Le 26 avril 1945, un vieil homme en uniforme de maréchal franchit la frontière suisse à Vallorbe et se livre aux autorités françaises. Il n’est ni traîné, ni capturé, ni extradé. Il vient de lui-même. Philippe Pétain rentre en France, et personne dans l’entourage de De Gaulle ne s’y attendait.

Pétain aurait pu rester en Suisse. Les Allemands l’avaient emmené à Sigmaringen quelques mois plus tôt, ce château baroque où les derniers fidèles de Vichy jouaient la comédie d’un gouvernement en exil, avec des ministres fantômes et des décrets que personne n’appliquait. Quand le Reich s’est effondré, Pétain a gagné la Suisse par ses propres moyens. Il avait 89 ans.
Il était fatigué. Il aurait pu finir ses jours au bord du lac Léman dans un silence confortable, en laissant l’histoire le juger à distance. Mais non, il revient. Pourquoi ?
Parce que Pétain, et c’est un point que les archives confirment sans ambiguïté, croyait encore avoir raison. Jusqu’au bout, jusqu’à cette frontière qu’il traverse avec la raideur d’un homme qui pense rendre visite à des subordonnés, il est convaincu d’avoir protégé la France. « Le bouclier », c’est le mot qu’il a utilisé dès le premier jour et qu’il porte encore en franchissant la douane. Pendant que De Gaulle menait le combat à l’extérieur, « l’épée », lui, Pétain, aurait absorbé les coups de l’intérieur.
Voilà sa version. Voilà ce qu’il compte dire aux Français. Le problème, c’est que cette version a un prix, et ce prix, des millions de gens l’ont payé. À Paris, la nouvelle de son retour provoque une sorte de panique froide dans les cercles du pouvoir.
De Gaulle dirige le gouvernement provisoire. La France est en ruine, exsangue, fracturée. Des centaines de milliers de personnes ont été déportées. Des dizaines de milliers ont été fusillées.
La collaboration a été massive, et l’épuration qui suit la Libération est violente, désordonnée, parfois injuste. Le pays est un champ de ruines, et dans ce champ de ruines, un vieux maréchal de 89 ans apparaît et réclame d’être jugé. Il faut s’arrêter un instant sur ce que ce retour signifie pour De Gaulle. Le général est dans une situation impossible.
Il vient de passer quatre ans à incarner la légitimité de la France libre, à construire une image héroïque de la nation, à faire croire que la France n’a jamais cessé de résister. Et voilà que l’homme qui a signé l’armistice, qui a collaboré avec l’occupant, qui a livré les Juifs et les résistants, se livre lui-même à la justice. Ce n’est pas un calcul. Ce n’est pas une stratégie.
Pétain croit sincèrement, viscéralement, qu’il est innocent, qu’il a sauvé l’honneur du pays en restant, en prenant les coups à la place des autres. Il n’a pas compris, ou il ne veut pas comprendre, que la France de 1945 ne voit plus en lui le sauveur de Verdun, mais le fossoyeur de la République. De Gaulle, lui, comprend parfaitement ce que le retour de Pétain implique. Si Pétain est jugé et condamné à mort, il faudra l’exécuter.
Et exécuter Pétain, ce n’est pas exécuter un vieillard. C’est exécuter une partie de la France elle-même, une partie que personne ne veut assumer, une partie que le pays entier préfère oublier. Alors De Gaulle fait ce qu’il sait faire : il attend, il manœuvre, il prépare le terrain. Il ne s’oppose pas au procès.
Il ne le facilite pas non plus. Il laisse la justice suivre son cours, tout en s’assurant que le verdict sera le bon. Le procès s’ouvre le 23 juillet 1945 au Palais de Justice de Paris. La salle est comble.
Les journalistes du monde entier sont venus assister à ce qui sera peut-être le procès du siècle. L’accusé est assis, immobile, dans son fauteuil. Il a le regard vague, parfois absent. Il écoute les témoignages sans réagir.
Il n’a pas d’avocat de son choix, ou plutôt, il choisit de ne pas en avoir. Il a été défendu par Fernand Payen, un avocat qui plaide sa cause avec ferveur, mais Pétain lui-même reste silencieux. Il ne répond pas aux questions. Il ne se justifie pas.
Il regarde les juges avec une sorte de dédain tranquille, comme s’il était au-dessus de ce procès, comme s’il n’était pas là pour être jugé, mais pour juger ceux qui l’accusent. Le procureur général, André Mornet, est un homme dur, implacable. Il égrène les chefs d’accusation : intelligence avec l’ennemi, atteinte à la sûreté de l’État, complicité de crimes contre l’humanité. Il évoque les lois antisémites de Vichy, les rafles, les déportations, les exécutions d’otages.
Il rappelle la poignée de main de Montoire, la collaboration avec l’Allemagne nazie, la soumission totale au Reich. Il demande la peine de mort. Les jurés délibèrent. Ils sont douze, issus du peuple, des hommes et des femmes qui ont vécu l’occupation, qui ont peut-être perdu des proches, qui ont peut-être résisté, qui ont peut-être collaboré, eux aussi, chacun à sa manière.
Ils délibèrent pendant quatre jours. Quatre jours de tension, de débats, de doutes. Quatre jours où le sort de la France se joue dans une salle fermée. Le verdict tombe le 15 août 1945.
Pétain est reconnu coupable de haute trahison, de complicité de crimes contre l’humanité, d’intelligence avec l’ennemi. La peine est la mort. Mais les jurés ajoutent un vœu, une recommandation, presque une supplique : que la peine ne soit pas appliquée, en raison du grand âge de l’accusé. C’est un compromis boîteux, un verdict qui dit tout et son contraire.
La culpabilité est reconnue, mais la mort est refusée. C’est une porte de sortie, une issue de secours que les jurés ont aménagée pour que le pays puisse avancer sans avoir à assumer le poids d’une exécution qui le déchirerait. De Gaulle, dans les heures qui suivent, signe la commutation de peine. Il remplace la mort par la réclusion à perpétuité.
Il dit, plus tard, que la vieillesse de Pétain le protégeait des atteintes de la justice des hommes. Une phrase glacée, presque cynique, qui en dit long sur ce que le général pensait vraiment. La condamnation à mort de Pétain n’a jamais été appliquée. Pas un seul jour.
Il ne passa pas une seule nuit dans le couloir de la mort. Au lieu de cela, il fut transféré au fort de la Citadelle, sur l’île d’Yeu, au large de la Vendée. Mais cette condamnation à mort, même non appliquée, a servi un dessein. Elle a permis à la France de dire « je l’ai jugé, je l’ai condamné, justice a été faite ».
Elle a permis de ranger Pétain dans la catégorie des traîtres, des exceptions, des erreurs de l’histoire. Elle a permis de ne pas voir ce que cette condamnation cachait, ce que la France entière refusait de regarder en face. Car la vérité est plus dérangeante. La vérité, c’est que Pétain n’était pas seul.
La vérité, c’est que des millions de Français l’ont soutenu, acclamé, obéi. La vérité, c’est que la collaboration n’a pas été une parenthèse honteuse dans l’histoire de la France, mais une réalité massive, qui a touché toutes les couches de la société. La vérité, c’est que la résistance, elle, n’a concerné qu’une minorité, quelques pour cent de la population, et que la grande majorité des Français a vécu l’occupation dans une zone grise, faite d’attentisme, d’accommodement, parfois de collaboration active. Et c’est précisément pour ça que Pétain n’a pas été exécuté.
Ce n’est pas la clémence. Ce n’est pas l’âge. Ce n’est pas le droit. C’est que son exécution aurait forcé les Français à se regarder dans un miroir qu’ils ne voulaient pas voir.
Cela aurait posé la question que personne ne voulait poser : si Pétain mérite la mort pour ce qu’il a fait, que méritent ceux qui l’ont suivi ? La France de 1945 n’était pas prête à entendre cette question. Elle avait besoin de héros, pas de miroir. Elle avait besoin de reconstruire, pas de s’effondrer.
Alors on a fait de Pétain un bouc émissaire, un réceptacle de toutes les fautes que le pays ne voulait pas assumer. On l’a enfermé sur son île, on l’a isolé, on l’a oublié. Et on a construit, autour de lui, le mythe résistancialiste : la France a résisté, la France a été héroïque, la collaboration n’était qu’une tache sur un tableau par ailleurs glorieux. Ce mythe a tenu pendant des décennies.
Il a été enseigné à l’école, célébré dans les commémorations, entretenu dans les mémoires. Il a fallu attendre 1995 pour qu’un président de la République, Jacques Chirac, prononce les mots qui brisaient enfin le silence : « La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. » Cinquante ans après le procès. Cinquante ans de silence organisé.
Mais même aujourd’hui, la question demeure. Le procès de Pétain n’a jamais répondu à la question centrale : où s’arrête la responsabilité d’un seul homme, et où commence celle d’un pays ? Le procès a été conçu pour refermer cette question, pas pour y répondre. Il a été un acte politique, un compromis, une manœuvre.
Il n’a pas rendu la justice, il a protégé le pays de la vérité. Pétain est mort le 23 juillet 1951, six ans jour pour jour après l’ouverture de son procès. Il avait 95 ans. Il est enterré sur l’île d’Yeu, dans un cimetière communal face à la mer, loin de Verdun, loin des Invalides, loin des honneurs.
Mais même mort, il n’a pas fini de hanter la France. En 1973, des militants d’extrême droite volent son cercueil en pleine nuit, dans l’espoir de le transférer à Douaumont. Ils sont arrêtés, le cercueil est retrouvé, il est restitué à l’île d’Yeu. L’affaire fait scandale quelques jours, puis disparaît.
Mais la question que ces hommes posaient, maladroitement, illégalement, cette question n’a jamais reçu de réponse : Pétain le maréchal de Verdun et Pétain le chef de Vichy sont-ils le même homme ? La France n’a jamais tranché. Pas officiellement. Pas définitivement.
Cette ambiguïté a duré des décennies, et elle n’a jamais été résolue. Le pays a vécu avec deux versions de son passé, l’une glorieuse, l’autre honteuse, sans jamais réussir à les concilier. Ce qui reste de cette histoire, ce n’est pas la culpabilité de Pétain, elle est établie. Ce n’est pas la clairvoyance de De Gaulle, elle est connue.
Ce qui reste, c’est le silence. Le silence des jurés, le silence de Pétain pendant son procès, le silence de De Gaulle après la commutation, le silence du pays pendant cinquante ans. La vraie raison pour laquelle Pétain n’a pas été exécuté, c’est que son exécution aurait brisé le silence. Et le silence, en 1945, c’était la seule chose qui tenait la France ensemble.
Il arrive que la justice serve non pas à punir le coupable, mais à protéger ceux qui ne veulent pas savoir à quel point il leur ressemble.


