Il est un peu plus de 22 heures, le 10 juin 1942, dans le désert libyen, à quelques kilomètres au sud de Tobrouk. Un jeune capitaine français rassemble les hommes de sa compagnie derrière un parapet de sable déchiqueté par des semaines de bombardements. Le vent soulève une poussière fine qui colle à la gorge et brouille toute vision au-delà de quelques mètres. Autour d’eux, sur trois cent soixante degrés, des chars allemands et italiens tiennent le terrain, moteurs au ralenti, prêts à ouvrir le feu au moindre mouvement suspect.

L’eau manque depuis des jours, les munitions aussi. Certains légionnaires n’ont même plus de quoi remplir leurs gourdes à moitié. Dans quelques minutes, cet homme devra conduire ses soldats à travers un champ de mines à peine balisé, en pleine nuit, sous le feu, pour tenter de rejoindre les lignes alliées à une quinzaine de kilomètres de là. Il n’a aucune certitude d’y parvenir.
Cette nuit-là, certains de ses camarades ne reverront jamais le soleil se lever. Il ignore encore que trente ans plus tard, il dirigera le gouvernement de la France depuis l’hôtel Matignon. Cette nuit-là, à Bir Hakeim, il ne pense qu’à une seule chose : sortir vivant et faire sortir ses hommes vivants avec lui. Pour comprendre comment ce capitaine a atterri dans ce trou de sable au milieu du désert, il faut revenir vingt-six ans en arrière.
Pierre Messmer naît le 20 mars 1916 à Vincennes, aux portes de Paris, dans une famille d’industriels aisés d’origine alsacienne. Des gens qui avaient quitté l’Alsace après son annexion par l’Empire allemand en 1871 plutôt que de vivre sous administration allemande. Un choix qui en dit long sur l’attachement viscéral de cette famille à l’idée de France, transmis presque naturellement au jeune Pierre. Rien dans son enfance bourgeoise et studieuse ne laisse deviner un destin de soldat.
C’est un garçon sérieux, méthodique, plutôt attiré par le droit et l’administration que par les armes ou l’aventure militaire. Il obtient un doctorat en droit en 1938, se forme à l’École nationale de la France d’outre-mer, décroche même un diplôme de l’École des langues orientales vivantes. Le genre de parcours qui mène tout droit vers un poste de fonctionnaire colonial respectable dans un bureau frais quelque part entre Dakar et Hanoï, avec costume clair et ventilateur au plafond. En 1939, à la veille de la guerre, il entre à l’École d’administration des colonies, poursuivant méthodiquement ce tracé tout tracé.
La même année, il est mobilisé comme sous-lieutenant de réserve, affecté au 12e régiment de tirailleurs sénégalais. Il a vingt-trois ans, un doctorat en poche et absolument aucune envie de faire carrière dans l’armée. Mais la guerre ne va pas lui laisser le choix. Quand l’Allemagne envahit la France au printemps 1940, tout s’effondre en quelques semaines à peine, dans une débâcle que personne n’avait imaginée aussi rapide.
Le 17 juin, le maréchal Pétain annonce à la radio qu’il faut cesser le combat. Pour beaucoup de soldats épuisés, harassés par des semaines de retraite, c’est un soulagement immense. Pour Messmer, c’est une déclaration de guerre personnelle. Il refuse d’admettre que tout est fini.
Avec son ami le lieutenant Jean Simon, il descend jusqu’à Marseille, bien décidé à continuer la guerre ailleurs, n’importe où, tant que ce n’est pas sous l’autorité de Vichy. Les deux hommes ont besoin d’un bateau et n’en ont aucun. Le port grouille de policiers chargés précisément d’empêcher ce genre de fuite. Grâce à la complicité d’un commandant de la marine marchande nommé Vuillemin, prêt à risquer sa propre carrière, ils parviennent à se faire embaucher comme simples matelots à bord d’un cargo italien, le Cap Olmo, qui s’apprête à quitter le port dans un convoi surveillé.
Deux officiers français déguisés en hommes d’équipage sur un navire appartenant à une puissance ennemie, en pleine zone de guerre. Le pari est absurde, presque suicidaire sur le papier. Il fonctionne, pourtant, jour après jour de traversée sous tension. Le 17 juillet 1940, Pierre Messmer débarque enfin sur le sol britannique.
Il n’a pas encore vingt-cinq ans, il vient de traverser une bonne partie de la Méditerranée sur le pont d’un cargo ennemi, et il n’a pas la moindre idée de ce qui l’attend. Ce qui l’attend, c’est un homme : le général de Gaulle, et une promesse, celle d’une France qui continue le combat depuis Londres avec les moyens du bord. À Londres, Messmer s’engage sans hésiter dans les Forces Françaises Libres, cette poignée d’hommes que beaucoup considèrent alors comme une bande d’illuminés sans armée, sans territoire et sans avenir. Il demande et obtient d’être affecté à la 13e demi-brigade de Légion étrangère, la 13e DBLE, une unité formée quelques mois plus tôt pour l’expédition de Norvège et qui va devenir légendaire au fil de la guerre.
Chef de section à la 3e compagnie, il participe dès septembre 1940 aux opérations de Dakar, une tentative de rallier l’Afrique occidentale française à la France Libre qui tourne court face à la résistance déterminée des forces fidèles à Vichy. L’échec est amer, humiliant même, mais il n’entame pas sa détermination. Deux mois plus tard, en novembre, la 13e DBLE participe à la prise du Gabon, cette fois avec succès. La France Libre commence enfin à exister sur la carte, pas seulement dans les discours radiodiffusés depuis les studios de la BBC.
C’est en 1941, sur le front d’Érythrée, dans une chaleur écrasante et un relief montagneux qui épuise les hommes autant que les combats, que Messmer se révèle vraiment comme officier de combat. Dans la nuit du 13 au 14 mars 1941, malgré la fatigue et les pertes accumulées, il mène ses légionnaires à l’assaut d’une position retranchée sur les pentes sud d’un piton que les cartes appellent Grand Willy, et il la prend. Moins d’un mois plus tard, le 8 avril, à Massawa, port stratégique sur la mer Rouge tenu farouchement par les Italiens, il s’illustre à nouveau à la mitraillette et à la grenade. Par une manœuvre habile menée sous le feu croisé, il enlève deux fortins solidement armés et capture trois officiers et soixante-dix marins italiens.
Deux fois cité à l’ordre de l’armée, il reçoit la croix de la Libération des mains du général de Gaulle en personne au camp de Castina en Palestine. Une distinction que seuls 1038 compagnons recevront au total durant toute la guerre. Il n’a pas encore vingt-cinq ans révolus. Après l’Érythrée vient la Syrie.
À l’été 1941, un épisode que peu de vétérans de la France libre aiment raconter en détail. Sur ordre de Churchill autant que de De Gaulle, les soldats français libres affrontent d’autres soldats français restés fidèles à Vichy, dans une guerre fratricide absurde où des hommes qui portaient le même uniforme deux ans plus tôt s’entretuent désormais. Les combats sont brefs mais amers, chargés d’une culpabilité que beaucoup garderont toute leur vie. Messmer traverse cette période sans en tirer la moindre fierté, mais il en sort promu capitaine en septembre 1941.
C’est le grade qu’il porte encore l’année suivante dans le désert de Libye, quand son destin croise celui d’un nom qui va marquer durablement l’histoire militaire française : Bir Hakeim. Au printemps 1942, la guerre du désert atteint un point critique. Le maréchal allemand Erwin Rommel, à la tête de l’Afrika Korps, prépare une offensive destinée à percer la ligne de défense britannique de Gazala et à foncer vers l’Égypte, vers le canal de Suez, vers une victoire totale en Afrique du Nord. À l’extrémité sud de cette ligne, isolée au milieu du désert, sans aucune protection naturelle, un point d’appui tient une position stratégique absolument déterminante : Bir Hakeim, un ancien fort ottoman à moitié enseveli sous le sable, sans aucune source d’eau digne de ce nom, malgré son nom qui signifie littéralement « le puits du sage ».
Si cette position tombe rapidement, tout le flanc sud de la ligne alliée s’effondre. Sa garnison compte environ 3700 hommes de la 1re brigade française libre, commandée par le général Marie-Pierre Koenig. Des légionnaires de la 13e DBLE, des tirailleurs coloniaux venus d’Afrique subsaharienne et du Pacifique, des marins fusiliers, des volontaires venus de toute l’Europe occupée, d’Espagne républicaine réfugiée, et même des volontaires juifs ayant fui l’Allemagne. Tous réunis sous ce même uniforme, retranchés derrière des kilomètres de champs de mines et de barbelés posés à l’appel, sous un soleil qui dépasse allègrement les quarante degrés à l’ombre.
Le 26 mai 1942, Rommel lance son offensive. Il pense pouvoir balayer Bir Hakeim en quelques heures à peine, comme un simple obstacle mineur sur la route de Tobrouk. Il se trompe lourdement, et cette erreur de jugement va lui coûter des jours précieux. Les Français libres tiennent, jour après jour.
Les Stukas allemands bombardent la position en piqué, sirènes hurlantes, les canons italiens et allemands pilonnent les tranchées sans relâche. Et pourtant, les défenseurs ne cèdent pas un mètre de terrain. Messmer, qui commande une compagnie du 3e bataillon de la Légion, se retrouve chargé d’une mission particulièrement périlleuse au plus fort du siège : relever au contact direct de l’ennemi, sous le feu, une autre compagnie durement éprouvée. Dans le chaos des tranchées à moitié effondrées par les bombardements, au milieu des cadavres qu’on n’a même plus le temps d’évacuer, il parvient à maintenir l’intégrité de la position malgré des vagues d’assaut d’une violence inouïe.
Autour de lui, des hommes tombent, blessés ou tués sur place. D’autres, à court de munitions, se battent presque à mains nues ou à la baïonnette. Mais la ligne tient. À plusieurs reprises durant le siège, Rommel envoie des ultimatums au général Koenig, sommant la garnison de se rendre pour épargner, dit-il, des vies inutiles.
Le troisième de ces messages, daté du 3 juin 1942, restera dans les archives comme la preuve écrite de l’agacement grandissant du maréchal allemand face à une résistance qu’il n’avait absolument pas anticipée. Koenig refuse à chaque fois. Les jours passent, et la situation à l’intérieur du réduit se détériore méthodiquement. L’eau est rationnée à un litre par homme et par jour sous un soleil qui rend chaque geste douloureux.
Les vivres s’épuisent, les hommes maigrissent à vue d’œil. Les assauts de la division blindée italienne Ariete sont repoussés à chaque tentative, laissant des carcasses de chars fumantes accrochées aux barbelés extérieurs. À l’extérieur, la nouvelle de cette résistance inattendue commence à circuler dans les états-majors alliés puis dans la presse internationale, de Londres jusqu’à New York. Au milieu du désert libyen, une poignée de Français tient tête à l’armée la plus redoutée d’Afrique du Nord, jour après jour, sans faiblir.
Bir Hakeim devient en quelques jours un symbole que la France libre attendait désespérément depuis deux longues années d’exil. Mais tenir un symbole ne suffit pas à nourrir des hommes ni à remplacer des obus qui manquent cruellement. Le 10 juin, après seize jours de siège ininterrompu, l’étau se resserre définitivement autour du réduit. Rommel concentre désormais l’essentiel de ses forces contre Bir Hakeim, bien décidé à en finir avant de reprendre sa marche vers l’Égypte.
Le général Koenig comprend que la position ne peut plus tenir bien longtemps sans céder complètement. Le sacrifice supplémentaire de ses hommes n’aurait plus aucun sens stratégique : leur résistance a déjà rempli son objectif principal, retarder Rommel suffisamment pour permettre aux Britanniques de se replier en bon ordre vers l’Égypte. L’ordre tombe dans la soirée, transmis de bouche à oreille dans les tranchées épuisées. La garnison va tenter une sortie de vive force, de nuit, à travers les lignes ennemies en direction du sud-est, vers les positions britanniques les plus proches, à travers un no man’s land que personne n’a jamais traversé de nuit sous ce niveau de feu ennemi.
C’est cette nuit-là, celle du 10 au 11 juin 1942, que Messmer rassemble sa compagnie derrière le parapet de sable. L’opération n’a rien d’une retraite ordonnée sur une route dégagée et sécurisée. Il faut d’abord traverser dans l’obscurité la plus totale, sans lune ce soir-là, un champ de mines que les sapeurs tentent de baliser à la hâte avec des bandes de tissu blanc à peine visibles dans le noir. Puis franchir, à pied ou entassés sur les rares véhicules encore en état de rouler, plusieurs kilomètres de terrain complètement découvert, directement exposés aux mitrailleuses et à l’artillerie ennemies qui ouvrent le feu dès les premières minutes de l’opération.
Des colonnes entières se dispersent dans le noir, désorientées par le fracas des tirs et les fusées éclairantes qui transforment soudain la nuit en plein jour aveuglant. Des compagnies perdent le contact les unes avec les autres. Des groupes se retrouvent complètement isolés au milieu du no man’s land. Des volontaires restent en arrière pour couvrir la sortie de leurs camarades au prix de leur propre liberté, parfois de leur propre vie.
Cinq légionnaires et leurs sous-officiers, restés au fort pour retarder l’ennemi, disparaissent cette nuit-là et ne seront jamais revus par leurs compagnons d’armes. Messmer traverse ce chaos avec sa compagnie, au milieu des explosions et des tirs croisés qui zèbrent l’obscurité, sans jamais savoir si l’homme à côté de lui sera encore vivant à l’aube, ni même s’il verra lui-même le lever du soleil. Sur les environ 3700 hommes qui défendaient Bir Hakeim, plus de 2500 parviennent finalement à rejoindre les lignes alliées cette nuit-là et le lendemain matin, exténués, déshydratés, couverts de sable et de poussière, mais vivants. Le reste est tué, blessé ou capturé dans la confusion de cette nuit interminable.
Pour l’état-major allié comme pour l’opinion publique britannique et américaine, la nouvelle tombe comme une déclaration presque inespérée. La France combattante n’est pas un simple slogan de propagande : elle vient de tenir seize jours contre Rommel dans le sable et a réussi à s’extraire du piège presque intacte. Bir Hakeim entre dans la légende militaire française avant même que la guerre ne soit à moitié terminée. Cette résistance retarde suffisamment Rommel pour permettre aux Britanniques de remporter, un mois plus tard à peine, la première bataille d’El Alamein, celle qui commence à faire basculer durablement la guerre du désert en faveur des Alliés.
Le prix payé reste lourd. Parmi les morts figure notamment le commandant Félix Broche, qui dirigeait le 1er bataillon du Pacifique, formé à Sydney par des volontaires venus de Nouvelle-Calédonie et de Tahiti. Preuve supplémentaire que cette bataille du désert avait rassemblé des hommes venus de littéralement tous les points du globe encore libres. Aujourd’hui encore, si vous marchez le long de la Seine à Paris, entre le quai Branly et le 16e arrondissement, vous traversez un pont qui portait autrefois le nom de pont de Passy et qui fut rebaptisé pont de Bir Hakeim le 18 juin 1949, en présence du général de Gaulle lui-même.
Peu de voyageurs pressés qui empruntent cette station de métro chaque matin savent qu’ils marchent sur la trace d’un nom de désert, celui d’un point d’eau désaffecté à cinquante kilomètres de la Méditerranée où un jeune capitaine nommé Pierre Messmer a bien failli laisser sa vie. Quatre mois plus tard, en octobre 1942, Messmer se retrouve de nouveau au cœur d’une bataille décisive, celle d’El Alamein. Dans la nuit du 23 au 24 octobre, il entraîne sa compagnie à l’assaut d’une position ennemie solidement défendue que les cartes désignent sous le nom de Nag Rala, infligeant de lourdes pertes à l’adversaire au terme d’un combat rapproché mené une fois de plus dans l’obscurité. Puis vient la campagne de Tunisie au début de l’année 1943, qui achève de chasser définitivement les forces de l’Axe du continent africain.
En juillet de la même année, alors que la 13e DBLE savoure enfin une accalmie méritée après trois ans de campagnes ininterrompues, Messmer est envoyé en mission bien loin du désert, direction les Antilles françaises, où une agitation militaire et civile importante secoue la Martinique et la Guadeloupe, restées fidèles au régime de Vichy sous l’autorité contestée de l’amiral Robert. Une mission d’un tout autre genre, faite de négociation et de tractation politique plutôt que d’assaut nocturne. En 1944, Messmer rejoint l’état-major du général Koenig, désormais commandant en chef des forces françaises de Grande-Bretagne et des forces françaises de l’intérieur, un poste qui le place au centre névralgique de la préparation du débarquement. Il débarque en Normandie dans le sillage de l’invasion alliée.
Puis vient le 24 août 1944, ce qu’il décrira lui-même, bien plus tard, dans ses mémoires, comme le plus beau jour de sa vie : l’entrée dans Paris libéré à la tête d’un détachement de forces françaises de l’intérieur, promu commandant pour l’occasion. La foule en délire, les drapeaux ressortis des caves après quatre ans, les cloches qui sonnent enfin après un silence forcé qui semblait ne jamais devoir finir. Et pourtant, derrière cette liesse presque irréelle, Messmer partage avec son ami de toujours, Hubert Germain, un sentiment plus amer qu’il n’exprimera qu’à des décennies plus tard : « On a retrouvé la France, mais pas tout à fait les Français. » Comme si la joie du jour ne pouvait pas totalement effacer le souvenir de tous ceux qui avaient choisi une toute autre voie.
Deux mois plus tard, en octobre 1944, plutôt que de se satisfaire d’un poste d’état-major confortable à l’arrière, Messmer demande et obtient d’être renvoyé au front, cette fois dans les Vosges, où les combats se poursuivent durement dans le froid et la neige. Le 11 novembre 1944, place de l’Étoile à Paris, le général de Gaulle en personne lui remet la Légion d’honneur devant la tombe du soldat inconnu. On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Mais la guerre, pour la France, ne se termine pas vraiment en mai 1945.
Il lui reste une colonie entière à des milliers de kilomètres, en pleine ébullition politique et militaire, et Messmer va s’y retrouver plongé jusqu’au cou dans des circonstances qui manquent, cette fois, de lui coûter définitivement la vie. Début janvier 1945, le ministère des colonies rappelle Messmer. On l’envoie à Calcutta, en Inde britannique, avec pour mission de préparer une liaison militaire et administrative en vue de la libération de l’Indochine française, alors occupée de fait par les Japonais depuis plusieurs années, sous couvert d’une administration coloniale vichyste qui a choisi la collaboration plutôt que la rupture. Le 9 mars 1945, un coup de force japonais brutal balaye ce qui restait de cette autorité française sur place, internant les fonctionnaires et les militaires français dans des conditions souvent effroyables.
Puis, le 15 août 1945, le Japon capitule après Hiroshima et Nagasaki. La France veut réaffirmer au plus vite sa souveraineté sur l’Indochine avant que d’autres puissances ou d’autres mouvements locaux ne s’installent dans le vide de pouvoir laissé par la défaite japonaise. Deux hommes sont chargés de représenter en urgence le gouvernement provisoire français : Jean Cédille, parachuté en Cochinchine dans le sud, et Pierre Messmer, désormais promu commandant, parachuté sur le Tonkin dans le nord du pays fin août 1945, accompagné de deux hommes seulement, sans réel soutien logistique. La mission tourne au désastre presque immédiatement dès l’atterrissage.
Messmer et ses compagnons sont capturés par les forces du Viet-Minh, le mouvement communiste et nationaliste vietnamien qui vient tout juste de proclamer l’indépendance du pays sous la direction d’Ho Chi Minh, quelques jours seulement avant leur arrivée. L’un de ses deux compagnons d’infortune meurt en captivité, épuisé par les conditions de détention et l’absence totale de soins. Messmer, lui, survit, mais dans des conditions effroyables, promené de village en village à travers la jungle humide et les rizières du Tonkin, parfois enfermé dans une cage de bambou comme un animal de foire, exhibé aux populations locales pendant que la propagande du Viet-Minh le déclare purement et simplement mort. Pendant deux mois, officiellement aux yeux du monde, le capitaine de Bir Hakeim, le compagnon de la Libération décoré par de Gaulle lui-même, n’existe plus.
Sa famille en France ignore tout de son sort réel. Il ne doit finalement la vie qu’à une patrouille de soldats chinois présents dans le nord du Vietnam dans le cadre du désarmement des troupes japonaises, qui le retrouvent par un pur hasard de patrouille dans un état de santé déplorable, amaigri, couvert de plaies, et permettent enfin son évacuation vers un lieu sûr. Il rejoint la mission française à Hanoï puis rentre en France à la fin de l’année 1945, méconnaissable, à reconstruire une seconde fois pièce par pièce ce que la guerre venait de manquer de lui arracher définitivement. Deux fois en cinq ans, cet homme a regardé la mort en face sans ciller.
Une première fois dans le sable d’un désert libyen entre les mains de Rommel, une seconde fois dans une cage de bambou entre les mains du Viet-Minh. Et pourtant, à chaque fois, il revient. Démobilisé en 1946, Messmer ne raccroche pas pour autant avec l’Indochine qui l’a pourtant si près de la mort. Il devient secrétaire général du comité interministériel chargé du dossier indochinois, puis, entre 1947 et 1948, directeur de cabinet du haut-commissaire de France sur place, Émile Bollaert, aux premières loges des négociations franco-vietnamiennes menées à Dalat, à Fontainebleau.
Des négociations qui échouent les unes après les autres et précipitent le pays vers une guerre longue et sanglante qu’il observe se dérouler, impuissant, lui qui avait plaidé pour davantage de souplesse sur la question de la Cochinchine. Sa carrière bascule ensuite vers l’Afrique. Commandant du cercle de l’Adrar en Mauritanie entre 1950 et 1952, une région désertique aussi rude à sa manière que le Sahara libyen, puis gouverneur de ce même territoire jusqu’en 1954, puis gouverneur de la Côte d’Ivoire jusqu’en 1956. Il passe un temps au cabinet de Gaston Defferre, ministre de la France d’outre-mer, avant de devenir haut commissaire de la République au Cameroun de 1956 à 1958, une période marquée par une répression sévère du mouvement indépendantiste local, l’Union des populations du Cameroun, à travers une stratégie de contre-insurrection inspirée des méthodes déjà employées en Indochine.
Puis en Afrique équatoriale française, puis enfin en Afrique occidentale française jusqu’en 1959. Poste après poste, colonie après colonie, Messmer se retrouve directement associé à l’une des transformations les plus profondes de l’histoire française du XXe siècle : la décolonisation, qu’il accompagne, organise et parfois impose depuis son bureau de haut fonctionnaire, avec la même discipline froide et méthodique qu’il avait mise à faire tenir seize jours dans le sable de Bir Hakeim. En Afrique occidentale française, il travaille notamment à la mise en œuvre de la loi-cadre Defferre qui prépare méthodiquement l’autonomie interne des territoires africains avant leur indépendance complète au tournant des années 1960. En 1959, un vieil homme qu’il connaît bien reprend les rênes de la France.
Charles de Gaulle, redevenu chef de l’État avec l’avènement de la Cinquième République, se souvient parfaitement du jeune capitaine décoré à Castina en 1941 et de l’homme qui est entré dans Paris libéré trois ans plus tard à la tête de ses hommes. En 1960, de Gaulle nomme Messmer ministre des armées. Le poste, en pleine guerre d’Algérie, marqué par les tentatives de putsch de généraux dissidents et en pleine construction de la force de dissuasion nucléaire française, est l’un des plus exposés et des plus sensibles du gouvernement. Messmer va l’occuper pendant près de dix années consécutives, jusqu’en 1969, un record de longévité pour ce ministère sous la Cinquième République qui ne sera jamais égalé par la suite.
Il supervise la fin difficile de la guerre d’Algérie et le rapatriement de centaines de milliers de personnes, la réorganisation complète de l’armée française après le retrait des colonies, et la mise en service des premiers sous-marins et bombardiers capables de porter l’arme atomique française, cette fameuse force de frappe voulue par de Gaulle comme garantie ultime de l’indépendance face aux deux blocs de la guerre froide. C’est sous sa responsabilité directe que la France lance à l’eau, en 1967, son premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins, le Redoutable, et qu’elle met en service ses premiers bombardiers Mirage IV. C’est également sous son ministère, en 1966, que la France se retire du commandement militaire intégré de l’OTAN sur décision de de Gaulle. Puis, en 1972, arrive ce que cette histoire promettait depuis le tout début.
Le président Georges Pompidou, successeur de de Gaulle à l’Élysée depuis 1969, nomme Pierre Messmer Premier ministre de France le 5 juillet 1972. L’ancien lieutenant de Bir Hakeim, l’ancien prisonnier du Viet-Minh promené dans une cage de bambou au fond d’une jungle tonkinoise, l’ancien gouverneur colonial qui avait organisé la fin de l’Empire français en Afrique, s’installe désormais à l’hôtel Matignon et dirige successivement trois gouvernements entre 1972 et 1974. Son passage à Matignon coïncide avec l’un des chocs économiques les plus violents de l’après-guerre. À l’automne 1973, la guerre du Kippour au Proche-Orient déclenche un embargo pétrolier qui fait quadrupler le prix du baril en quelques mois, plongeant l’économie française dans une crise énergétique brutale que Messmer doit gérer depuis Matignon, entre restrictions de circulation automobile et relance accélérée du programme nucléaire civil français.
Il reste à ce poste jusqu’en mai 1974, traversant même la mort brutale de Georges Pompidou en avril de cette année-là, avant de céder finalement la place au nouveau président élu, Valéry Giscard d’Estaing. Aujourd’hui encore, Pierre Messmer demeure le seul ministre des Armées de toute l’histoire de la Cinquième République à avoir ensuite dirigé le gouvernement français depuis Matignon. Les décennies suivantes ne ralentissent pas cet homme qui semble avoir vécu suffisamment de vies pour plusieurs générations réunies. Une fois Matignon quitté en 1974, il reste actif dans la vie politique française.
Député gaulliste de Moselle dès 1968, il conserve ce mandat avec quelques interruptions jusqu’en 1988, tout en devenant maire de Sarrebourg de 1971 à 1989 et président du Conseil régional de Lorraine à la fin des années 70. Il siège même brièvement au Parlement européen entre 1979 et 1984. Il publie plusieurs ouvrages de souvenirs où il revient avec une pudeur toute militaire sur son passage à Bir Hakeim et sur les mois passés dans la jungle du Tonkin, refusant toujours de se poser en héros et préférant insister sur le collectif, sur ses camarades tombés ou disparus. En 1988, il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques.
Il préside également pendant de longues années la Fondation de la France libre, veillant sur la mémoire de cette épopée qu’il avait vue traverser la Méditerranée sur un cargo italien à vingt-quatre ans à peine. À partir de juin 2006, quelques mois seulement avant sa propre mort, il devient chancelier de l’Ordre de la Libération, la plus haute distinction créée par de Gaulle pour honorer ceux qui avaient rallié la France libre dès les premières heures les plus sombres du pays. Une fonction quasi symbolique qu’il occupe jusqu’à son dernier souffle. Pierre Messmer meurt à Paris le 29 août 2007, à 91 ans, l’un des derniers grands témoins directs de l’épopée gaulliste depuis Londres jusqu’à Matignon.
Des soldats rendent les honneurs militaires lors de ses obsèques célébrées le 4 septembre en la cathédrale des Invalides, avant qu’il ne soit inhumé à Saint-Gildas-de-Rhuys dans le Morbihan, au bord de l’océan Atlantique, loin du sable brûlant de Libye et de la jungle humide du Tonkin qui avaient pourtant si souvent failli avoir raison de lui. Un jeune capitaine accroupi derrière un parapet de sable une nuit de juin 1942, qui ne sait pas s’il verra l’aube. Un prisonnier promené dans une cage de bambou, déclaré mort par ses ravisseurs. Et trente ans presque jour pour jour après cette première nuit dans le désert libyen, un homme installé derrière le bureau du chef du gouvernement français, à quelques centaines de mètres seulement d’un pont qui allait un jour porter le nom de sa propre bataille.
Voilà la trajectoire complète que cette histoire promettait, et voilà pourquoi elle mérite mieux qu’une simple ligne dans un manuel scolaire. Entre les deux bouts de cette vie, il y a eu une décennie entière passée à la tête des armées françaises en pleine course à l’arme nucléaire, des années de décolonisation gérées depuis des bureaux poussiéreux d’Afrique, et un choc pétrolier géré depuis Matignon. Le jeune lieutenant de réserve qui ne voulait au départ qu’un poste tranquille d’administrateur colonial aura finalement traversé le XXe siècle français d’un bout à l’autre, sans jamais vraiment poser les armes, ni au sens propre ni au sens figuré.


