Ce jour-là, à Tunis, la foule acclame les libérateurs. Mais au moment du défilé, de Larminat donne un ordre qui va tout changer : il refuse que ses soldats défilent avec ceux de l’armée d’Afrique…

Ce jour-là, à Tunis, la foule acclame les libérateurs. Mais au moment du défilé, de Larminat donne un ordre qui va tout changer : il refuse que ses soldats défilent avec ceux de l’armée d’Afrique...

Le défilé de la victoire déchire la Tunisie en ce 20 mai 1943. Les Alliés, Britanniques, Américains, Français, défilent dans les avenues de la capitale. La foule acclame, les drapeaux claquent. C’est le triomphe.

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Mais de Larminat refuse. Il refuse que les Forces françaises libres défilent au côté de l’armée d’Afrique de Giraud. Ce n’est pas un caprice, c’est une position politique mûrement réfléchie. Pour de Larminat, laisser les FFL défiler sous le même commandement que les troupes qui ont obéi à Vichy jusqu’en novembre 1942, qui ont tiré sur les Alliés lors du débarquement, qui ont servi un régime de collaboration, c’est une imposture.

Une falsification de l’histoire en train de se faire. Les Britanniques, eux, sont fair-play. Ils comprennent quelque chose que les Américains semblent avoir du mal à saisir. Ses soldats, en short et chemises à manches courtes, coiffés de calots multicolores, debout sur leurs camions et leurs half-tracks, ne sont pas des troupes coloniales ordinaires.

Ce sont les gens qui ont dit non en juin 1940, qui ont marché depuis le Tchad jusqu’à la Tunisie, 4 000 kilomètres de désert, pour arriver là. Les Britanniques laissent donc les FFL ouvrir la partie motorisée du défilé. Et la foule, qui connaît Bir Hakeim, qui a entendu parler de Takrouna, leur réserve une ovation que les troupes de Giraud, neuves et bien équipées, ne recevront pas. C’est dans ce contexte que de Larminat dit à Leclerc ce qu’il a à dire.

Le détail exact des mots échangés ce jour-là entre les deux généraux ne figure dans aucun procès-verbal officiel. Ce que nous savons, c’est que de Larminat est inflexible sur la question du défilé séparé, et que Leclerc, plus pragmatique, commence à regarder vers l’avenir, vers l’intégration dans les structures alliées, vers ce que devra être la 2e DB pour libérer la France. Ce que de Larminat dit à Leclerc en substance, c’est ceci : « Nous ne pouvons pas effacer ce qu’ils ont fait. Nous ne pouvons pas défiler sous la même bannière que ceux qui ont combattu contre nos alliés six mois plus tôt.

Ce serait mentir à ceux qui sont morts depuis 1940. Ce serait mentir à la France. »

Leclerc l’écoute. Il ne dit pas qu’il a tort, mais il sait, lui, que la guerre n’est pas finie, que la France n’est pas encore libérée, que pour atteindre Strasbourg, son serment de Koufra, il lui faudra les hommes de l’armée d’Afrique, leurs chars, leurs camions, leurs officiers.

L’avenir de la 2e DB ne peut pas se construire dans la pureté absolue. Il se construira dans la synthèse. Ce désaccord entre la fidélité aux origines et la nécessité du rassemblement est au cœur de ce que la France libre a vécu pendant toute l’année 1943. Quelques jours après le défilé, la joie de la victoire tourne à l’amertume.

Le 8 juin 1943, la 1re DFL reçoit l’ordre de quitter la Tunisie. Elle est considérée comme indésirable sur le territoire français. Les ralliements au FFL, qui se multiplient depuis la capitulation de l’Axe, civils, militaires de l’armée d’Afrique attirés par la réputation et l’esprit des Français libres, commencent à inquiéter l’état-major d’Alger. Trop de monde veut rejoindre de Larminat et Leclerc.

Trop de monde tourne le dos à Giraud. Le 10 juin, c’est au tour de Leclerc d’être expédié. La Force L quitte la Tunisie pour Sabratha en Tripolitaine. De Larminat part vers Zouara.

Les vainqueurs de Takrouna vont passer les mois les plus chauds de l’été 1943 dans le désert libyen, à l’écart du sol français. C’est là, dans ces semaines de réorganisation forcée, que quelque chose d’important se produit. De Gaulle, qui a finalement pris le dessus sur Giraud au sein du Comité français de libération nationale créé à Alger en juin 1943, décide de la forme que prendra la future armée française. La 2e DFL de Leclerc va devenir la 2e division blindée.

Elle recevra des chars américains, des Sherman, des half-tracks, des jeeps. Elle intégrera dans ses rangs des soldats de l’armée d’Afrique, des Français de métropole évadés, des Espagnols républicains. La synthèse que Leclerc appelait de ses vœux. De Larminat, lui, garde le commandement de la 1re DFL, qui partira en Italie.

Leurs chemins se séparent à nouveau, mais l’échange de Tunis reste. Ce moment où deux hommes partageant les mêmes idéaux ont regardé la victoire depuis des angles différents. De Larminat voyait ce qu’on ne pouvait pas perdre. Leclerc voyait ce qu’il fallait encore gagner.

Dans les semaines qui suivent ce renvoi en Tripolitaine, les deux généraux travaillent côte à côte à la réorganisation de leurs unités. C’est dans ces moments d’apparente pause que beaucoup de choses se décident. Les cadres sont revus, les équipements recensés, les volontaires de l’armée d’Afrique triés. De Gaulle a donné des instructions précises à de Larminat et à Leclerc : accueillir ceux qui veulent vraiment rejoindre la cause, pas seulement ceux qui veulent rejoindre le camp des vainqueurs.

Cette distinction, de Larminat la comprend de façon presque viscérale. Il a lui-même fait ce choix dans l’obscurité de juin 1940, sans savoir si de Gaulle tiendrait, sans savoir si l’Angleterre résisterait, sans savoir si l’Amérique entrerait dans la guerre. Ce qui arrive en juin 1943, après trois ans de victoires alliées, après Stalingrad, après El-Alamein, après la capitulation de l’Afrique du Nord… Eux, ils arrivent quand tout est déjà joué. De Larminat les accepte dans les rangs parce que de Gaulle le lui demande, mais il ne les confond pas avec ceux qui étaient là avant.

Leclerc est plus généreux sur ce point, ou plus pragmatique, selon le point de vue qu’on adopte. Pour lui, ce qui compte, c’est la qualité du soldat aujourd’hui, pas son passé d’il y a deux ans. Et il y a parmi ces nouveaux venus des hommes remarquables, des spahis marocains, des chasseurs d’Afrique, des artilleurs expérimentés. Perdre ces hommes par souci de pureté serait une erreur militaire.

Ce désaccord de fond, ils ne le résolvent pas à Tunis. Ils vivent avec, comme on vit avec les fractures qui ne guérissent jamais complètement. Ce que de Larminat a dit à Leclerc à Tunis en mai 1943, ce n’était pas seulement une dispute entre deux généraux sur un protocole de défilé. C’était deux façons différentes de répondre à la même question : à quoi sert la victoire si on oublie pourquoi on s’est battu ?

De Larminat répondait : « Elle ne sert à rien si on efface les origines. La France libre n’était pas une parenthèse. C’était un choix moral fait dans l’obscurité totale, sans garantie, sans armée, sans État. Ce choix méritait d’être honoré, visible, distinct.

Défiler au côté de ceux qui avaient obéi à Vichy, même pour ne pas froisser les Américains, c’était trahir les morts. »

Leclerc répondait : « La victoire sert à rentrer en France. Et pour rentrer en France, il faut une armée suffisamment forte. Cette armée ne peut pas se construire dans la nostalgie.

Elle doit intégrer tout ce qui veut se battre, même ceux qui ont mis du temps à comprendre. »

Ils avaient tous les deux raison. C’est ce qui rend cette histoire difficile. Ce qu’il faut retenir de cette rencontre en Tunisie, c’est peut-être simplement ceci : deux hommes qui avaient tout donné pour la même idée ne s’y retrouvaient pas tout à fait.

Pas parce qu’ils avaient changé, mais parce que l’idée, en grandissant, était devenue assez large pour contenir deux visions incompatibles. Leclerc libérera Paris le 25 août 1944. Il entrera à Strasbourg le 23 novembre de la même année, accomplissant son serment de Koufra. De Larminat aura libéré les poches de l’Atlantique, dont Royan en janvier 1945, dans des conditions qui lui vaudront une controverse durable avec les habitants de cette ville.

Il y a quelque chose de particulier dans la trajectoire de ces deux hommes après la guerre. Leclerc meurt en novembre 1947 dans un accident d’avion au-dessus du Sahara algérien, à Fort-Flatters, quelques mois seulement après la fin des guerres qui avaient été toute sa vie. Il n’a pas eu le temps de vieillir. La France lui construira un musée, le nommera maréchal à titre posthume, mettra son nom sur des avenues dans des centaines de villes.

De Larminat, lui, survit. Il écrit ses chroniques irrévérencieuses, publiées chez Plon en 1962, où il règle ses comptes avec l’histoire et avec certains de ses contemporains, avec la causticité qu’on lui connaissait. Général d’armée depuis 1953, premier président de l’Association des Français libres, il reste la mémoire vivante de ce que la France libre a été. Puis arrive la guerre d’Algérie et, avec elle, un drame d’une nature différente.

En avril 1961, des généraux français, Challe, Jouhaud, Zeller, Salan, se mutinent à Alger. Ils refusent l’indépendance algérienne, prennent le contrôle de la ville pendant quatre jours, puis capitulent. C’est le putsch des généraux. Il faut les juger.

Et de Gaulle, qui connaît la valeur symbolique des gestes, charge l’un des derniers grands témoins de la France libre de présider le tribunal militaire : Edgar de Larminat. Le 1er juillet 1962, avant même que le tribunal ne se réunisse, de Larminat se suicide à Paris. Il a 66 ans. Les explications données par son entourage convergent : il craignait de ne pas avoir la force physique et morale de mener à bien cette mission.

Juger des officiers français qui avaient combattu pour la France, même s’ils avaient eu tort, était pour lui un fardeau insupportable. Il y a une ironie cruelle dans cette fin. Lui qui avait été emprisonné par ses propres supérieurs en juin 1940 pour avoir voulu continuer à se battre. Lui qui avait traversé des frontières dans la nuit pour rejoindre une cause que presque personne ne croyait possible.

Lui qui avait refusé de défiler avec ceux qui avaient failli se retrouvait, 22 ans plus tard, chargé de juger d’autres officiers qui avaient, à leur façon, refusé les ordres qu’ils estimaient injustes. La ligne entre la désobéissance honorable et la rébellion inadmissible, il l’avait tracée lui-même en 1940. Et en 1962, c’est lui qu’on chargeait de la faire respecter. Deux hommes, une même France libre.

Des chemins qui se croisent à Tunis le 20 mai 1943 et qui ne se croiseront plus jamais vraiment.