Le 17 juin 1940, la France est à genoux. Depuis cinq semaines, l’armée allemande écrase tout sur son passage. Les blindés ont traversé les Ardennes, ont atteint la Manche, et le front allié s’est effondré. Paris est occupé depuis le 14 juin.

Des millions de civils fuient sur les routes, abandonnant tout derrière eux. Le gouvernement, réfugié à Bordeaux, est au bord de l’implosion. À midi trente, ce jour-là, le nouveau président du Conseil, le maréchal Philippe Pétain, prend la parole à la radio. Sa voix est grave, presque brisée.
Il annonce qu’il faut cesser le combat, qu’il a demandé à l’adversaire s’il était prêt à rechercher, entre soldats, dans l’honneur, les moyens de mettre fin aux hostilités. Pour beaucoup de Français, la guerre est terminée. Elle ne l’est pas. Les combats vont durer encore huit jours.
Des milliers d’hommes vont mourir après ce discours. Et l’arrêt des combats demandé par Pétain va conduire à la captivité de huit cent mille soldats français. Une question demeure alors, immense : la France a-t-elle perdu la guerre, ou seulement une bataille ? La percée de Sedan a offert à la Wehrmacht une victoire stratégique foudroyante.
Les meilleures armées françaises, britanniques et belges se retrouvent encerclées dans le nord. L’aviation allemande domine le ciel. Les communications sont coupées. Une grande partie de l’industrie du pays est à l’arrêt.
Le choc est total. La bataille de France est pratiquement perdue, aucun historien sérieux ne le conteste. Mais il faut corriger une idée reçue : le 17 juin 1940, l’armée française n’a pas disparu. Près de deux millions de soldats sont encore sous les armes.
Les combats se poursuivent sur la Loire, dans le centre, dans l’est. Dans les Alpes, les troupes françaises tiennent solidement leurs positions face à l’armée italienne, entrée en guerre au dernier moment, le 10 juin. À plusieurs endroits, les offensives italiennes sont même repoussées. La situation militaire est désespérée, mais elle n’est pas totalement effondrée.
Les pertes françaises sont terribles : à la fin de la campagne, on comptera environ soixante mille morts et plus de cent vingt mille blessés. Mais la marine nationale, quatrième flotte du monde avec ses deux cents bâtiments de combat, demeure pratiquement intacte. Des centaines de milliers de kilomètres carrés d’empire colonial restent sous souveraineté française. Plus de six cent mille hommes y sont encore mobilisables.
La bataille est donc loin d’être terminée. La vraie question n’est pas de savoir si la France dispose encore de soldats. Elle en possède. La question est ailleurs : peut-elle encore gagner ?
Continuer la guerre depuis l’Afrique du Nord est techniquement possible. Plusieurs responsables politiques y croient. Mais cette solution, envisagée tardivement, implique l’abandon immédiat de la métropole. Il faudrait transporter le gouvernement, les administrations, les militaires et les moyens industriels de l’autre côté de la Méditerranée.
Surtout, personne ne peut garantir qu’une guerre prolongée conduira un jour à la victoire. En juin 1940, les États-Unis sont neutres. L’Union soviétique est encore liée à l’Allemagne par le pacte germano-soviétique. Le Royaume-Uni semble isolé.
Pour les partisans de l’armistice, continuer le combat revient à prolonger inutilement une guerre déjà perdue. Pour leurs adversaires, l’armistice signifie sortir définitivement du conflit. À Bordeaux, deux visions de l’avenir s’affrontent. Pour Philippe Pétain, la guerre est devenue sans issue.
La métropole est perdue, l’armée recule, la population souffre. Arrêter les combats, alors que la France s’était engagée à ne pas conclure de paix séparée, apparaît comme le seul moyen d’éviter un désastre plus grand encore. Mais d’autres responsables pensent différemment. Paul Reynaud, Georges Mandel, et surtout Charles de Gaulle.
Depuis plusieurs années, de Gaulle développe une réflexion originale sur la guerre moderne. Pour lui, les conflits du vingtième siècle ne se gagnent plus seulement sur les champs de bataille, mais dans les usines, les chantiers navals, les raffineries, dans la capacité industrielle des nations. Dès mai 1940, alors que la campagne de France fait rage, il affirme que la supériorité industrielle des alliés finira par l’emporter. Pour de Gaulle, perdre Paris n’est pas nécessairement perdre la guerre.
Le 17 juin 1940, Philippe Pétain regarde la carte de France. Charles de Gaulle, lui, regarde déjà la carte du monde. La métropole peut tomber, mais l’empire français existe toujours. L’Afrique du Nord demeure intacte.
La flotte contrôle encore ses bases. La Grande-Bretagne poursuit le combat. Et surtout, les immenses ressources industrielles américaines restent potentiellement disponibles. Aujourd’hui, cette analyse semble évidente.
En juin 1940, elle paraît presque irréaliste. Pour beaucoup, la victoire allemande semble inévitable. Pourtant, au même moment, les Britanniques envisagent eux aussi le pire. Churchill fait transférer des réserves stratégiques outre-Atlantique.
Des plans de continuité gouvernementale sont étudiés. Si nécessaire, l’Empire britannique pourrait poursuivre la guerre depuis le Canada. L’idée n’est donc pas absurde. Elle est même sérieusement envisagée à Londres.
Churchill considère que l’armée allemande n’est pas invincible. Et il a raison. L’un des aspects les plus méconnus de la campagne de France concerne justement les pertes allemandes. Dans l’imaginaire collectif, la victoire allemande semble facile.
Les chiffres racontent pourtant une autre histoire. Entre le 10 mai et le 25 juin 1940, l’Allemagne perd environ trente mille hommes tués et plus de cent quinze mille blessés. Des milliers de véhicules sont détruits ou immobilisés, dont plus de sept cents chars et douze cent trente-six avions. Certes, la Wehrmacht sort victorieuse de l’affrontement, mais elle en sort éprouvée.
Ces pertes ne remettent pas en cause la victoire allemande. Berlin a toujours l’initiative. Mais elles rappellent une réalité essentielle : l’Allemagne n’est pas invincible, et la guerre est très loin d’être terminée. Le 17 juin 1940, la France n’est donc pas une nation sans armée.
Des centaines de milliers de soldats combattent encore. La flotte est intacte. L’empire existe toujours. Mais le recours aux six cent mille hommes des colonies n’a pas été envisagé.
La défaite stratégique est déjà consommée. La question n’est plus seulement militaire, elle est devenue politique. Au fond, le débat de juin 1940 ne portait pas sur la possibilité de sauver la métropole. Elle était probablement condamnée.
Le débat portait sur une autre question : fallait-il accepter la défaite de la France, ou seulement la perte de la campagne de France ? L’histoire a finalement apporté une réponse paradoxale. Le gouvernement de Philippe Pétain refuse, en juin 1940, de poursuivre la guerre depuis l’empire. Pourtant, à partir de 1942, c’est précisément l’empire qui deviendra la principale base du retour de la France dans la guerre.
Pétain voulait sauver ce qui restait de la France en quittant la guerre. De Gaulle voulait sauver la place de la France dans la guerre, quitte à perdre temporairement son territoire métropolitain. Entre ces deux paris, l’histoire a montré qu’en 1940, la perte de la métropole n’empêchait pas nécessairement la poursuite du combat. Ce que le discours de Pétain rend impossible, ce n’est pas la poursuite de la guerre, c’est la poursuite de la guerre depuis la métropole.
Ce 17 juin 1940, le gouvernement préparait déjà les conditions de l’armistice, qui devait être signé le 22 juin suivant.


