En juin 1941, un général français fait larguer des milliers de tracts depuis des avions au-dessus de Beyrouth. Sur ces feuilles volantes, une promesse colossale : la fin du mandat français, l’indépendance totale de la Syrie et du Liban. Ces tracts tombent du ciel comme une bombe politique, avant même que les soldats alliés aient franchi la frontière. Ce général, c’est Georges Catrou.

Et cette promesse, personne ne lui avait demandé de la faire. Du moins, pas de cette façon, pas à ce moment-là, et surtout pas sans en mesurer toutes les conséquences. Ce qui suit est une histoire de trahison, d’ambition, de calcul géopolitique raté et d’une brouille entre alliés qui a failli tout faire exploser. Une promesse faite aux Syriens, récupérée par les Britanniques, retournée contre la France libre.
Une arme diplomatique déguisée en acte de générosité. Pour comprendre ce qui se passe le 8 juin 1941, il faut remonter quelques mois en arrière. En 1940, la France s’effondre. En quelques semaines, l’armée la plus puissante d’Europe continentale capitule devant la Wehrmacht.
Le gouvernement Pétain signe l’armistice et installe son administration à Vichy. À partir de ce moment, les territoires sous mandat français au Proche-Orient, la Syrie et le Liban, passent sous contrôle vichyste. Ce sont deux régions stratégiques. Elles contrôlent les routes vers l’Égypte, l’Irak et le pétrole du golfe Persique.
Pour les Britanniques, déjà débordés en Afrique du Nord, la perspective de voir les Allemands s’installer à Damas ou à Beyrouth est un cauchemar. Et ce cauchemar devient concret au printemps 1941. En avril, une révolte nationaliste pro-nazie éclate en Irak, menée par Rachid Ali El Gaylani, soutenu par Berlin. Des avions allemands commencent à se poser sur les aérodromes syriens tenus par Vichy pour ravitailler les insurgés irakiens.
Le général Dentz, commissaire de Vichy en Syrie, ferme les yeux, ou pire, coopère. Londres s’affole. Churchill veut agir vite. De Gaulle aussi, mais pour des raisons différentes.
La France libre, à ce stade, n’a pour ainsi dire rien. Pas de territoire en métropole, une armée squelettique, une légitimité contestée. Ce que possède de Gaulle, c’est l’Afrique équatoriale, quelques territoires ralliés, et une idée fixe : la France libre doit être traitée en allié à part entière, pas comme un mouvement de résistance dépendant de la générosité britannique. La campagne du Levant représente pour lui une occasion unique de prouver que la France libre est capable d’agir, de reconquérir, de gouverner.
C’est dans ce contexte que Catrou entre en scène. Georges Catrou n’est pas un personnage ordinaire. À 64 ans en 1941, il est le seul général à cinq étoiles à avoir rejoint de Gaulle. Il avait servi au Maroc sous Lyautey, connaissait le Proche-Orient depuis les années 1920, avait été gouverneur de l’Indochine dans les années 1930 avant d’être révoqué par Vichy en juillet 1940 pour avoir accepté un ultimatum japonais.
Quand il rejoint de Gaulle à Londres en septembre 1940, il arrive avec une expérience que personne d’autre dans la France libre ne possède. Il connaît les Arabes, il connaît les Britanniques, et il sait comment les deux jouent. De Gaulle lui confie une mission : préparer le ralliement des États du Levant. Catrou s’y emploie depuis Le Caire, où il multiplie les contacts, les négociations discrètes, les sondages politiques.
Il comprend vite que le point faible du dispositif vichyste en Syrie, c’est le sentiment national arabe. Les nationalistes syriens espéraient cruellement tenir enfin leur indépendance après vingt ans de mandat. Catrou connaît la région depuis vingt ans. Il sait que la France ne pourra pas maintenir son autorité par la seule force.
Il faut une offre politique. Mais ce que Catrou prépare n’est pas une simple manœuvre. Il conçoit un texte qui engage la France libre sur une voie irréversible. Il en parle à de Gaulle, qui hésite.
De Gaulle veut préserver la position de la France au Levant, mais il sait aussi qu’il faut contrer la propagande de Vichy et séduire les nationalistes. Catrou obtient finalement l’accord de principe de de Gaulle, avec une condition : il ne faut pas proclamer l’indépendance immédiate, mais la promettre. Catrou, lui, voit plus loin. Il rédige un texte qui va plus loin que ce que de Gaulle avait imaginé.
Le texte promet l’indépendance et la souveraineté, mais il maintient aussi une coopération privilégiée avec la France. C’est une ligne de crête. Catrou pense que cette promesse est nécessaire pour rallier les Syriens et les Libanais contre Vichy. Mais il ne mesure pas toutes les conséquences.
Au Caire, les Britanniques sont tenus au courant des préparatifs. Ils voient d’un bon œil cette promesse, car elle affaiblit Vichy. Mais ils ont leurs propres plans pour le Levant. Ils veulent installer leur influence au détriment de la France.
La promesse de Catrou leur offre une occasion en or. Le 8 juin 1941, les troupes alliées entrent en Syrie et au Liban. Des Australiens, des Indiens, des Français libres. Catrou publie sa proclamation.
Il annonce que la France libre vient mettre fin au mandat et reconnaître l’indépendance de la Syrie et du Liban. Les tracts tombent sur Beyrouth et Damas. La population est partagée entre l’espoir et la méfiance. Mais les Britanniques réagissent immédiatement.
Ils trouvent la proclamation de Catrou trop vague. Ils veulent une promesse plus nette, plus contraignante. Le général Wilson, commandant les opérations, fait pression sur Catrou pour qu’il aille plus loin. Catrou refuse d’abord.
Puis il cède partiellement, sous la pression. Les combats sont violents. Les troupes vichystes résistent, plus que prévu. Dentz, fidèle à Vichy, ordonne une défense acharnée.
Les Français libres se retrouvent à combattre des Français, une guerre fratricide. Les Britanniques s’impatientent. Ils veulent en finir rapidement. Au bout de plusieurs semaines, la situation se retourne.
Les Alliés prennent l’avantage, mais la résistance vichyste dure. Les Britanniques négocient secrètement avec Dentz. Ils lui offrent des conditions honorables en échange d’un cessez-le-feu. Catrou n’est pas pleinement associé à ces négociations.
Il découvre que les Britanniques ont conclu un accord avec Dentz derrière son dos. L’armistice de Saint-Jean-d’Acre est signé le 14 juillet 1941. Les Britanniques permettent aux officiers vichystes de rejoindre l’Afrique du Nord sous contrôle allié. Des milliers de soldats vichystes sont rapatriés.
Catrou est furieux. Il voit que les Britanniques ont manœuvré pour affaiblir la position française. Mais le plus grave est ailleurs. Les Britanniques utilisent la proclamation de Catrou pour imposer leur propre interprétation de l’indépendance.
Ils poussent les nationalistes syriens et libanais à réclamer une indépendance immédiate et totale, sans aucune coopération privilégiée avec la France. Catrou essaie de tenir la ligne, mais il est débordé. De Gaulle, à Londres, est informé des difficultés. Il comprend que la promesse de Catrou est devenue une arme à double tranchant.
Les Britanniques la retournent contre la France libre pour évincer l’influence française du Levant. De Gaulle entre dans une colère froide. Il écrit à Catrou, lui reproche d’avoir été trop loin, trop vite, sans mesurer les conséquences. Catrou se défend.
Il explique qu’il n’avait pas le choix, que la pression britannique était immense, que la promesse était nécessaire pour gagner le soutien des populations. Mais de Gaulle n’est pas convaincu. Il voit dans cette affaire une trahison de ses instructions. La brouille entre les deux hommes est profonde.
Pendant ce temps, en Syrie et au Liban, la situation se complique. Les nationalistes, encouragés par les Britanniques, réclament une indépendance totale. Les nouvelles autorités issues de la France libre sont contestées. Catrou tente de mettre en place un gouvernement, mais les partis nationalistes refusent de coopérer pleinement.
Ils veulent que la promesse soit tenue immédiatement. Les Britanniques, de leur côté, soutiennent ouvertement ces revendications. Ils installent des conseillers dans les administrations syrienne et libanaise. Ils contrôlent les chemins de fer, les ports, les télécommunications.
La France libre perd peu à peu le contrôle réel du terrain, même si elle conserve les apparences. De Gaulle comprend que la partie est perdue. Il ne peut pas s’opposer aux Britanniques par la force. Il essaie de gagner du temps, de préserver ce qui peut l’être.
Mais les Britanniques sont déterminés à réduire l’influence française. En septembre 1941, Catrou proclame officiellement l’indépendance de la Syrie. En novembre, il fait de même pour le Liban. Mais ces indépendances sont largement formelles.
Les vraies décisions se prennent à Londres ou au Caire. Les nouvelles autorités syriennes et libanaises sont fragiles, divisées, sous tutelle étrangère. De Gaulle est furieux contre les Britanniques, mais aussi contre Catrou. Il estime que Catrou a été naïf, qu’il s’est laissé manœuvrer.
La brouille entre les deux hommes dure des mois. Catrou, blessé, se sent incompris. Il pense avoir fait le meilleur choix possible dans des conditions impossibles. Finalement, à la fin de 1941, de Gaulle s’explique avec Catrou.
Les deux hommes se réconcilient en apparence, mais la méfiance demeure. Catrou reste délégué général au Levant, mais son autorité est constamment contestée par les Britanniques et les nationalistes. En 1943, la situation dégénère. Les nationalistes syriens et libanais exigent une indépendance totale, sans aucune présence française.
Les Britanniques les soutiennent. En novembre 1943, les autorités libanaises proclament unilatéralement l’indépendance totale, sans accorder de coopération privilégiée à la France. Catrou est pris de court. De Gaulle essaie de réagir, mais il n’a plus les moyens.
La guerre en Europe mobilise toutes ses forces. Il ne peut pas envoyer de troupes importantes au Levant. Les Britanniques en profitent pour consolider leur influence. En 1945, la France tente de rétablir sa position par la force.
Des tirs éclatent à Damas. Les Britanniques interviennent et imposent un cessez-le-feu. La France est humiliée. Sa présence au Levant est devenue intenable.
Finalement, en 1946, les dernières troupes françaises quittent la Syrie et le Liban. La promesse de Catrou, lancée du ciel en 1941, a abouti à une indépendance réelle, mais au prix d’un effacement complet de la France dans la région.


