Le 21 juin 1943, dans la banlieue de Lyon, à Caluire-et-Cuire, la Gestapo fait irruption chez le docteur Dugoujon. Sept hommes sont arrêtés dans la maison. Les Allemands ne savent pas encore qui ils tiennent. Ils savent que cet homme est un résistant, mais pas à quel point.

Cet homme, c’est Jean Moulin, le chef de toute la Résistance intérieure française. Pendant dix-sept jours, il va subir l’une des tortures les plus intenses jamais documentées dans l’histoire de la Résistance. Son bourreau s’appelle Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, celui qu’on surnommera plus tard le Boucher de Lyon. Pendant dix-sept jours, malgré ce que Barbie lui fait subir, Jean Moulin ne dira pas un mot.
Pas un nom, pas une adresse, pas un réseau. Rien. Pour comprendre ce qui s’est joué ce jour-là à Caluire, il faut d’abord savoir qui est Jean Moulin à ce moment précis. Il n’est pas un militaire de carrière, c’est un haut fonctionnaire.
À vingt-six ans, il est déjà sous-préfet d’Albertville. À trente-huit ans, il devient le plus jeune préfet de France, nommé dans l’Aveyron. En 1940, il occupe le poste de préfet d’Eure-et-Loir à Chartres. Le 17 juin 1940, une semaine avant que Pétain signe l’armistice, les Allemands arrêtent Jean Moulin à Chartres.
Ils veulent lui faire signer un document accusant des soldats sénégalais de l’armée française d’avoir massacré des civils. C’est un mensonge fabriqué pour salir l’image de la France. Moulin refuse. Les Allemands le battent.
Il refuse encore. Cette nuit-là, pour ne pas céder sous la douleur, pour ne pas donner sa signature, il tente de se trancher la gorge avec un éclat de verre. Il survit, mais il gardera toute sa vie une cicatrice au cou, cachée sous son écharpe. Cette écharpe qu’on voit sur toutes ses photos, c’est pour ça qu’il la portait.
C’est le premier signe de ce dont Jean Moulin est capable pour ne pas trahir. Après l’armistice, révoqué de son poste de préfet par Vichy, il prend une décision qui change le cours de sa vie : il rejoint la Résistance. En janvier 1942, il est parachuté en zone libre, dans les Alpilles, au sud de Lyon. Il porte une mission que de Gaulle lui a confiée depuis Londres : unifier tous les mouvements de résistance de la zone non occupée sous une seule autorité.
Faire de la Résistance intérieure une armée cohérente, coordonnée, liée à la France libre. Ce qu’il accomplit en dix-huit mois est remarquable. Le 27 mai 1943, à Paris, il préside la première réunion du Conseil national de la Résistance. Pour la première fois, tous les mouvements, tous les partis, tous les syndicats qui combattent l’occupant se retrouvent autour d’une même table, sous la même autorité.
Jean Moulin est, à cet instant précis, l’homme le plus important de la Résistance française. Il est Max, son nom de code. Il connaît tout : les structures, les réseaux, les noms, les planques, les contacts à Londres. Si la Gestapo met la main sur lui, c’est une catastrophe pour toute la Résistance.
Et la Gestapo va mettre la main sur lui, vingt-cinq jours après la réunion du Conseil national. Le 21 juin 1943, la réunion est organisée dans la maison du docteur Frédéric Dugoujon, à Caluire-et-Cuire. L’objet de la réunion : nommer le remplaçant du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, arrêté quelques jours plus tôt à Paris. Il y a sept hommes dans la salle d’attente du cabinet médical : Jean Moulin, Raymond Aubrac, André Lassagne, Henri Aubry, René Hardy, Bruno Larat et le colonel Albert Lacaze.
En bas, de vrais patients attendent. La couverture est simple : ils sont venus pour une consultation. La réunion n’a pas commencé. Il est un peu plus de deux heures de l’après-midi.
Une dizaine d’hommes de la Gestapo font irruption dans la maison, conduits par Klaus Barbie en personne. Tout le monde est arrêté sur place, menotté, poussé vers des voitures noires. René Hardy, qui n’était pas officiellement convié, est entravé plus légèrement. Pendant le transfert, il parvient à s’échapper.
Comment ? Cette question a empoisonné les décennies d’après-guerre et n’a jamais eu de réponse définitive. Hardy a été acquitté deux fois après la guerre. Il est mort en 1987, la même année que le procès Barbie, sans avoir dit ce qu’il savait réellement.
Les autres arrivent à la prison de Montluc, dans le troisième arrondissement de Lyon. Jean Moulin est enregistré sous le nom de Jacques Martel. Pendant deux jours, sa fausse identité le protège. La Gestapo ne sait pas encore qui elle a en cellule 130.
Le 23 juin, tout change. Un résistant brisé sous la torture parle. Il identifie Max. Jean Moulin est convoqué pour interrogatoire au siège de la Gestapo, avenue Berthelot à Lyon, dans un bâtiment qui existe encore aujourd’hui et qui est devenu le Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation.
C’est là que Klaus Barbie prend personnellement en charge son prisonnier le plus important. Ce qui se passe dans ce bâtiment, entre le 23 juin et le début de juillet 1943, on ne le sait que de façon fragmentaire : par les témoignages des autres prisonniers de Montluc, par les rares survivants qui ont vu Jean Moulin de près dans ces jours-là. Le docteur Dugoujon, lui-même emprisonné en face de la cellule de Moulin, raconte qu’il le voyait revenir des interrogatoires porté par deux soldats, incapable de marcher. Le résistant Christian Pineau décrit ce qu’il a vu dans la cour de la prison le 24 juin.
On lui demande de raser un détenu. Il s’approche avec de l’eau et du savon. Il reconnaît Max, qu’il a croisé à Londres. Jean Moulin est dans un état terrible, presque inconscient, la mâchoire fracturée, incapable de parler.
Barbie fait extraire Moulin de sa cellule tous les jours. Il le ramène avenue Berthelot. Les méthodes utilisées à l’hôtel Terminus et dans les locaux de la Gestapo lyonnaise sont documentées par des dizaines de survivants : coups répétés, immersion de la tête dans des seaux d’eau glacée mêlée d’ammoniaque, brûlures, utilisation de chiens dressés. Ce que Jean Moulin endure en particulier n’est pas consigné avec précision, parce que presque personne n’a survécu à ce niveau d’interrogatoire sous Barbie pour en témoigner.
Ce qui est certain, c’est que Jean Moulin ne parle pas. Pendant tous ces jours, il ne livre aucun nom, aucun réseau, aucune information sur la structure du Conseil national de la Résistance, sur ses contacts à Londres, sur ses liaisons avec les autres mouvements. Un homme brisé physiquement, porté à bout de bras par des gardiens, incapable d’articuler un mot à cause de sa mâchoire fracassée, et qui pourtant ne livre rien. Absolument rien.
Barbie lui-même, dans des enregistrements retrouvés des décennies plus tard, a dit ceci : « Tant qu’on lui parlait de choses politiques, il était ouvert. Mais dès que je commençais à lui demander de parler de Londres, de son saut en parachute, de ses activités, c’était fini. Rien, pas un son, pas un mot. » Et il a ajouté ce qui est peut-être la chose la plus troublante de toute cette histoire : « C’est pour ça que je le respecte.
» Le bourreau qui respecte sa victime parce qu’elle a résisté à tout ce qu’il lui a fait. Début juillet 1943, la Gestapo de Lyon comprend qu’elle n’obtiendra rien de Jean Moulin sur place. Berlin exige qu’on lui transfère le prisonnier pour poursuivre les interrogatoires. La décision est prise de le convoyer vers l’Allemagne.
Jean Moulin est d’abord transféré à Paris, avenue Foch, au siège de la Gestapo parisienne, puis dans la villa du chef de la Gestapo, Karl Bömelburg, à Neuilly-sur-Seine. Il est dans un état si grave que les interrogatoires ne peuvent pas reprendre. Il est inconscient par intermittence. Sa mâchoire est brisée.
Il ne peut plus avaler correctement. Le 8 juillet 1943, Jean Moulin est chargé dans un train à la gare de l’Est à Paris, en direction de l’Allemagne. Il doit être amené à Berlin. Il n’y arrive jamais.
En gare de Metz, quelques heures après le départ, les soldats qui le gardent constatent qu’il est sans vie. L’acte de décès établi par l’administration nazie mentionne le 8 juillet 1943 et la gare de Metz comme lieu de décès. Dix-sept jours après son arrestation à Caluire, Jean Moulin est mort. Il avait quarante-quatre ans.
Il avait fêté son anniversaire la veille de son arrestation. Il n’avait rien dit. Sa sœur Laure, elle aussi résistante, apprend la nouvelle par la Gestapo elle-même, le 19 octobre 1943. Elle refuse d’y croire.
Pendant des mois, elle interroge les témoins, accumule les documents, cherche des survivants. Elle espère retrouver son frère vivant. Ce n’est qu’en 1946, quand tous les prisonniers de guerre français sont rapatriés d’Allemagne et que les registres peuvent être vérifiés, qu’elle se rend à l’évidence : Jean Moulin est mort en gare de Metz, le 8 juillet 1943. Le 19 décembre 1964, vingt et un ans après sa mort, ses cendres sont transférées au Panthéon à Paris.
André Malraux, ministre des Affaires culturelles du général de Gaulle, prononce ce soir-là l’un des discours les plus célèbres de la Ve République. Il s’adresse directement à Jean Moulin et dit : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. »
Mais il reste une question en suspens. Klaus Barbie, lui, qu’est-il devenu ?
En mai 1945, quand l’Allemagne capitule, Klaus Barbie a trente et un ans. Il se réfugie à Munich. Il est recherché par la justice française, qui le condamne à mort par contumace en avril 1952, puis à nouveau en novembre 1954. Mais Barbie ne sera jamais extradé à cette époque, et pour une raison précise.
Dès 1947, un officier des services de contre-espionnage de l’armée américaine le localise à Marbourg, en Allemagne de l’Ouest. Au lieu de l’arrêter, il le recrute. Pendant quatre ans, entre 1947 et 1951, Barbie travaille pour les Américains. Il fournit des informations sur les services de renseignement français et sur les activités soviétiques dans la zone d’occupation américaine en Allemagne.
La guerre froide a ses propres règles. Le Boucher de Lyon devient un informateur utile. En 1951, les Américains facilitent sa fuite vers la Bolivie en lui procurant de faux papiers. Il s’installe à La Paz sous le nom de Klaus Altmann.
Il devient homme d’affaires. Il travaille comme conseiller occulte auprès des régimes militaires successifs, enseignant au service de répression bolivien les techniques qu’il a pratiquées à l’hôtel Terminus de Lyon. Les mêmes méthodes, sur d’autres victimes, dans un autre pays. En 1972, les chasseurs de nazis Serge et Beate Klarsfeld, qui le cherchent depuis des années, établissent avec certitude qu’Altmann et Barbie ne font qu’un.
Le couple Klarsfeld ne lâchait jamais une piste. Ils rendent publiques leurs preuves dans la presse internationale. La pression monte, mais la Bolivie, encore sous régime militaire, refuse l’extradition. Barbie reste en Bolivie.
Il continue sa vie de Klaus Altmann. Il faut attendre 1983. La Bolivie vient de se doter d’un gouvernement démocratique, celui d’Hernán Siles Zuazo. Le nouveau régime n’a aucune raison de protéger l’ancien conseiller des dictateurs.
En janvier 1983, Klaus Barbie est arrêté à La Paz pour une dette commerciale, un prétexte légal commode. Le 5 février 1983, il est incarcéré à Lyon, dans la prison de Montluc. La même prison où il avait fait incarcérer et torturer Jean Moulin quarante ans plus tôt. En 1983 également, les États-Unis présentent des excuses officielles à la France pour avoir protégé et aidé à fuir un criminel de guerre recherché.
Ce n’est pas rien. C’est la première fois qu’un gouvernement américain reconnaît officiellement avoir couvert les agissements d’un bourreau nazi pour des raisons géopolitiques. Le procès s’ouvre le 11 mai 1987 devant la cour d’assises du Rhône, à Lyon, dans une salle d’audience spécialement construite pour l’occasion, pouvant accueillir sept cent cinquante personnes. C’est le premier procès pour crime contre l’humanité jamais tenu en France.
Neuf cents journalistes du monde entier sont accrédités. L’intégralité des débats est filmée. Il en résulte cent quarante-cinq heures d’enregistrement. Il y a quelque chose de particulier dans ce procès, quelque chose qui choque une partie de l’opinion à l’époque.
Barbie n’est pas jugé pour la torture et la mort de Jean Moulin. La prescription et les règles juridiques spécifiques aux crimes contre l’humanité font que les charges retenues concernent d’autres crimes : la rafle de l’Union générale des Israélites de France, le 9 février 1943, rue Sainte-Catherine à Lyon, qui avait vu quatre-vingt-quatre personnes arrêtées en une seule journée ; la rafle des enfants d’Izieu, le 6 avril 1944, quand Barbie avait ordonné la déportation vers Auschwitz de quarante-quatre enfants juifs cachés dans une ferme, âgés de quatre à dix-sept ans, et de leurs sept éducateurs ; et le dernier convoi de déportés partant de Lyon pour Auschwitz, le 11 août 1944, trois jours avant la libération de Paris. Des dizaines de témoins défilent à la barre pendant neuf semaines. Certains ont quatre-vingts ans.
Certains pleurent. Certains crient. Barbie, lui, refuse de se présenter à l’audience pendant une grande partie du procès. Il donne son nom comme Klaus Altmann.
Il parle peu. Quand il parle, il dit qu’il était soldat et qu’il faisait son devoir. Le 4 juillet 1987, à 0 h 40 du matin, le verdict tombe : Klaus Barbie est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour dix-sept crimes contre l’humanité. Il est reconduit dans sa cellule, à la prison Saint-Paul, à Lyon.
Il tente un pourvoi en cassation. La Cour de cassation le rejette en juin 1988. Il ne sortira jamais. Klaus Barbie meurt à la prison Saint-Paul de Lyon le 25 septembre 1991.
Il a soixante-dix-sept ans. Il est atteint d’une leucémie et d’un cancer de la prostate. Il est en détention depuis huit ans. Ses cendres sont réclamées par sa fille et rapatriées en Autriche.
Il n’a pas été exécuté, car la peine de mort avait été abolie en France en 1981, deux ans avant son arrestation. Mais il est mort en prison, à Lyon, dans la ville où il avait commis ses crimes. Et cela, personne ne peut le lui reprendre. Ce que cette histoire dit, ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme qui a résisté à la torture pendant dix-sept jours et qui en est mort.
C’est l’histoire d’un choix qui avait été fait bien avant Caluire, bien avant la prison de Montluc, bien avant l’avenue Berthelot. Jean Moulin avait déjà fait ce choix en juin 1940, à Chartres, dans une cellule allemande, quand il avait choisi de se trancher la gorge plutôt que de signer un mensonge. Il savait ce qu’il risquait. Il savait ce que la Gestapo pouvait faire à un homme qui refusait de parler.
Pourtant, quand le moment est arrivé, il n’a pas dévié. Ce que Jean Moulin n’a pas dit sous la torture de Klaus Barbie, c’est tout ce qui aurait pu détruire la Résistance française en 1943 : les noms des chefs des mouvements, les filières vers Londres, les adresses des planques, les systèmes de communication, des dizaines, peut-être des centaines de vies, des réseaux entiers, peut-être même l’issue de la guerre en France. Il n’a rien dit. C’est d’autant plus remarquable quand on considère ce que signifiait ce silence dans les conditions concrètes de 1943.
Jean Moulin n’était pas un militaire entraîné à résister à l’interrogatoire. Il n’avait pas reçu de formation antitorSure. C’était un préfet, un administrateur, un organisateur, un homme de bureau devenu chef de guerre par conviction politique, pas par formation. Ce qu’il a fait à Montluc et avenue Berthelot, il l’a fait avec les seules ressources de sa volonté.
Barbie, dans ses enregistrements posthumes, a reconnu qu’il n’avait rien obtenu de Moulin, qu’il l’avait interrogé chaque jour, que sur les questions politiques, Moulin parlait librement, sans crainte, même pour dire aux Allemands qu’ils allaient perdre la guerre, mais que dès qu’il s’agissait de ses activités, de ses contacts, de ses réseaux, c’était un silence total. Un silence de dix-sept jours. Certains historiens ont tenté de calculer ce que ce silence a coûté à la Gestapo : combien d’arrestations n’ont pas eu lieu parce que Moulin n’a pas parlé ? Combien de résistants ont survécu parce que leur nom n’est pas sorti dans cette salle de la Gestapo, avenue Berthelot ?
Il est impossible de donner un chiffre précis. Mais il est certain que la structure du Conseil national de la Résistance, unifiée un mois plus tôt, a survécu à l’arrestation de son chef. La Résistance a continué. Elle a perdu son chef.
Elle n’a pas perdu ses réseaux. Il y a une dernière chose à dire sur Klaus Barbie. Après la guerre, pendant quarante ans en Bolivie, il n’a jamais renié. Jamais.
Il a continué à se décrire comme un soldat du meilleur corps d’armée du Troisième Reich. Il a dit dans les dernières années de sa vie qu’il était fier de ce qu’il avait fait, qu’il le referait. La justice l’a rattrapé. Pas aussi vite qu’elle aurait dû.
Pas pour tous les crimes qu’il avait commis. Mais elle l’a rattrapé. Il est mort en prison, dans la ville de ses crimes, sous les yeux des survivants qui avaient témoigné contre lui. Ce n’est pas tout.
Ce n’est pas suffisant. Mais c’est ce que la justice a pu faire. Et dans l’histoire de cette époque, ce n’est déjà pas rien, parce que des dizaines d’autres bourreaux, tout aussi coupables, sont morts dans leur lit, sans avoir jamais vu l’intérieur d’une salle d’audience.


