Le 2 juillet 1940, je descends d’un train au Caire, épuisé après m’être évadé d’une prison de Damas où mes propres subordonnés m’avaient enfermé. Sans réfléchir, j’envoie un télégramme à Londres,…

Le 2 juillet 1940, je descends d’un train au Caire, épuisé après m’être évadé d’une prison de Damas où mes propres subordonnés m’avaient enfermé. Sans réfléchir, j’envoie un télégramme à Londres,...

Le 2 juillet 1940, un colonel français descend d’un train au Caire, en Égypte. Il vient de s’évader d’une prison de Damas où les autorités l’avaient enfermé quelques jours plus tôt. Sans perdre une minute, il se rend au bureau du télégraphe et envoie un message à Londres, à l’attention d’un général encore méconnu du grand public français, considéré par beaucoup de ses propres collègues comme un rebelle isolé sans avenir. Ce message tient en quelques lignes.

Thumbnail

Il annonce son adhésion pleine et entière au mouvement de la France libre. À cette époque, presque aucun officier supérieur de l’armée française n’ose franchir ce pas. Cet homme est l’un des tout premiers. Ce qu’il va accomplir dans les mois qui suivent va faire basculer un continent entier dans le camp de la France combattante.

Personne ce jour-là, au guichet du télégraphe du Caire, ne pouvait deviner que ce simple message deviendrait l’un des actes fondateurs d’une épopée qui transformerait en quelques mois un continent entier. Ce que ce télégramme a réellement déclenché, et ce que cet homme a dû affronter des décennies plus tard, reste l’une des histoires les moins racontées de toute la France libre. Cet homme s’appelle Edgar de Larminat. Il naît le 29 novembre 1895 à Alès, dans le département du Gard, fils d’un ingénieur des eaux et forêts dont les mutations font grandir le jeune Edgar tour à tour à Alès, à Gap, à Tours puis à Dijon.

Il obtient son baccalauréat à seize ans à peine, en 1912, et rêve déjà d’intégrer Saint-Cyr, l’école qui forme l’élite militaire française. Trop jeune pour se présenter au concours cette année-là, il patiente et retente sa chance en 1913, cette fois avec succès. La guerre éclate avant même qu’il n’ait terminé sa formation. Il s’engage comme simple soldat au tout début du conflit, puis termine sa formation d’officier en 1915 avant de combattre à Verdun, l’une des batailles les plus meurtrières de toute l’histoire militaire française.

Il en sort blessé, décoré et durablement marqué. Des mois entiers passés sous un déluge d’obus continu, dans une boue mêlée de sang et de métal, à voir disparaître des camarades entiers en l’espace de quelques secondes. L’empreinte est indélébile. Décoré à plusieurs reprises pour sa conduite au feu, il choisit pourtant de poursuivre une carrière militaire plutôt que de rentrer à la vie civile, convaincu que la France aura encore besoin d’officiers formés à la dure école des tranchées.

L’entre-deux-guerres le conduit vers les colonies, ce qui forge son expertise. Affecté en Afrique occidentale française, il commande le cercle de Kiffa en Mauritanie entre 1923 et 1926, puis sert dans plusieurs régiments de tirailleurs sénégalais et d’infanterie coloniale. Il accumule une expérience considérable dans le commandement de troupes africaines, une expérience qui se révélera précieuse quinze ans plus tard pour organiser les tout premiers bataillons de la France libre en Afrique. En mai 1928, il intègre le cabinet militaire du gouverneur général en Indochine avant d’être promu chef de bataillon l’année suivante.

De retour en France en 1931, il prend le commandement d’un bataillon de tirailleurs sénégalais à Fréjus, puis suit entre 1933 et 1935 les cours de la prestigieuse école supérieure de guerre. Cette même année 1935, il part au Levant, en Syrie et au Liban, comme chef d’état-major du général commandant les troupes sur place. Un poste qui va se révéler déterminant pour la suite de son destin. En mars 1940, Larminat est fait colonel et devient chef d’état-major du théâtre d’opérations du Moyen-Orient, sous les ordres du général Mittelhauser.

La nouvelle de la débâcle métropolitaine parvient au Levant avec un décalage de plusieurs jours. Le 18 juin 1940, alors qu’il se trouve à Beyrouth, la nouvelle de l’appel du général de Gaulle, lancé la veille depuis Londres, parvient jusqu’au Levant. Pour la population française sur place, autorités civiles et militaires comprises, poursuivre le combat aux côtés des Britanniques semble une évidence presque unanime. Mittelhauser lui-même déclare solennellement que l’armée du Levant, appuyée par la flotte franco-britannique, poursuivra sa mission avec une énergie farouche, quoi qu’il arrive.

Larminat accueille cette déclaration avec une immense satisfaction, persuadé que le reste de l’empire suivra le même chemin. Mais dans les jours qui suivent, alors que le gouvernement de Bordeaux signe l’armistice avec l’Allemagne, Mittelhauser retourne complètement sa position et choisit d’obéir aux ordres venus de métropole plutôt que de poursuivre le combat. Cette volte-face de son propre chef plonge Larminat dans une colère froide et déterminée. Il avait cru, quelques jours plus tôt à peine, assister à la naissance d’un front commun pour poursuivre la guerre depuis les possessions françaises du Moyen-Orient.

Voir cet espoir s’effondrer aussi brutalement sur ordre d’un gouvernement déjà résigné à la capitulation achève de le convaincre que son devoir se situe désormais ailleurs que dans l’obéissance hiérarchique classique. Larminat refuse catégoriquement de se plier à ce revirement. Convaincu que la France ne peut pas s’arrêter là, il commence à organiser dans la plus grande discrétion le passage en Palestine, alors sous mandat britannique, des troupes du Levant encore décidées à continuer la lutte. Les autorités restées fidèles à Vichy ne tardent pas à découvrir ses agissements.

Il est mis aux arrêts et emprisonné à Damas. Mais Larminat ne s’avoue pas vaincu. Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1940, il parvient à s’échapper de sa geôle et gagne clandestinement la Palestine britannique, échappant de justesse à ceux qui, la veille encore, étaient ses propres subordonnés. C’est ainsi que le 2 juillet 1940, il arrive au Caire, épuisé mais déterminé, et envoie ce fameux télégramme, devenant l’un des tout premiers officiers supérieurs de toute l’armée française à rallier officiellement le mouvement du général de Gaulle, alors que ce dernier ne dispose encore à Londres que d’une poignée d’hommes, d’aucun territoire propre et d’aucune reconnaissance internationale sérieuse.

Le geste de Larminat à cette date précoce de la guerre relève donc d’un pari politique et personnel d’une audace considérable. Il ne rejoint pas un mouvement déjà installé et respecté, mais une chimère encore fragile portée par un seul homme et quelques dizaines de fidèles. En Égypte, Larminat commence par regrouper méthodiquement les contingents français dispersés venus de Syrie. Des hommes désorientés, souvent sans ordre clair, qu’il faut réorganiser en unités cohérentes avant de pouvoir espérer les engager de nouveau au combat.

Il part ensuite seconder le général Legentilhomme à Djibouti, dans la côte française des Somalis, où les deux hommes tentent, sans succès cette fois, malgré des semaines d’efforts diplomatiques et militaires combinés, de convaincre le gouverneur local et sa garnison de rallier la France libre plutôt que de rester arrimés à l’autorité de Vichy. Un échec cuisant qui contraste fortement avec le succès qui l’attend quelques semaines plus tard en Afrique équatoriale. C’est au cours d’un séjour à Londres, où il rencontre directement le général de Gaulle, que Larminat apprend l’existence d’un climat insurrectionnel favorable en Afrique équatoriale française, au Tchad et au Cameroun, où plusieurs administrateurs coloniaux commencent à se montrer réceptifs à l’idée de rallier la France libre. Il se rend aussitôt à Léopoldville, dans le Congo belge voisin, d’où il prépare méthodiquement le ralliement de la garnison de Brazzaville.

Les négociations menées depuis Léopoldville s’étendent sur plusieurs jours de tractations discrètes avec les administrateurs locaux, certains hésitants, d’autres franchement hostiles à l’idée de rompre avec l’autorité légale de Vichy. Larminat doit déployer des trésors de diplomatie et de fermeté pour convaincre un à un les responsables civils et militaires de Brazzaville de basculer dans le camp de la France libre sans effusion de sang. Le 28 août 1940, cette opération aboutit. Larminat dépose le gouverneur général resté fidèle à Vichy et prend lui-même le commandement civil et militaire de l’ensemble des territoires ralliés, aux côtés d’autres figures qui vont elles aussi marquer cette épopée, comme le colonel Leclerc et le futur Premier ministre Pierre Messmer.

L’onde de choc de ce ralliement se propage rapidement à travers toute l’Afrique équatoriale française. Le Tchad, sous l’impulsion du gouverneur Félix Éboué, avait déjà basculé quelques jours plus tôt, le 26 août, faisant de ce territoire la toute première colonie française à rallier officiellement de Gaulle. Le succès de Larminat à Brazzaville, obtenu deux jours plus tard à peine, confirme que ce mouvement n’est pas un accident isolé mais bien une dynamique régionale en train de s’installer durablement, colonie après colonie, à travers tout le bassin du Congo et jusqu’au Cameroun voisin, où le colonel Leclerc, arrivé lui aussi depuis Londres, obtient un succès similaire quelques jours plus tard. Le 27 août 1940, le général de Gaulle élève Larminat au grade de général de brigade.

Larminat devient ensuite gouverneur général et commandant supérieur des troupes d’Afrique équatoriale française, puis, à partir du 12 novembre de la même année, commissaire de l’Afrique française libre tout entière, membre du Conseil de défense de l’Empire nouvellement créé par de Gaulle. Larminat gouverne ce territoire immense, aussi vaste que plusieurs fois la France métropolitaine, avec une énergie considérable, conscient que chaque bataillon levé, chaque camion réquisitionné, chaque tonne de caoutchouc ou de coton exportée vers les Alliés représente une pierre supplémentaire apportée à l’édifice encore fragile de la France combattante. C’est depuis ce poste qu’il met sur pied les tout premiers bataillons africains des Forces françaises libres, qui formeront bientôt la première division française libre et la fameuse colonne Leclerc, celle-là même qui traversera le désert jusqu’à Koufra puis jusqu’à Tripoli. Pour de Gaulle, encore isolé à Londres et privé de toute assise territoriale solide quelques semaines plus tôt à peine, cette nouvelle représente un tournant majeur, presque inespéré.

Il dispose désormais d’une base arrière crédible, avec ses propres ressources, sa propre administration, et un territoire suffisamment vaste pour y installer quelques mois plus tard les organes rudimentaires d’un futur gouvernement en exil. Le régime de Vichy, furieux de voir un pan entier de l’empire lui échapper à cause de cet homme, réagit avec la plus grande sévérité. La cour martiale de Gannat le condamne à mort par contumace. Larminat n’est d’ailleurs pas un cas isolé.

Vichy prononce tout au long de la guerre des dizaines de condamnations à mort par contumace contre les principaux officiers ralliés à de Gaulle, de Leclerc à Kœnig en passant par de Gaulle lui-même, sans qu’aucune de ces sentences ne puisse jamais être mise à exécution, faute d’accès physique aux condamnés. Le siège de Bir Hakeim mérite qu’on s’y attarde un instant, tant il illustre parfaitement le style de commandement de Larminat, mélange de rigueur tactique et de ténacité absolue. Alors que Rommel lance son offensive le 26 mai 1942 contre la ligne de défense britannique de Gazala, en Libye, c’est notamment sous l’autorité de Larminat, supérieur hiérarchique du général Kœnig qui commande directement la garnison sur place, que se prépare la défense de ce réduit isolé au milieu du désert. Pendant seize jours entiers, la garnison française libre, composée de légionnaires, de tirailleurs coloniaux et de volontaires venus de toute l’Europe occupée, résiste aux assauts combinés des divisions allemandes et italiennes, retardant suffisamment l’ennemi pour permettre aux forces britanniques de se replier en bon ordre vers l’Égypte plutôt que d’être encerclées et anéanties.

Le 10 juin 1942, après seize jours d’un siège ininterrompu sans le moindre renfort extérieur possible, la garnison reçoit finalement l’ordre de tenter une sortie de vive force à travers les lignes ennemies. Une opération périlleuse menée de nuit, qui permet à la majorité des défenseurs de rejoindre les positions alliées, laissant derrière eux un symbole de résistance qui marquera durablement l’imaginaire de toute la France combattante. Cette résistance, dont Larminat supervise la préparation stratégique depuis son propre poste de commandement, devient rapidement un symbole retentissant, prouvant au monde entier que les soldats français continuaient à se battre avec la même détermination que ceux de 1914. En juillet 1941, promu général de division, Larminat repart pour la Syrie, cette fois comme adjoint du général Catroux, commandant en chef au Levant.

En décembre de la même année, il prend le commandement des 1re et 2e brigades françaises libres pendant la campagne de Libye, où il joue un rôle décisif dans l’organisation de la défense de Bir Hakeim. En juillet 1942, alors qu’il circule sur la route reliant le Caire à Alexandrie, il est victime d’un grave accident de voiture qui l’écarte pour un temps du commandement direct sur le terrain. Un contretemps qui aurait pu, dans d’autres circonstances, mettre fin prématurément à une carrière déjà exceptionnelle. Hospitalisé pendant plusieurs semaines, le corps meurtri par cet accident survenu sur une route poussiéreuse qu’il empruntait presque quotidiennement, Larminat refuse pourtant de renoncer à son commandement et reprend ses fonctions dès que son état physique le lui permet.

Larminat se rétablit relativement vite et poursuit sans relâche son ascension jusqu’au tout dernier mois de la guerre, traversant tour à tour l’Afrique du Nord, l’Italie et la France elle-même. Il commande le corps de poursuite français libre en Italie, participant au dur combat du printemps 1944 qui ouvre finalement la route de Rome aux Alliés, puis prend la tête du 2e corps d’armée français lors des campagnes de la libération de la France, remontant méthodiquement la vallée du Rhône aux côtés des troupes américaines débarquées en Provence. À partir d’octobre 1944, on lui confie le commandement du détachement d’armée de l’Atlantique, chargé de réduire les dernières poches allemandes retranchées sur la côte atlantique française, à Royan, à la pointe de Grave, à Saint-Nazaire, à La Rochelle et sur l’île d’Oléron. Des points d’appui que l’ennemi, encerclé mais toujours retranché, refuse obstinément d’abandonner alors même que le reste du pays est déjà libéré depuis des mois.

C’est précisément cette dernière mission qui va ternir, pour la première fois de sa carrière, la réputation presque irréprochable de Larminat. Les poches allemandes de l’Atlantique constituent à ce stade avancé de la guerre un problème stratégique particulier. Contrairement au reste du territoire français déjà libéré depuis l’été 1944, ces quelques points d’appui côtiers restent tenus par des garnisons allemandes retranchées, parfaitement conscientes que la guerre est perdue, mais refusant néanmoins de se rendre, transformant chaque assaut en une opération coûteuse en vies humaines pour un gain territorial devenu, sur le plan strictement militaire, presque anecdotique à l’échelle du conflit mondial. Le 5 janvier 1945, un bombardement aérien allié frappe la ville française de Royan, encore occupée par la garnison allemande, mais peuplée aussi de civils français, causant des centaines de morts dans des circonstances qui restent aujourd’hui encore largement obscures et controversées.

Certains historiens y voient une erreur de coordination entre les forces aériennes alliées et le commandement au sol, la date de l’attaque ayant été avancée sans que l’information ne parvienne à temps à tous les échelons concernés, tandis que d’autres pointent des choix tactiques plus directement contestables dans la préparation de cette phase de l’offensive. La responsabilité exacte de Larminat dans cet épisode tragique n’apparaît jamais clairement établie devant aucune instance judiciaire. Mais l’opinion publique locale, elle, ne lui pardonne jamais tout à fait cette tragédie. Dans les années qui suivent, l’homme qui libère pourtant méthodiquement toute cette portion du littoral atlantique au printemps 1945, reprenant Royan et la pointe de Grave en avril, puis l’île d’Oléron le 1er mai, se retrouve interdit de séjour dans la ville même qu’il vient de délivrer, tant le ressentiment local reste vif.

Cette situation, aussi injuste puisse-t-elle paraître pour un homme qui n’avait fait qu’exécuter des ordres transmis dans le cadre d’une chaîne de commandement bien plus large que sa seule autorité, restera l’une des blessures les plus profondes et les plus rarement évoquées publiquement de toute sa carrière militaire. Alors, à la question posée au tout début de ce récit, celle de savoir si Larminat a fini par payer pour ce qu’il avait accompli, une première réponse se dessine déjà. Côté Vichy, jamais, puisque sa condamnation à mort par contumace ne sera jamais exécutée et disparaît purement et simplement avec la Libération. Mais l’histoire de Larminat réserve encore un rebondissement bien plus tragique et bien plus personnel, qui n’a rien à voir avec Vichy ni avec Royan.

Cette période de l’après-guerre, aussi honorifique qu’elle puisse paraître sur le papier, cache en réalité une forme de mise à l’écart progressive que plusieurs biographes de Larminat ont relevée depuis. Après avoir occupé les fonctions les plus exposées de toute la guerre, il se retrouve peu à peu cantonné à des rôles d’inspection et de représentation, loin des commandements opérationnels de premier plan que continuent d’occuper certains de ses anciens compagnons d’armes comme Juin ou Kœnig. Nommé inspecteur général des troupes d’outre-mer en novembre 1945, il participe aux négociations entourant le retrait des troupes françaises de Syrie en 1946. En juin 1947, une nouvelle controverse l’éclabousse.

Il se retrouve mis en cause, aux côtés des généraux Juin, Kœnig, Béthouart et Guillaume, dans ce qu’on appelle l’affaire du Plan Bleu, un projet de dispositif paramilitaire anticommuniste secret qui inquiète le gouvernement de l’époque. Les détails exacts de cette affaire restent aujourd’hui encore partiellement obscurs, les archives officielles n’ayant jamais été rendues intégralement publiques. Mais le simple fait qu’un général aussi décoré et aussi loyal que Larminat ait pu s’y trouver mêlé témoigne des tensions politiques considérables qui traversent la France de l’après-guerre. Relevé de son commandement le 2 juillet 1947, il voit finalement l’affaire retomber sans suite judiciaire.

Ces années d’après-guerre permettent tout de même à Larminat de continuer à peser sur les grands débats stratégiques de son époque, notamment sur la question alors brûlante de la construction d’une défense européenne commune face à la menace soviétique. Membre du Conseil supérieur de la guerre à partir de 1950, il dirige en 1953 la délégation française à la Commission de la Communauté européenne de défense avant d’être promu, cette même année, général d’armée, le grade le plus élevé de la hiérarchie militaire française. En décembre 1955, il devient inspecteur des troupes coloniales avant d’être placé, un an plus tard, dans la deuxième section de réserve, atteint par la limite d’âge. Il préside par ailleurs, sans discontinuer depuis 1945, l’association des Français libres, veillant sur la mémoire de cette épopée qu’il avait lui-même contribué à faire naître depuis un bureau de télégraphe du Caire.

Tout aurait pu s’arrêter là, sur une retraite paisible bien méritée après tant d’années de service. Mais en juin 1962, alors qu’il a déjà 66 ans, le général de Gaulle le rappelle brutalement à l’activité pour une mission d’une gravité exceptionnelle : présider la Cour militaire de justice chargée de juger les officiers impliqués dans le putsch des généraux d’Alger, cette tentative de coup d’État militaire d’avril 1961 menée par certains de ses propres anciens compagnons d’armes, hostiles à la politique algérienne de de Gaulle. Larminat, fidèle jusqu’au bout à l’homme qu’il avait rejoint depuis le Caire 22 ans plus tôt, accepte cette charge malgré tout ce qu’elle implique : juger, condamner peut-être, des hommes avec qui il avait combattu côte à côte pendant les années les plus dures de la guerre. Cette mission représente pour Larminat un déchirement d’une nature très particulière.

Les officiers qu’il doit désormais juger ne sont pas des inconnus rencontrés au détour d’une carrière militaire ordinaire. Certains d’entre eux avaient combattu à ses côtés dans le désert libyen. D’autres avaient partagé avec lui les mêmes tranchées, les mêmes bivouacs, les mêmes moments de doute et de triomphe qui soudent pour la vie entière les hommes qui ont vécu la guerre ensemble. Juger ces hommes, aussi coupables soient-ils aux yeux de la loi et de la République, revient pour Larminat à trahir, d’une certaine façon, la fraternité d’armes qui avait constitué le socle même de son engagement depuis ce télégramme envoyé au Caire 22 ans plus tôt.

Des proches de l’époque rapportent qu’il aurait confié, dans les jours précédents, sa fatigue et son épuisement moral face à cette perspective. Lui qui avait toujours préféré le combat frontal contre un ennemi extérieur clairement identifié à ce genre de règlement de compte interne entre soldats français. Le 19 juin 1962, quelques jours à peine avant l’ouverture des débats qu’il doit présider, Larminat est victime d’un malaise cardiaque et hospitalisé pendant une dizaine de jours à l’hôpital du Val-de-Grâce, à Paris. Le 15 juin 1962, jour de sa nomination officielle, Larminat sait déjà, selon plusieurs témoignages recueillis après coup, qu’il s’agit là de la mission la plus lourde de toute sa carrière, plus lourde encore que Bir Hakeim ou que la réduction des poches de l’Atlantique, parce qu’elle exige de lui un jugement moral plutôt qu’une simple compétence tactique.

Rongé par l’angoisse de cette mission qui le contraint à juger d’anciens frères d’armes, physiquement affaibli par la maladie et par 66 ans d’une existence entièrement consacrée au service de son pays, Edgar de Larminat met fin à ses jours à son domicile parisien le 1er juillet 1962, avant même que le tribunal qu’il devait présider n’ait eu le temps de se réunir une seule fois. Il ne prononcera donc jamais le moindre jugement contre les généraux putschistes. Il faut aussi mesurer, avec le recul de plusieurs décennies, ce que cette dynamique de ralliement enclenchée depuis Le Caire a réellement représenté pour la France libre naissante. Avant l’été 1940, de Gaulle ne contrôle littéralement aucun territoire, aucune administration, aucune ressource propre.

Il n’est, aux yeux du droit international comme aux yeux de la plupart des chancelleries alliées, qu’un général rebelle sans troupes ni légitimité formelle. Le ralliement de l’Afrique équatoriale française, rendu possible par l’action conjuguée de Larminat, d’Éboué et de Leclerc, change radicalement cette donne. La France libre dispose désormais d’un territoire réel, d’une administration fonctionnelle, de ressources économiques et humaines mobilisables, et surtout d’une légitimité nouvelle aux yeux du monde entier, celle d’un mouvement qui ne se contente plus de parler depuis un studio de radio londonien mais qui gouverne effectivement des millions d’habitants sur plusieurs millions de kilomètres carrés. C’est cette légitimité territoriale acquise en quelques semaines à peine à l’été 1940 qui permettra ensuite à de Gaulle de négocier d’égal à égal, ou presque, avec Churchill puis avec Roosevelt, alors que rien dans les mois précédents ne laissait présager qu’un tel rapport de force deviendrait un jour possible.

Voilà donc, en définitive, la réponse complète à cette question posée au tout début de ce récit. L’homme condamné à mort par Vichy depuis un tribunal militaire de Gannat n’a jamais payé pour son ralliement précoce à de Gaulle. Il a survécu à cette sentence, à un grave accident de voiture en Égypte, à 16 jours de siège à Bir Hakeim, à une controverse sur le bombardement de Royan et à l’affaire du Plan Bleu, traversant plus de deux décennies de tempêtes politiques et militaires sans jamais être formellement condamné pour quoi que ce soit. Mais c’est une toute autre mission, une mission de juge et non plus de soldat, qui a fini par avoir raison de lui, appelé à rendre un jugement contre d’anciens compagnons d’armes.

Cet homme qui avait passé sa vie entière à combattre pour la France a préféré se retirer lui-même de l’histoire plutôt que de prononcer une sentence contre des hommes qu’il avait connus dans les tranchées de la victoire. Ses obsèques, célébrées quelques jours plus tard dans une atmosphère chargée d’une tristesse et d’une gêne mêlées, rassemblent pourtant un grand nombre de ses anciens compagnons de la France libre, venus rendre un dernier hommage à celui qui avait été, pour beaucoup d’entre eux, l’un des tout premiers visages de la résistance depuis l’empire. Le général de Gaulle lui-même, profondément affecté par cette disparition qu’il n’avait certainement pas anticipée en confiant cette mission à son vieux compagnon, ne manque pas de saluer publiquement la mémoire de cet homme dont la loyauté n’avait, en définitive, jamais fléchi d’un pouce depuis ce fameux télégramme du Caire. Le colonel qui avait envoyé un télégramme depuis Le Caire en 1940 pour rallier un continent entier à de Gaulle est mort 22 ans plus tard, incapable de concilier en lui-même la loyauté due à ses frères d’armes et le devoir imposé par ce même de Gaulle qu’il avait toujours servi avec la plus totale fidélité.

Les historiens qui se sont penchés sur la personnalité de Larminat s’accordent généralement sur un trait de caractère central : une fidélité absolue, presque inconditionnelle, à la personne du général de Gaulle, bien plus qu’aux idées politiques que ce dernier pouvait incarner à tel ou tel moment de sa carrière. Cette fidélité explique sans doute pourquoi Larminat, en avril 1961, au moment même du putsch des généraux à Alger, choisit sans la moindre hésitation de dénoncer publiquement des collègues dont la carrière avait pourtant été, sur le papier, bien plus brillante que la sienne depuis 1945. Certains commentateurs de l’époque et des décennies suivantes se sont demandé si de Gaulle, en confiant à cet homme déjà fragilisé par l’âge et par des années de mise à l’écart relative la présidence d’un tribunal appelé à juger d’anciens frères d’armes, n’avait pas, consciemment ou non, sacrifié un serviteur fidèle sur l’autel de la raison d’État, plutôt que de désigner un magistrat moins personnellement affecté par l’issue du procès à venir. Il existe dans cette dernière mission confiée à Larminat une forme de symétrie tragique avec le tout début de son parcours dans la France libre.

En 1940, c’est lui qui avait dû choisir, dans l’urgence et au péril de sa propre liberté, entre l’obéissance à une hiérarchie qui capitulait et la fidélité à une certaine idée de la France incarnée par un homme encore largement inconnu. Vingt-deux ans plus tard, la vie le place devant un choix presque inverse : non plus désobéir à des supérieurs qui abandonnent le combat, mais juger des subordonnés, des égaux, des amis parfois, qui avaient eux-mêmes choisi de désobéir à l’autorité légitime au nom d’une autre idée de la France, celle d’une Algérie française que la République avait entrepris d’abandonner. Entre ces deux moments de sa vie, séparés par plus de deux décennies de guerre, de décorations et de missions diverses, c’est peut-être le même homme, habité par la même conception exigeante et absolue du devoir, qui se retrouve pris au piège d’un dilemme qu’aucune de ses expériences précédentes ne l’avait préparé à résoudre. Peu de généraux français du 20e siècle auront traversé, en une seule existence, un éventail aussi large de rôles.

Évadé, rebelle, gouverneur colonial, chef de guerre du désert, commandant de siège, libérateur controversé, inspecteur discret, puis enfin juge malgré lui d’une tragédie qu’il n’aura jamais eu à trancher.