient ses os. Il y a des héros dont on se souvient.
Il y a des traîtres qui vivent longtemps. Mais il y a aussi des hommes qui meurent deux fois, une première fois dans leur chair, une seconde fois quand on les oublie. C’est pour eux que je raconte ces histoires.


