La montre de Foch tournait dans sa poche. C’était le 11 juin 1940, au château du Muguet, près de Briare. Autour de la table, des cartes d’état-major couvertes de flèches rouges qui pointaient toutes vers Paris, vers la mer. Churchill venait de poser son cigare et demandait à la France de continuer le combat, coûte que coûte, depuis l’Afrique du Nord si nécessaire.

Le général Maxime Weygand se leva. Il avait 73 ans, un uniforme impeccable, un visage fermé comme une porte blindée. Il regarda Churchill en face et dit : non. Pas un non de colère, mais un non d’homme qui a tout calculé, tout pesé, tout mesuré.
Un non qui, selon certains historiens, a condamné la France à quatre ans d’occupation. D’autres disent qu’il n’y avait pas d’autre choix. Pour comprendre ce choix, il faut revenir trois semaines plus tôt. Le 17 mai 1940, les panzers de Guderian venaient de percer à Sedan.
Les Ardennes, que l’état-major français jugeait infranchissables pour des blindés, étaient tombées. Soixante kilomètres par jour, parfois plus. Le général Gamelin, généralissime des forces alliées, restait paralysé. Il regardait les cartes.
Il attendait. Paul Reynaud, président du Conseil, prit alors une décision désespérée : il rappela un homme à la retraite depuis cinq ans, un officier qui commandait alors les forces du Levant à Damas. Maxime Weygand monta dans un avion le 17 mai au matin. Il atterrit à Paris en début d’après-midi.
À dix-huit heures, il commandait toutes les armées alliées. Ce qu’il trouva en arrivant tenait du cauchemar. Pas une armée en déroute, mais une armée qui s’était déjà psychologiquement rendue avant même que la bataille soit perdue. Les communications étaient rompues.
Les généraux ne savaient plus où étaient leurs propres troupes. Les routes étaient engorgées de réfugiés civils qui bloquaient les mouvements militaires. Weygand tenta une contre-offensive, le plan qui porterait son nom : une pince nord-sud pour couper les colonnes allemandes à la base. La pince ne se referma jamais.
Les Britanniques ne bougèrent pas au sud. Les Français furent trop lents au nord. Le 24 mai, l’encerclement de Dunkerque était consommé. Weygand comprit à ce moment que la France métropolitaine était perdue.
Il ne le dit pas encore à voix haute, mais il le savait. La montre de Foch continuait de tourner dans sa poche. Le 11 juin, à Briare, Churchill insista. Il voulait que la France tienne, qu’elle tienne encore, qu’elle tienne toujours.
Il proposa ce que de Gaulle soutenait depuis des semaines : si la métropole tombait, le gouvernement devait s’embarquer pour l’Afrique du Nord. L’Algérie, le Maroc, la Tunisie. Un empire de cent millions d’habitants, des ressources, des ports, la possibilité de continuer la guerre jusqu’à l’entrée des Américains. De Gaulle, trente-neuf ans, tendu comme une corde d’arc, affirma que c’était possible.
Les chiffres n’étaient pas défavorables. La flotte française était intacte. La marine pouvait transporter ce qu’il fallait. Les troupes d’Afrique du Nord étaient prêtes.
C’est alors que Weygand se leva. Il parla lentement, posément, avec la précision d’un homme qui avait passé sa vie à organiser des états-majors. Premier argument : les troupes. En Afrique du Nord, environ deux cent mille hommes sous les armes.
Deux cent mille, dit-il, pour tenir un front de plusieurs milliers de kilomètres contre l’armée italienne à l’est, une menace allemande potentielle par le Maroc espagnol à l’ouest, une percée possible par le sud. Sans aviation suffisante, sans blindés lourds, sans artillerie moderne. Le gros de l’équipement, les chars B1, les canons de 75 et de 155, les munitions, tout cela était en France, en train d’être détruit ou capturé sur les routes de la retraite. Deuxième argument : le tonnage.
Transporter un gouvernement, ses archives, un état-major opérationnel, les unités d’élite, le matériel de base. Il fallait des semaines de transport, dans des eaux que la Luftwaffe commençait à contrôler et que l’aviation italienne surveillait depuis la Sardaigne et la Sicile. Chaque convoi serait une cible. La marine marchande française n’avait pas les moyens d’une telle opération en si peu de temps.
Troisième argument : la métropole. Quarante millions de Français resteraient en France occupée, sans gouvernement légitime sur le sol national, sans interlocuteur pour négocier les conditions de l’occupation. Si le gouvernement partait, qui négocierait ? Qui empêcherait les Allemands de traiter la France comme une province conquise, sans aucun statut, sans aucune protection juridique, même minimale, pour la population civile ?
Pour Weygand, une capitulation militaire négociée était la seule façon de préserver un semblant de souveraineté française et d’offrir des garanties, même imparfaites, aux quarante millions qui resteraient. Quatrième argument, le plus brutal, celui qu’il formula à demi-mot : « La guerre est perdue définitivement, et l’Angleterre elle-même sera occupée dans quelques semaines. »
Churchill demandait à la France de continuer à se battre, mais il refusait d’engager ses vingt-cinq escadrilles de chasseurs au-dessus du front français. Il les réservait pour la défense de l’île.
Aux yeux de Weygand, ce que Churchill appelait la solidarité alliée ressemblait à une transaction. Les Britanniques sauvaient leur propre peau. Ils demandaient à la France de mourir pour gagner du temps. Il ne formula pas cette pensée devant Churchill.
Mais les officiers français présents la comprirent. Le silence dans la salle parla pour lui. Churchill repartit à Londres sans avoir obtenu ce qu’il voulait. Il était déprimé, mais pas résigné.
Il ne savait pas encore que la conférence de Briare avait été la dernière fois que les deux pays parlaient vraiment d’égal à égal. Maxime Weygand n’était pas un simple défaitiste qui avait jeté l’éponge. L’homme était infiniment plus complexe que cela. Né à Bruxelles le 21 janvier 1867 de parents inconnus, ses origines ont fait couler des flots d’encre.
Fils naturel de Léopold Ier de Belgique ou de l’impératrice Charlotte du Mexique, nul ne le sait avec certitude. À six ans, il fut confié à un négociant de Marseille. À vingt ans, officiellement adopté, il obtint la nationalité française et entra à Saint-Cyr. Il choisit la France comme d’autres choisissent une religion, sans hésitation, sans retour possible.
Sa carrière militaire fut fulgurante. Il devint le bras droit du maréchal Foch pendant toute la Grande Guerre. C’est lui qui gérait les détails opérationnels tandis que Foch concevait la stratégie. C’est lui qui était présent à Rethondes en novembre 1918 quand l’Allemagne signa l’armistice.
Il tenait dans sa main la montre en or. Il savait ce que la victoire ressemblait. Vingt-deux ans plus tard, en juin 1940, c’est lui qui dut gérer la défaite. Le 13 juin, lors du Conseil des ministres à Tours, Weygand formula officiellement sa position : il demandait l’armistice.
Paul Reynaud résista encore. De Gaulle poussa pour le départ en Afrique. Mais Pétain appuya Weygand, et le poids des deux vieux maréchaux fut trop lourd dans la pièce. Le 16 juin, Reynaud démissionna.
Pétain prit la présidence du Conseil. Weygand devint ministre de la Défense nationale. Le 17 juin, Pétain parla à la radio. Sa voix chevrotante traversa les ondes : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat.
»
Le 18 juin, depuis Londres, une autre voix répondit. Plus jeune, portée par une certitude que rien ne semblait pouvoir ébranler. De Gaulle affirma que la France avait perdu une bataille, pas la guerre. Entre ces deux voix, il y avait tout le drame de la France de 1940.
L’armistice fut signé le 22 juin 1940 à Rethondes, dans le même wagon, au même endroit exact où l’Allemagne avait capitulé en 1918. Hitler avait choisi cet endroit exprès. C’était une humiliation calculée, millimétrée, savourée. Weygand, qui était présent en 1918 pour la victoire, était responsable en 1940 de la capitulation au même endroit.
La montre de Foch, il dut la regarder ce jour-là. Mais beaucoup ignorent ce qui suivit. Après l’armistice, Weygand ne rentra pas simplement chez lui. En septembre 1940, Pétain le nomma délégué général du gouvernement de Vichy en Afrique du Nord.
Weygand s’installa à Alger. Il gouverna l’Algérie, le Maroc, la Tunisie. Et là, quelque chose d’inattendu se produisit. Weygand commença à résister à sa façon, en silence, sans le dire, sans jamais appeler cela résistance.
Il refusa de livrer les infrastructures portuaires et ferroviaires d’Afrique du Nord à l’Allemagne. Berlin réclama l’accès au port de Bizerte et à celui de Casablanca. Weygand dit non. À deux reprises, entre juillet 1940 et mai 1941, il bloqua les exigences allemandes.
Il maintint des stocks d’armement cachés, des dépôts que les commissions d’armistice ne trouvèrent jamais. Des chars, des canons, des munitions soigneusement dissimulés dans des entrepôts à travers l’Algérie et le Maroc. Personne ne sut jamais si c’était pour une future revanche ou simplement pour négocier en position de force. Weygand lui-même ne l’expliqua jamais clairement.
Il entretint des relations avec les Américains. Robert Murphy, l’envoyé de Roosevelt à Vichy, venait le voir régulièrement à Alger. Des accords de ravitaillement furent négociés. Weygand laissa entrer des observateurs américains.
Il maintint un canal ouvert avec Washington à un moment où Vichy penchait de plus en plus vers Berlin. Mais, et c’est là que l’histoire devient vraiment inconfortable, Weygand appliqua aussi la législation antisémite de Vichy avec une rigueur que ses défenseurs ont longtemps minimisée. Les Juifs d’Afrique du Nord perdirent leurs droits civiques, leurs emplois, leur commerce, leur place dans les écoles. Weygand présida à cela.
Il fit déporter des opposants dans des camps en Algérie du Sud et au Sahara. Des gaullistes, des francs-maçons, des communistes. Il appliqua. Il exécuta.
Il obéit. Imaginez la scène : Weygand dans son bureau d’Alger en 1941, signant des décrets de déportation d’un côté, refusant des demandes allemandes de l’autre. La même main, le même stylo, la même montre de Foch sur le bureau. Qu’est-ce que cela signifie d’être à la fois celui qui résiste et celui qui opprime ?
La réponse à cette question est ce qui rend l’histoire de Weygand si difficile à raconter et si impossible à oublier. En novembre 1941, Hitler exigea le rappel de Weygand. L’Allemagne le trouvait trop peu coopératif, trop indépendant, trop ambigu. Vichy s’exécuta.
Weygand rentra en métropole sans commandement, sans fonction. Il s’installa à Cannes, en zone non occupée. Il attendit. Il n’attendit pas longtemps.
Le 8 novembre 1942, les Américains débarquèrent en Afrique du Nord. Opération Torch. Maroc et Algérie en même temps. C’était précisément l’Afrique du Nord que Weygand avait gouvernée, les troupes qu’il avait formées, les stocks qu’il avait cachés.
Le général de Lattre de Tassigny, son ancien subordonné, reçut l’ordre de l’arrêter. Le 12 novembre 1942, Weygand fut pris par les Allemands, qui occupaient désormais toute la France. Il fut transféré en Allemagne et interné dans une résidence surveillée dépendant du camp de Dachau. Pendant deux ans et demi, l’homme qui avait refusé de fuir en Afrique en 1940 fut prisonnier en Allemagne.
Le 5 mai 1945, les Américains le libérèrent en Autriche, au château d’Itter. Il avait 78 ans. La guerre était finie. Deux jours après sa libération, il fut mis aux arrêts par les autorités françaises.
On lui reprochait exactement ce qu’il avait choisi en juin 1940. Il avait dit que l’armistice protégerait la France. La France avait quand même subi quatre ans d’occupation. Le STO, la Gestapo, la rafle du Vél’ d’Hiv, la milice.
Soixante-dix-sept mille Juifs déportés, dont très peu sont revenus. Et lui, Weygand, avait appliqué les lois qui avaient rendu tout cela possible en Afrique du Nord. Le procès s’ouvrit devant la Haute Cour de justice. Weygand se défendit lui-même avec la même logique froide qu’à Briare.
Il dit que ses raisons en 1940 étaient bonnes. Il dit qu’il avait résisté à l’Allemagne autant qu’il le pouvait. Il dit que sans l’armistice, le désastre aurait été encore plus grand. En 1948, la Haute Cour prononça un non-lieu.
Weygand ne fut condamné sur aucun chef d’accusation. Il fut le seul ministre du gouvernement Pétain à ressortir complètement libre. Un non-lieu, pas un acquittement. Une décision de ne pas juger.
Comme si la justice elle-même avait renoncé à trancher. Il avait quatre-vingts ans. Il rentra chez lui à Paris. Il commença à écrire ses mémoires.
Il consacra le reste de sa vie à se battre contre l’histoire, contre les Mémoires de De Gaulle qui le désignaient comme responsable de la défaite, contre ceux qui voyaient en lui un collaborateur, contre ceux qui voyaient en lui un résistant incompris. En 1955, il publia un article intitulé « Côte 3 ». Il défendait encore son choix de Briare. Il avait 88 ans et il se battait toujours.
Maxime Weygand mourut le 28 janvier 1965 à l’âge de 98 ans. Il fut enterré au cimetière Saint-Charles de Morlaix, dans le Finistère. Sur sa tombe, il n’y a que son nom, ses dates, et la mention de ses titres militaires. Pas un mot sur juin 1940.
Alors, Weygand avait-il raison ? Sur le plan strictement militaire, ses arguments de juin 1940 étaient partiellement fondés. L’Afrique du Nord n’était pas en état de continuer la guerre seule sans aide extérieure immédiate. Mais, et c’est le mais qui change tout, deux ans plus tard, en novembre 1942, ce sont précisément les troupes d’Afrique du Nord, les stocks cachés, les infrastructures préservées qui permirent aux Alliés de débarquer et d’utiliser le continent africain comme tremplin vers l’Europe.
La chose que Weygand avait refusée en 1940 est celle qui fonctionna en 1942, grâce en partie à ce que Weygand lui-même avait préservé pendant son gouvernement en Afrique du Nord. Churchill lui-même, dans ses mémoires, écrira en 1944 qu’il se demandait parfois si le refus de partir en Afrique du Nord en juin 1940 n’avait pas peut-être tourné pour le mieux. Une phrase que Weygand citerait avec satisfaction. Mais Churchill la sortait d’un contexte.
Il reconnaissait simplement que l’histoire avait quand même trouvé son chemin. Pas que Weygand avait eu raison. La vraie question n’est pas militaire. La vraie question est morale.
Weygand avait choisi de rester, de protéger la France, de limiter les dégâts. Et pendant qu’il protégeait la France, il avait appliqué des lois qui avaient détruit des familles, déporté des innocents, rendu possibles des crimes contre l’humanité. Est-ce que le fait d’avoir ensuite refusé certaines exigences allemandes efface cela ? Est-ce qu’un homme peut être à la fois un obstacle partiel à l’occupant et un instrument de l’oppression ?
La montre de Foch est probablement quelque part dans une collection privée ou dans un musée. Foch avait gagné la guerre de 1914-1918. Weygand avait perdu celle de 1940. Mais Foch avait dit une chose que Weygand ne voulait pas entendre : « Ce traité de Versailles n’est pas une paix, c’est un armistice pour vingt ans.
» Il avait vu venir la prochaine guerre. Peut-être que Weygand, lui, avait choisi de ne pas voir ce que son choix de juin 1940 signifierait pour les années à venir. Si vous aviez été à la place de Weygand en juin 1940, avec les informations qu’il avait à ce moment-là, pas celles que l’histoire nous a données ensuite, mais celles de cette nuit-là dans ce château sur la Loire, auriez-vous dit oui ou non à l’Afrique ? Il n’y a pas de bonne réponse.
Et c’est exactement pour cela que cette histoire mérite d’être racontée.


