Ce n’était pas un secret, mais personne en France ne le savait encore. Le 4 juin 1944, deux jours avant le Débarquement, j’ai découvert que les Américains avaient imprimé leur propre monnaie pour…

Ce n’était pas un secret, mais personne en France ne le savait encore. Le 4 juin 1944, deux jours avant le Débarquement, j’ai découvert que les Américains avaient imprimé leur propre monnaie pour...

Le 14 juin 1944, Charles de Gaulle descend d’une voiture à Bayeux, petite ville normande libérée depuis une semaine. Des milliers de personnes sont dans les rues. Des femmes jettent des fleurs depuis les fenêtres, des enfants agitent des drapeaux tricolores sortis de cachettes où on les conservait depuis quatre ans. Des hommes pleurent sans honte.

Thumbnail

Roosevelt, à Washington, avait prédit que de Gaulle s’effondrerait, que la population ne le reconnaîtrait pas. Ce qu’il voit dans les dépêches ce jour-là le contredit avec une brutalité impossible à ignorer. De Gaulle marche au milieu de la foule. Il prononce un discours bref, quelques minutes à peine.

“La France est là. La France est debout. La France est libre et entend le rester. ” Les ovations valent un plébiscite.

Aucun officier américain n’aurait pu produire une scène pareille. Pour comprendre ce qui se joue ce jour-là, il faut revenir à 1940. Roosevelt haïssait de Gaulle presque depuis le premier jour. Les archives diplomatiques et les témoignages de l’époque le confirment.

Il le voyait comme un militaire arrogant, un aspirant dictateur. En privé, il l’appelait “la prima donna”. Il le traitait avec un mépris à peine dissimulé à chacune de leurs rencontres. Il avait essayé de lui trouver des remplaçants.

D’abord l’amiral Darlan, homme de Vichy, puis le général Giraud, puis même le vieux politicien Édouard Herriot. L’objectif était simple : faire de de Gaulle un personnage inutile, un général sans légitimité que les Alliés pourraient ignorer une fois la France libérée. À Casablanca, en janvier 1943, Roosevelt avait organisé une poignée de main glaciale entre Giraud et de Gaulle devant les photographes. Une mise en scène destinée à montrer que de Gaulle n’était qu’un parmi plusieurs.

Interchangeable. Remplaçable. Pourquoi une telle haine ? De Gaulle était effectivement difficile, exigeant, intransigeant.

Mais surtout, les ambitions américaines pour l’après-guerre ne s’accommodaient pas d’un chef français fort et indépendant. Roosevelt voulait un ordre mondial dominé par les États-Unis, l’Union soviétique, la Grande-Bretagne et la Chine. Dans cet ordre, la France était une puissance de second rang qui avait sombré en 1940 et ne méritait pas d’être traitée en grande nation. Un de Gaulle faible, ou mieux encore, pas de de Gaulle du tout.

C’est dans ce contexte qu’a été conçu l’AMGOT, l’Allied Military Government of Occupied Territories. Ce système avait d’abord été déployé en Italie après le débarquement en Sicile en juillet 1943. À Naples, à Rome, les officiers de l’AMGOT avaient pris le contrôle des administrations locales, des communications, des transports, de la justice. La monnaie avait été remplacée par des billets imprimés aux États-Unis, les AM-lire, qui avaient provoqué une inflation dévastatrice.

L’Italie avait été traitée comme un pays vaincu, pas libéré. Administrée. À partir de 1943, le plan était de faire exactement la même chose en France. Plusieurs centaines d’officiers américains avaient été formés dans des universités américaines, à Yale et à Charlottesville, à l’administration civile de la France.

Ils avaient appris le fonctionnement des préfectures, des tribunaux, des réseaux de transport français. Ils avaient reçu des manuels en français. Entre février et mai 1944, le Bureau of Engraving and Printing de Washington avait produit des millions de billets libellés en francs français. Ces billets portaient la devise “Liberté, Égalité, Fraternité”, mais ils ne mentionnaient aucune autorité française.

Leur graphisme rappelait celui du dollar. Ils avaient été conçus pour avoir cours forcé en France dès le débarquement. Ce n’était pas une monnaie française, c’était une monnaie de tutelle. Roosevelt n’en avait même pas informé de Gaulle.

Il avait simplement décidé que ça se ferait. Quand Jean Monnet, le négociateur français à Washington, avait été mis devant le fait accompli et avait émis quelques réserves timides, Roosevelt avait présenté ça comme un accord franco-américain. Ce mensonge, de Gaulle ne l’oublierait jamais. Le 4 juin 1944, deux jours avant le débarquement, de Gaulle reçoit à Alger un message de Churchill lui demandant de venir d’urgence à Londres.

Il traverse la Méditerranée, arrive en Angleterre et découvre à ce moment-là seulement les détails complets du plan Overlord. Personne n’avait jugé bon de l’informer avant. La France avait été exclue du débarquement sur son propre sol. Le plan du 6 juin avait été préparé sans les Français libres.

Les forces françaises du général Kieffer, un bataillon de 177 hommes, avaient bien débarqué sur la plage de Sword, mais à titre symbolique, presque tolérées. Le reste était américain, britannique, canadien. Dans les instructions données aux troupes alliées, Eisenhower avait reçu le pouvoir de nommer lui-même les administrateurs civils pour les zones françaises libérées. Concrètement, le lendemain du débarquement, des officiers américains allaient prendre le contrôle des préfectures.

Les billets imprimés à Washington allaient remplacer les francs. Et la France libérée de l’Allemagne allait se retrouver sous tutelle américaine, sans que ses citoyens aient eu leur mot à dire, sans que son gouvernement ait été consulté, sans que sa souveraineté soit respectée. De Gaulle découvre cela le 4 juin. Il a quarante-huit heures pour réagir.

Ce qu’il fait dans ces quarante-huit heures révèle tout ce qu’il était. Il refuse de prononcer le discours que les Alliés avaient préparé pour lui, un discours qui aurait implicitement légitimé l’autorité américaine sur le territoire français. Il prépare son propre discours, qu’il prononce sur la BBC l’après-midi du 6 juin, plusieurs heures après Eisenhower, pour que les Français comprennent qu’il existe une autre voix, une autre légitimité. Il nomme en secret des commissaires de la République, prêts à s’installer dans les préfectures normandes dès la libération des premières villes.

Churchill, furieux, envisage sérieusement de renvoyer de Gaulle à Alger. Il ne le fait pas. Et le 14 juin, de Gaulle met le pied sur le sol normand pour la première fois depuis quatre ans. Il arrive à Bayeux, ville de cinq mille habitants en temps normal, libérée depuis le 7 juin.

La foule est dans la rue. Des milliers de personnes. Il pleurent, ils crient, ils tendent les bras. De Gaulle descend de sa voiture et marche au milieu d’eux, grand, droit, les bras légèrement écartés comme s’il portait quelque chose d’invisible et d’immense.

Et puis il installe son commissaire de la République, François Coulet, à la préfecture de Bayeux. Un fonctionnaire français nommé par le gouvernement français. Quand les officiers de l’AMGOT arrivent pour prendre leur fonction, ils trouvent la préfecture déjà occupée. La place est déjà prise.

Roosevelt apprend la nouvelle avec rage. Eisenhower, homme pragmatique qui n’avait pas la rancœur personnelle de Roosevelt, comprend que travailler avec les autorités françaises existantes est infiniment plus simple que d’administrer un pays hostile avec des officiers qui ne connaissent pas le terrain. Dans les jours qui suivent, les préfets de Vichy sont remplacés les uns après les autres par des commissaires de la République nommés par Michel Debré, futur Premier ministre. Ce travail préparé des mois à l’avance se déroule à une vitesse qui prend les officiers de l’AMGOT par surprise.

Il n’y a rien à administrer. Les Français l’ont déjà fait eux-mêmes. Les agents formés à Yale et à Charlottesville sont, selon les mots d’un historien, comme des âmes en peine. Ils n’ont pas de rôle.

Roosevelt fait une dernière tentative en juillet 1944. De Gaulle est invité à Washington. La rencontre à la Maison Blanche est froide, courtoise en surface, tendue en dessous. Roosevelt joue de son charme habituel.

De Gaulle n’est pas dupe. Il est venu pour une seule raison : constater que la réalité du terrain avait déjà tranché la question. Cinq jours après la rencontre, le 13 juillet 1944, un communiqué américain reconnaît que le Comité français de libération nationale est qualifié pour assurer l’administration de la France. Une formulation prudente, mais dans les faits, c’est la fin de l’AMGOT.

Les billets imprimés à Washington ne circuleront pas. Les officiers formés à Yale rentreront chez eux sans avoir jamais gouverné une préfecture française. Le 25 août 1944, Paris est libéré par la 2e division blindée du général Leclerc. De Gaulle impose à Eisenhower que ce soit une unité française, et non américaine, qui entre la première dans la capitale.

Eisenhower accepte. Le lendemain, de Gaulle descend les Champs-Élysées à pied dans une foule de deux millions de personnes. Les Alliés tirent encore sur la ville depuis certains toits. Des snipers allemands sont encore actifs.

De Gaulle marche droit, sans se courber, sans accélérer le pas, comme si les balles ne le concernaient pas. Le 23 octobre 1944, les États-Unis reconnaissent officiellement le gouvernement provisoire de la République française. Quatre ans après l’appel du 18 juin, trois mois après Bayeux, deux mois après Paris, la France est de nouveau souveraine. De Gaulle avait dit non à l’AMGOT sans déclencher une rupture avec les Alliés dont la France avait besoin.

Il avait dit non sans armée, sans territoire, sans soutien diplomatique officiel. Et il avait gagné en dix jours, entre le 4 et le 14 juin 1944. Une bataille que personne à Washington n’avait prévu de perdre. Plus tard, devenu président de la République, de Gaulle refusera chaque année de participer aux commémorations officielles du 6 juin.

Ses conseillers insistaient, rappelaient l’importance symbolique de la cérémonie pour les relations franco-américaines. De Gaulle les écoutait avec cette patience qu’il avait pour les choses qu’il avait déjà décidées, et il répondait que le débarquement du 6 juin était l’affaire des Anglo-Saxons dont la France avait été exclue, que les Américains étaient venus décidés à s’installer en France comme en pays conquis, qu’ils avaient préparé leur AMGOT, imprimé leur fausse monnaie, formé leurs officiers pour gouverner les préfectures françaises, et qu’il n’avait aucune raison de célébrer un débarquement qui avait été le prélude à une seconde occupation du pays. Une occupation qu’il avait lui-même empêchée, seul contre tous. Ce que de Gaulle avait dit aux Américains, il ne l’avait pas dit avec des mots dans un bureau.

Il l’avait dit avec des actes, avec une vitesse d’exécution que personne n’avait anticipée, avec une connaissance parfaite de ce que les Français ressentaient et de ce qu’ils allaient faire s’ils avaient le choix. La souveraineté ne se préserve pas en demandant poliment. Elle se prend, elle s’impose, et elle se tient contre vents et marées, y compris contre ceux qui rendaient la libération possible militairement. Roosevelt est mort en avril 1945 sans avoir jamais tout à fait pardonné à de Gaulle d’avoir eu raison contre lui.

Et de Gaulle a continué longtemps après à gouverner la France avec exactement la même conviction qu’il avait apportée à Bayeux en juin 1944. Il y a dans cette histoire quelque chose que les manuels d’histoire mentionnent rarement. On parle du débarquement de Normandie comme d’une libération. C’en était une, militairement indubitablement.

Mais politiquement, derrière les images de soldats qui avancent sur les plages, se jouait une autre bataille, plus silencieuse, plus souterraine, sur la question de savoir qui allait gouverner la France après. Et cette bataille-là, de Gaulle l’a gagnée seul.