Je n’oublierai jamais cette nuit d’avril 1945, quand nous avons ouvert le camion allemand et que j’ai vu ce soldat qui ne ressemblait pas aux autres. Trop vieux, trop immobile, le casque enfoncé…

Je n’oublierai jamais cette nuit d’avril 1945, quand nous avons ouvert le camion allemand et que j’ai vu ce soldat qui ne ressemblait pas aux autres. Trop vieux, trop immobile, le casque enfoncé...

Avril 1945. Un homme est assis à l’arrière d’un camion allemand. Il porte un manteau de la Wehrmacht trop large pour lui, un casque qui lui tombe sur les yeux, des lunettes noires. Ses mains tremblent.

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Il ne parle pas, il ne regarde personne. Dehors, les montagnes du lac de Côme défilent dans le brouillard. La route est étroite. Le convoi roule vers le nord, vers l’Autriche, vers la fuite.

Cet homme, vingt ans plus tôt, faisait trembler l’Italie entière. Il avait déclaré des guerres, écrasé ses opposants, envoyé des centaines de milliers de soldats mourir sur des fronts qu’il ne pouvait pas tenir. Et maintenant, il est là, déguisé, caché parmi les soldats d’un allié qui l’a déjà abandonné. On vous a dit que Mussolini avait été capturé par hasard.

Un contrôle routier. Un coup de chance. Les archives racontent une toute autre histoire. Celle d’une trahison à plusieurs étages, d’un calcul froid partagé entre les Allemands, les Britanniques, les partisans et même le Vatican.

Chaque camp, pour des raisons très différentes, était arrivé à la même conclusion. Mussolini ne devait pas quitter l’Italie vivant. Avril 1945. L’Italie est coupée en deux, et la moitié nord agonise.

Mussolini dirige en théorie ce qu’on appelle la République sociale italienne, installée au bord du lac de Garde, dans la petite ville de Salò. En théorie seulement. Parce qu’en pratique, il ne dirige plus rien du tout. Les Allemands occupent chaque ville, chaque route, chaque ligne ferroviaire au nord de la ligne gothique.

Les ordres qui partent de Salò ne sont exécutés que si Berlin les approuve. Les ministres de Mussolini passent leurs journées à rédiger des décrets que personne ne lit. Et le Duce lui-même, l’homme qui vingt ans plus tôt faisait taire le Parlement d’un regard, passe des heures seul dans son bureau à relire des lettres qu’il n’enverra jamais. Son médecin personnel, un Allemand affecté à son service, note dans son journal que Mussolini souffre d’insomnie chronique, de douleurs abdominales violentes, de phases d’apathie suivies de colères brutales.

Il mange à peine. Il parle de la mort, pas de la sienne en particulier, mais de la mort comme idée, comme horizon. Un de ses ministres écrira après la guerre que le Mussolini de Salò n’avait plus rien à voir avec celui de Rome. Quelque chose s’était brisé, pas d’un coup, mais lentement, depuis la nuit de juillet 1943 où le Grand Conseil fasciste l’avait renversé par un vote.

Vingt-cinq ans de pouvoir balayés en une seule séance, par des hommes qu’il avait lui-même nommés. Ce qui a suivi, tout le monde le connaît. L’arrestation. L’emprisonnement au Gran Sasso.

Le raid spectaculaire d’Otto Skorzeny, ce commando SS qui l’a extrait de sa prison de montagne sur ordre direct de Berlin. Les images existent. Mussolini, maigri, le visage creusé, serrant la main de Skorzeny devant un planeur posé dans la rocaille. La propagande allemande a diffusé ces images dans toute l’Europe.

Le message était clair. Le Duce est libre. Le fascisme continue. Sauf que le message était un mensonge.

Mussolini n’a pas été libéré. Il a été transféré d’une prison italienne à une cage dorée allemande. À partir de septembre 1943, il n’est plus un chef d’État. Il est un instrument.

Berlin le maintient à Salò parce qu’un gouvernement fasciste fantoche, même impuissant, donne une apparence de légitimité à l’occupation allemande du nord de l’Italie. Sans Mussolini, les Allemands seraient officiellement ce qu’ils sont déjà dans les faits. Une armée d’occupation étrangère sur le sol d’un pays qui a changé de camp. Et Mussolini le sait.

Ce qui frappe dans les comptes-rendus de ses réunions de cabinet, c’est la lucidité intermittente. Par moments, il voit sa situation avec une clarté presque chirurgicale. Il dit à ses proches que les Allemands le traitent comme un prisonnier. Il dit que la guerre est perdue.

Il dit que l’Italie paiera cette guerre pendant un siècle. Puis, le lendemain, il rédige un discours sur la victoire finale. La lucidité va et vient, comme une lampe qui clignote avant de s’éteindre. Mais pendant que Mussolini hésite entre la clairvoyance et l’illusion, d’autres agissent.

Et c’est ici que la vraie histoire commence. Trois négociations secrètes, menées simultanément, à l’insu les unes des autres. Trois calculs froids qui vont tous converger vers le même point. La route du lac de Côme, le 27 avril 1945.

La première de ces négociations est la plus cynique. Elle porte un nom de code : opération Sunrise. Depuis mars 1945, le général SS Karl Wolff, commandant suprême des forces et de la police en Italie, rencontre en secret Allen Dulles, le chef de l’Office of Strategic Services américain en Suisse. L’objet de la discussion : la reddition de toutes les forces allemandes en Italie, négociée séparément de Berlin, en échange de conditions favorables pour Wolff et ses officiers.

Mussolini n’est pas informé. Il n’est même pas mentionné dans les premiers échanges. Pour Wolff, le Duce est devenu un détail. Un problème logistique, pas un allié.

La deuxième négociation se déroule à Milan. Le Comité de libération nationale de Haute-Italie prépare l’insurrection générale. Les partisans communistes, socialistes, démocrates-chrétiens et libéraux se sont mis d’accord sur un point. Quand les Allemands se retireront, l’Italie du Nord ne doit pas être libérée par les Alliés seuls.

Les Italiens doivent reprendre le contrôle eux-mêmes. Et cela signifie, même si personne ne le dit encore à voix haute, que les comptes doivent être réglés avant que les Américains n’arrivent. La troisième négociation est la plus discrète et la plus difficile à documenter. Elle implique Londres.

Il y a dans les archives du Special Operations Executive, le SOE, le service britannique chargé des opérations clandestines en Europe occupée, des dossiers qui couvrent l’Italie du Nord pour la période de mars à mai 1945. Certains de ces dossiers sont accessibles. D’autres ont été déclassifiés par fragments, avec des pages entières caviardées. D’autres encore, et c’est un fait vérifiable, pas une théorie, ont été détruits.

Je ne dis pas ça pour créer du mystère. Je le dis parce que c’est la réalité matérielle à laquelle tout chercheur se heurte quand il essaie de comprendre le rôle britannique dans les derniers jours de Mussolini. Ce qu’on sait avec certitude, c’est ceci. Winston Churchill et Benito Mussolini ont échangé une correspondance dans les années trente.

Le contenu exact de ces lettres reste disputé. Certains historiens affirment que Churchill exprimait dans cette correspondance une admiration non équivoque pour le régime fasciste italien, pour sa capacité à maintenir l’ordre, pour son opposition au bolchevisme. D’autres considèrent que l’importance de ces lettres a été exagérée, que Churchill entretenait des correspondances avec des dizaines de dirigeants étrangers et que cela ne prouvait rien de compromettant. Le débat n’est pas tranché.

Mais un point n’est contesté par personne. Ces lettres existaient. Mussolini les avait conservées. Et en avril 1945, elles se trouvaient quelque part dans les bagages du Duce.

Pour Churchill, à ce moment précis de la guerre, le problème n’est pas sentimental. Il est politique. L’Europe se reconfigure. Staline avance.

Les élections britanniques approchent. Churchill les perdra en juillet 1945, mais il ne le sait pas encore. Dans ce contexte, des lettres dans lesquelles le Premier ministre britannique semble cautionner un dictateur fasciste ne sont pas un embarras mineur. Elles sont un risque stratégique.

Si elles tombent entre les mains des Soviétiques, elles deviennent une arme de propagande. Si elles tombent entre les mains des Américains, qui n’ont jamais eu la même indulgence que les Britanniques envers Mussolini, elles deviennent un levier diplomatique. Et Churchill le sait. Des agents du SOE sont présents en Italie du Nord en avril 1945.

Leur mission officielle ? Coordonner les opérations partisanes, faciliter la transition vers la libération, sécuriser les infrastructures. Leurs missions officieuses n’apparaissent que dans les interstices des rapports, dans des télégrammes codés dont certains ont survécu. C’est une zone grise que les historiens explorent depuis des décennies, sans pouvoir conclure de manière définitive.

Je vais être honnête. Je ne peux pas prouver que Londres a envoyé un ordre spécifique concernant Mussolini. Les documents qui le confirmeraient, s’ils ont existé, appartiennent précisément à la catégorie de ceux qui ont été détruits ou reclassifiés. Ce que je peux faire, c’est poser les éléments sur la table.

Élément un. Churchill avait un intérêt personnel et politique à ce que certains documents en possession de Mussolini ne soient jamais rendus publics. Élément deux. Des agents britanniques opéraient dans la zone exacte où Mussolini a été capturé, dans les jours exacts où la capture a eu lieu.

Élément trois. Après l’exécution de Mussolini, des agents britanniques se sont rendus à Dongo, le lieu de la capture, dans les heures qui ont suivi. Ce déplacement est documenté. Ce qu’ils y ont fait, ce qu’ils ont récupéré, ne l’est pas.

Ou plus. Élément quatre. La fameuse sacoche de documents que Mussolini transportait n’a jamais été intégralement restituée. Des portions ont été remises aux autorités italiennes.

D’autres ont disparu. Certains partisans ont témoigné des années plus tard que des officiers alliés avaient récupéré des documents à Dongo dans les jours suivants la capture. Chaque élément pris isolément ne prouve rien. Ensemble, ils dessinent un faisceau.

Pas une certitude, mais quelque chose qui ressemble beaucoup à une intention. Passons maintenant à ce qui se passe du côté italien. Parce que les partisans, eux, n’avaient pas besoin d’ordre de Londres pour savoir ce qu’ils voulaient faire de Mussolini. Le CLN suit l’effondrement allemand heure par heure.

Le 25 avril, le comité lance l’insurrection générale dans toute l’Italie du Nord. Les usines sont occupées, les préfectures tombent, les partisans prennent le contrôle de villes entières avant même que les troupes alliées n’arrivent. C’est un moment politique autant que militaire. Les Italiens veulent libérer leur propre pays, pas être libérés.

Et dans cette logique, Mussolini n’est pas un prisonnier comme les autres. Il est le symbole de vingt ans de dictature. Ce que les partisans feront de lui déterminera la manière dont l’Italie rendra compte de sa propre libération. Un procès international, sur le modèle de ce qui se prépare déjà à Nuremberg pour les dirigeants nazis, donnerait à Mussolini une tribune.

Il parlerait. Il nommerait des noms. Des industriels qui ont profité du régime. Des généraux qui ont collaboré.

Des politiciens qui retournent déjà leur veste. Un procès, pour les dirigeants du CLN, c’est une boîte de Pandore. Luigi Longo, l’un des chefs communistes du mouvement partisan, a une position claire, bien qu’il ne la formule jamais par écrit, du moins pas dans les documents que nous possédons. Mussolini ne doit pas être remis aux Alliés.

La justice doit être italienne. Et elle doit être rapide. Mais pour que cette justice soit possible, il faut d’abord mettre la main sur le Duce. Le 25 avril au soir, Mussolini est encore à Milan.

Il vient de fuir l’archevêché où le cardinal Schuster tentait de négocier une reddition entre les fascistes et le CLN. La rencontre a tourné au désastre. C’est là, dans ce salon de l’archevêché, que Mussolini a appris la trahison ultime. Les Allemands, ses alliés, ses protecteurs, négocient leur propre reddition dans son dos depuis des semaines.

Karl Wolff n’a jamais pris la peine de le prévenir. Personne ne l’a fait. Mussolini quitte Milan dans la nuit avec une colonne de véhicules, une poignée de fidèles, Clara Petacci. Et cette sacoche.

Cette sacoche dont tout le monde, à Londres, à Berne, à Milan, sait qu’elle existe. Il roule vers le nord, vers le lac de Côme. Il pense encore qu’il a une chance. La sacoche, c’est un détail qui revient dans presque tous les témoignages.

Mussolini la porte avec lui. Il ne la confie à personne. Dans cette sacoche, selon les recoupements les plus fiables, il y a de la correspondance diplomatique, des lettres personnelles échangées avec des chefs d’État, dont Churchill, et des documents internes du régime fasciste qui pourraient compromettre des dizaines de personnalités politiques et industrielles italiennes. Cette sacoche est la dernière monnaie d’échange de Mussolini.

Et il le sait. Tant qu’il la possède, il a quelque chose à offrir aux Alliés, aux Suisses, à n’importe qui serait prêt à le laisser passer. C’est du moins ce qu’il croit. La nuit du 25 au 26 avril, la colonne quitte Milan par la route du nord.

Les véhicules sont chargés. Des ministres de Salò, des miliciens fascistes, des secrétaires, Clara Petacci et son frère Marcello. Des valises, des caisses. Le plan, si on peut appeler ça un plan, est d’atteindre la Valteline, une vallée alpine au nord-est du lac de Côme où des responsables fascistes prétendent avoir organisé un réduit, une forteresse de dernière résistance dans les montagnes.

Ce réduit n’existe pas. C’est un fantasme, une rumeur alimentée par des hommes qui cherchent eux-mêmes à gagner du temps, à trouver une route vers la Suisse ou l’Autriche, à disparaître dans le chaos des derniers jours. Mais Mussolini s’y accroche, faute de mieux. L’alternative par la Suisse est déjà compromise.

Les Suisses ont fermé la frontière. Ils ne veulent pas de Mussolini sur leur sol. La neutralité helvétique en avril 1945 a ses limites très précises. Et accueillir un dictateur fasciste en fuite dépasse largement ces limites.

Reste la route vers le nord. Le lac. Les montagnes. Et l’espoir de plus en plus mince qu’un passage existe quelque part.

Le 26 avril, la colonne arrive à Côme. La ville est déjà en insurrection. Les partisans contrôlent une partie des routes. Mussolini hésite.

Il passe la nuit à Grandola, dans une maison qui appartient à un fonctionnaire local. Le lendemain matin, le 27, il prend une décision qui va sceller son sort. Sur la route côtière qui longe la rive ouest du lac de Côme, la colonne de Mussolini rattrape un convoi allemand en repli. Une colonne de la Flak, la défense antiaérienne de la Wehrmacht, qui roule vers le Brenner, vers l’Autriche, vers ce que les soldats allemands espèrent être la fin de leur guerre.

Mussolini se déguise. On lui donne un manteau de la Wehrmacht, un casque. On l’installe à l’arrière d’un camion parmi les soldats allemands. Clara Petacci est dissimulée dans un autre véhicule.

Ce déguisement concentre quelque chose d’essentiel. Pendant vingt ans, Mussolini a incarné l’Italie. Le menton levé, la mâchoire serrée, les discours depuis le balcon du Palazzo Venezia, les foules, les uniformes, la grandeur impériale fabriquée de toutes pièces. Et le voilà à l’arrière d’un camion, enveloppé dans un manteau qui n’est pas le sien, le visage caché sous un casque d’un allié qui ne veut plus de lui.

Un costume vide. Le convoi roule vers le nord. Au niveau du village de Musso, puis de Dongo, il tombe sur un barrage. Les partisans de la 52e brigade Garibaldi tiennent la route.

Leur commandant est un homme dont le nom de guerre est Pedro. De son vrai nom, le comte Pier Luigi Bellini delle Stelle. Un aristocrate devenu résistant. Un homme qui, dans quelques heures, va se retrouver face à une décision pour laquelle rien ne l’a préparé.

Pedro laisse passer les Allemands. Un arrangement tacite, négocié sur place dans l’urgence, prévoit que les soldats de la Wehrmacht peuvent continuer leur route vers l’Autriche. À une condition. Tout Italien caché dans le convoi doit être remis aux partisans.

Les Allemands acceptent sans hésitation. Ce détail mérite qu’on s’y arrête. Les Allemands ne se battent pas pour Mussolini. Ils ne négocient pas.

Ils ne protestent même pas. Ils acceptent de livrer l’homme qui a été leur allié pendant cinq ans avec la même indifférence qu’on remet un bagage encombrant. Puis il y a l’inspection. Un partisan monte dans les camions pour vérifier qu’aucun Italien ne se cache parmi les Allemands.

Le nom le plus souvent cité est Giuseppe Negri. Mais d’autres noms existent. La mémoire partisane, sur ce point précis, est un enchevêtrement de revendications contradictoires. Chacun voulant être celui qui a attrapé le dictateur.

Ce que les sources convergentes décrivent, c’est ceci. L’homme qui inspecte les camions repère un soldat qui ne ressemble pas aux autres. Trop vieux, trop immobile, le casque enfoncé trop bas. Il le fait descendre.

Sous le manteau de la Wehrmacht, sous le casque, sous les lunettes noires. Mussolini. Les yeux cernés, le visage gris, silencieux. Pedro est prévenu.

Il arrive. Il regarde l’homme devant lui. Vingt ans de dictature, des millions de vies brisées, un empire de carton qui s’est effondré. Et tout ça tient maintenant dans un homme épuisé, au bord d’une route, entre le lac et la montagne, qui ne dit pas un mot.

Ce qui se passe entre la capture et l’exécution tient en moins de vingt-quatre heures. Et c’est précisément dans cette compression du temps que tout se joue. Les décisions, les calculs, les coups de téléphone, les ordres donnés et ceux qu’on prétendra ne jamais avoir reçus. Mussolini est emmené à la caserne de Germasino, puis transféré à Dongo.

Pedro Bellini delle Stelle se retrouve avec un prisonnier dont il mesure immédiatement le poids politique. Il n’est pas préparé à ça. Personne dans la 52e brigade ne l’est. Ce sont des partisans locaux, des hommes et des femmes qui se battent depuis des mois dans les montagnes au-dessus du lac.

Ils savent poser des embuscades, couper des routes, harceler des colonnes. Ils ne savent pas quoi faire d’un ancien chef d’État. Pedro contacte Milan. Et c’est à Milan que tout bascule.

Le CLN est en session quasi permanente. L’insurrection bat son plein dans toute l’Italie du Nord. Les nouvelles arrivent de partout. Des villes qui tombent, des garnisons allemandes qui se rendent, des fascistes qui fuient ou qui négocient.

Et soudain, cette information. Mussolini est entre les mains des partisans, à Dongo. Le comité doit décider vite, parce que les Alliés avancent. Les Américains de la 5e armée sont déjà en Lombardie.

Chaque heure qui passe rapproche le moment où les forces alliées pourraient réclamer le prisonnier. Luigi Longo et les dirigeants communistes du mouvement partisan ont une position. Ils ne la mettent pas par écrit. Pas à ce moment-là, pas dans ces termes.

Mais les événements qui suivent la rendent lisible. Mussolini ne doit pas être remis aux Alliés. Un procès international, comme celui qui se prépare à Nuremberg, transformerait le Duce en accusé, certes, mais aussi en témoin. Et Mussolini qui parle, c’est un danger pour trop de monde.

Pour les Allemands dont il connaît les accords secrets. Pour les Britanniques dont il détient la correspondance. Pour les Italiens, industriels, aristocrates, politiciens, qui ont collaboré avec le régime pendant vingt ans et qui, en ce mois d’avril 1945, se découvrent soudain une vocation antifasciste. Un homme mort ne témoigne pas.

Le CLN envoie un émissaire à Dongo. Son nom ? Walter Audisio. Nom de guerre : colonel Valerio.

Communiste, partisan. Un homme dont la mission exacte fait encore débat, mais dont les actes, eux, sont documentés. Audisio arrive à Dongo dans la journée du 28 avril. Il porte, selon les témoignages, un ordre écrit du CLN.

Bien que le contenu précis de cet ordre ait été contesté pendant des décennies. Certains membres du comité affirmeront plus tard qu’ils avaient autorisé l’exécution. D’autres diront qu’Audisio n’avait mandaté qu’un transfert. Ce qui est certain, c’est qu’Audisio n’est pas venu pour négocier.

Entre-temps, Mussolini et Clara Petacci ont été déplacés. On les a conduits dans une ferme à Bonzanigo, au-dessus de Mezzegra, sur la rive du lac. Les raisons de ce transfert sont elles-mêmes sujettes à interprétation. Pedro dira qu’il voulait mettre Mussolini en sécurité, loin de Dongo où l’agitation montait.

D’autres y verront une manœuvre pour éloigner le prisonnier des regards. La nuit du 27 au 28, Mussolini est dans cette ferme. Clara Petacci est avec lui. Ce qui se passe dans cette pièce cette nuit-là, personne ne le sait vraiment.

Les versions romancées parlent d’une dernière nuit ensemble, de mots échangés dans l’obscurité. Les versions plus prosaïques décrivent un homme effondré et une femme terrifiée. Je n’ai aucun moyen de savoir laquelle est la plus proche de la vérité. Les seuls témoins sont les deux personnes qui, le lendemain, seront mortes.

Audisio arrive à Bonzanigo le 28 avril en début d’après-midi. Ce qui suit dure moins d’une heure. Il fait sortir Mussolini et Petacci de la ferme. Il les emmène en voiture jusqu’à la grille d’une villa à Giulino di Mezzegra.

La villa Belmonte. Un portail en fer, un mur de pierre, une ruelle qui descend vers le lac. C’est là que ça se termine. Les détails de l’exécution sont contradictoires.

Audisio affirmera toute sa vie qu’il a lu un acte de condamnation puis qu’il a tiré. Mais sa mitraillette, une MAS française selon son propre récit, se serait enrayée. Il aurait emprunté l’arme d’un camarade, un pistolet mitrailleur, et tiré à nouveau. D’autres partisans présents donneront des versions différentes.

Certains diront qu’Audisio n’a pas tiré le premier. D’autres que l’exécution a été chaotique, désordonnée. Rien à voir avec le récit solennel qu’Audisio en fera plus tard. Un témoin affirmera que Petacci s’est jetée devant Mussolini.

Un autre que non, qu’elle a été abattue séparément. Il y a aussi la thèse, portée notamment par l’historien Luciano Garibaldi, selon laquelle Audisio n’était pas le véritable exécuteur. Que quelqu’un d’autre avait déjà tué Mussolini avant son arrivée. Qu’un agent britannique aurait exécuté le Duce dans la nuit, et qu’Audisio n’aurait fait que mettre en scène une version officielle le lendemain.

Cette thèse n’est pas prouvée. Elle repose sur des témoignages indirects et des recoupements fragiles. Mais elle n’est pas non plus réfutée. Et le fait que les archives britanniques pour cette période restent incomplètes ne contribue pas à la dissiper.

Ce que je peux dire, c’est ceci. Un homme est mort devant cette grille. Une femme est morte à côté de lui. Et la vérité sur les circonstances exactes de leur mort, qui a tiré, sur ordre de qui, à quel moment, reste, quatre-vingts ans plus tard, une question sans réponse définitive.

Le 29 avril, les corps arrivent à Milan. Mussolini, Clara Petacci et plusieurs hiérarques fascistes sont transportés dans un camion de déménagement. Le véhicule s’arrête à Piazzale Loreto, dans le nord-est de la ville. Ce lieu n’a pas été choisi au hasard.

Le 10 août 1944, quinze partisans avaient été fusillés par les fascistes à cet endroit exact. Leurs corps étaient restés au sol pendant des heures, exposés à la chaleur, en guise d’avertissement. Les Milanais n’ont pas oublié. Les partisans non plus.

Les corps sont jetés au sol. Puis, devant une foule qui grossit d’heure en heure, ils sont suspendus par les pieds à la marquise d’une station-service, tête en bas. Les photographies de cette scène ont fait le tour du monde. Elles sont parmi les images les plus brutales de toute la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Pendant que la foule est à Piazzale Loreto, pendant que les journalistes prennent leurs clichés et que le monde entier fixe ce spectacle, que se passe-t-il à Dongo ? Parce que c’est à Dongo que l’autre histoire se joue. Celle qu’on ne photographie pas. Dans les heures et les jours qui suivent l’exécution, des hommes arrivent à Dongo.

Pas des partisans locaux. Pas des soldats de la 52e brigade. Des hommes venus de Milan, de Berne, de plus loin. Des agents.

Les partisans qui ont participé à la capture témoigneront, certains immédiatement, d’autres des années plus tard, d’autres seulement sur leur lit de mort, que des documents ont été récupérés dans les véhicules de la colonne de Mussolini. Des valises, des caisses, des dossiers. Et la sacoche. Cette sacoche que Mussolini portait avec lui depuis Milan, qu’il n’a pas lâchée pendant la fuite.

Qui contenait, selon les recoupements les plus crédibles, la correspondance avec Churchill, des accords diplomatiques secrets et des listes de collaborateurs italiens. Une partie de ces documents a été remise au CLN. Une partie a été transmise aux autorités italiennes dans les mois suivants. Mais une partie, et c’est là que les témoignages convergent sans qu’aucun document officiel ne confirme, a disparu.

Pedro Bellini delle Stelle écrira dans ses mémoires que des hommes se présentant comme des officiers alliés sont venus à Dongo dans les jours qui ont suivi la capture. Il ne les identifie pas formellement comme britanniques. Mais d’autres partisans, interrogés séparément et à des époques différentes, utilisent ce mot. Britanniques.

Des hommes qui parlaient anglais avec un accent que les Italiens du lac de Côme n’étaient pas en mesure de distinguer d’un accent américain. Sauf un partisan, qui avait travaillé à Londres avant la guerre. Et qui, lui, n’a eu aucun doute. Ces témoignages ne constituent pas une preuve, j’en suis conscient.

Ce sont des récits de mémoire déformés par le temps, par la politique d’après-guerre, par le désir de chacun d’inscrire son propre rôle dans une version cohérente. Mais quand on les place à côté de ce qu’on sait par ailleurs, l’intérêt de Churchill pour ces documents, la présence du SOE en Italie du Nord, la destruction partielle des archives britanniques pour cette période, le tableau prend une consistance que la simple coïncidence ne suffit pas à expliquer. Des portions de la correspondance de Mussolini ont refait surface par fragments. En 1945, puis dans les années cinquante, puis dans les années quatre-vingt.

Certaines lettres ont été authentifiées. D’autres ont été déclarées fausses, parfois par les mêmes institutions qui avaient intérêt à ce qu’elles soient considérées comme telles. Le gouvernement italien a mené plusieurs enquêtes. Aucune n’a produit de conclusions définitives sur le sort de l’intégralité des documents.

Ce qui manque est peut-être plus révélateur que ce qui reste. Alors, revenons à la question initiale. Pourquoi Mussolini a-t-il été capturé ? La réponse simple, un barrage routier, un partisan vigilant, un coup de chance, est vraie.

Mais elle est tellement incomplète qu’elle en devient trompeuse. Mussolini n’a pas été capturé par hasard. Il a été poussé vers cette route par un enchaînement de trahisons calculées. Les Allemands l’ont abandonné parce qu’ils négociaient leur propre survie.

Les Britanniques l’ont laissé courir parce qu’ils voulaient les documents. Pas l’homme. Les partisans l’ont arrêté parce qu’ils voulaient l’homme mort, pas vivant. Et personne, dans aucun de ces camps, n’avait le moindre intérêt à ce que Mussolini atteigne la Suisse, l’Autriche ou quoi que ce soit qui ressemble à un refuge.

Il était cerné. Pas par un barrage routier. Par l’histoire elle-même. On enseigne la fin de Mussolini comme un épilogue, le point final prévisible d’un régime condamné.

Et dans un sens, c’est vrai. Mais les épilogues, dans la réalité, ne sont jamais propres. Ils sont pleins de mains invisibles, de calculs croisés, de documents qui disparaissent et de témoins qui se taisent. La fin de Mussolini n’est pas l’histoire d’un dictateur rattrapé par la justice.

C’est l’histoire d’un homme que chaque camp voulait voir tomber, mais pour des raisons que personne n’avait intérêt à avouer. Et la sacoche, cette sacoche en cuir qu’il serrait contre lui dans le camion, sur la route du lac, sous un manteau allemand qui n’était pas le sien, cette sacoche raconte peut-être la vérité mieux que n’importe quel livre d’histoire. Parce qu’elle a disparu. Et dans cette disparition, il y a tout ce que la fin de la Seconde Guerre mondiale a produit de plus caractéristique.

La vérité n’a pas été détruite par la guerre. Elle a été confisquée par ceux qui l’ont gagnée.