Le 4 juin 1944, dans un wagon de train vers Portsmouth, Churchill m’a regardé et m’a dit que la France n’était pas un pays allié, mais un territoire à administrer. Que la monnaie imprimée par les…

Le 4 juin 1944, dans un wagon de train vers Portsmouth, Churchill m’a regardé et m’a dit que la France n’était pas un pays allié, mais un territoire à administrer. Que la monnaie imprimée par les...

Le 4 juin 1944, à deux jours du débarquement en Normandie, Winston Churchill fit venir Charles de Gaulle dans un wagon de train qui roulait vers Portsmouth. Pas un bureau, pas une salle de conférence. Un wagon, pour pouvoir bouger, s’éloigner, garder la main sur l’espace. Mais de Gaulle ne se laissait jamais contrôler par l’espace.

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Churchill lui annonça l’imminence de l’opération Overlord. Il parla de sécurité, de secret militaire. Puis la vérité apparut : les Alliés n’avaient prévu d’associer ni la France, ni son gouvernement provisoire, ni de Gaulle lui-même à la libération. Les Américains voulaient administrer le pays libéré sous commandement militaire.

Et il y avait la monnaie. Les Alliés avaient imprimé des francs spéciaux pour la France libérée, sans aucune mention du gouvernement de Gaulle. Pour lui, c’était une insulte inacceptable. Traiter la France comme un pays occupé, pas comme une nation alliée.

Reproduire, en sens inverse, ce que Vichy avait fait avec les Allemands. De Gaulle entra dans une colère froide, précise, verticale. Pas de table renversée, pas d’éclats. Il dit à Churchill que la France n’était pas un paillasson, qu’on l’avait convoqué comme un maître d’hôtel.

Que si les Alliés voulaient libérer la France de l’occupation allemande pour la soumettre à une occupation anglo-américaine, ils se trompaient. Sur la France. Et sur lui. Il y eut des mots, ce jour-là, qui ne figurent dans aucune mémoire officielle.

De Gaulle refusa de plier. Il refusa de prononcer le discours préparé par les Alliés, qui ne mentionnait ni son gouvernement ni sa personne. Il refusa aussi d’envoyer les cent vingt officiers de liaison français réclamés pour accompagner les troupes sur les plages. Churchill, au bord de la rupture, rédigea une lettre.

Une lettre à de Gaulle, restée aux archives nationales britanniques avec une annotation au crayon bleu : « ne pas envoyer ». Il y écrivait qu’il avait essayé pendant quatre ans d’établir une camaraderie amicale, que cet espoir n’avait plus lieu d’être, et qu’il ferait savoir au monde que la personnalité du général de Gaulle était le principal obstacle entre les grandes démocraties de l’Ouest et le peuple de France. Il ne l’envoya pas. Le lendemain matin, le 5 juin, de Gaulle accepta un compromis partiel.

Il prononcerait un discours, mais le sien. Vingt officiers français rejoindraient les Alliés, pas cent vingt. Une capitulation en termes militaires. Une victoire d’un point de vue gaullien : la France serait présente sur les plages de Normandie le 6 juin, ne serait-ce qu’à travers vingt hommes et une voix sur la BBC.

Cette histoire ne commence pas là. Elle commence quatre ans plus tôt, en juin 1940. La France venait de tomber. En six semaines, le gouvernement légal avait signé l’armistice.

Des millions de Français fuyaient sur les routes. Et un général de brigade à titre temporaire, inconnu du grand public, traversa la Manche avec pour tout bagage une conviction absolue : la France n’avait pas perdu la guerre, elle avait perdu une bataille. Ce général, c’était Charles de Gaulle. Sans armée, sans mandat, sans argent.

Il avait Churchill et les studios de la BBC. Dès leur première rencontre, à Londres, Churchill l’avait regardé et, selon plusieurs collaborateurs présents, avait dit : « Voici le connétable de France. » Un titre médiéval. Un hommage.

Peut-être aussi une façon de poser les règles d’une relation qui allait durer cinq ans, faite de respect mutuel et d’exaspération constante. Ils étaient condamnés l’un à l’autre. Churchill avait besoin de de Gaulle pour incarner la France libre, pour prouver au monde, surtout aux Américains, que la France n’était pas morte. De Gaulle avait besoin de Churchill pour la BBC, les bases, les financements, la survie concrète de la France libre en territoire britannique.

Aucun des deux n’a jamais aimé cette condition. Churchill dirigeait une coalition de guerre, gérait Roosevelt, gérait Staline, gérait les chefs d’état-major de l’Empire britannique. Et il devait en plus gérer de Gaulle, un général sans armée ni territoire qui se comportait comme s’il dirigeait une puissance mondiale. Lord Moran, le médecin personnel de Churchill, consigna dans son journal une conversation de janvier 1943, à Casablanca.

Churchill sortait d’une réunion avec de Gaulle, exaspéré. Il lui avait dit quelque chose qui n’était pas destiné à être répété : « Son pays a abandonné la lutte. Lui-même n’est qu’un réfugié. Si nous lui retirons notre appui, c’est un homme fini.

Et regardez-le : on croirait Staline avec deux cents divisions. »

Colère. Et peut-être admiration cachée. La conférence d’Anfa, en janvier 1943, fut un moment clé.

Roosevelt et Churchill y avaient invité de Gaulle pour une réconciliation publique avec le général Giraud, plus commode, plus malléable. De Gaulle refusa d’abord de venir. Churchill le contraignit avec une formule prononcée en français : « Mon général, si vous m’obstaclerez, je vous liquiderai. »

De Gaulle vint.

Il serra la main de Giraud devant les photographes. Une poignée de main tellement réticente qu’ils durent la refaire plusieurs fois pour que les caméras aient le temps de capter l’image. Roosevelt était satisfait. Churchill était soulagé.

De Gaulle repartit à Londres sans avoir cédé un centimètre de plus que ce qu’il voulait bien céder, et en ayant obtenu, par son obstination, une reconnaissance implicite de sa position de chef de la France libre. C’est à cette époque que la phrase commença à circuler dans les couloirs de la conférence. Pas encore sous sa forme définitive, mais l’idée était là. La croix de Lorraine.

L’emblème adopté par les Forces françaises libres en juillet 1940 pour s’opposer symboliquement à la croix gammée. Une croix à deux traverses, ancienne, chargée d’histoire. Et Churchill, selon plusieurs sources britanniques, aurait dit à ses collaborateurs que de toutes les croix qu’il avait portées pendant la guerre, la plus lourde avait été la croix de Lorraine. La phrase telle qu’elle circule est une formulation polie d’une réalité beaucoup plus dure.

Une version de salon d’une accusation intime. Elle insulte de Gaulle tout en lui rendant hommage. Elle dit qu’il est insupportable et en même temps irremplaçable. Qu’on ne se débarrasse pas d’une croix qu’on porte volontairement.

Et Churchill, qui portait de Gaulle depuis 1940, aurait pu le lâcher à Casablanca. Il aurait pu le lâcher à Portsmouth. Il ne l’a jamais lâché. Pourquoi ?

Peut-être parce qu’il savait, au fond, que de Gaulle avait raison. Que traiter la France comme un territoire à administrer sans consulter son gouvernement légitime était une insulte à la France et aux Français. Peut-être parce que Churchill, sous sa fureur, avait un sens de l’histoire assez développé pour comprendre que détruire de Gaulle à quarante-huit heures du débarquement serait une erreur fatale. Ou peut-être parce qu’après quatre ans à se battre contre de Gaulle et grâce à de Gaulle, il y avait quelque chose qui ressemblait, même sans le dire, à du respect.

Le 11 novembre 1944, cinq mois après le débarquement, Churchill arriva à Paris. De Gaulle l’attendit à l’aéroport et le conduisit à pied sur les Champs-Élysées, sous les acclamations de centaines de milliers de Parisiens. Harold Nicholson, député britannique présent ce jour-là, écrivit dans son journal qu’Anthony Eden lui avait dit que Churchill n’avait pas arrêté de pleurer pendant toute la cérémonie. Les Parisiens criaient son nom d’une façon qu’il n’avait jamais entendue.

Churchill pleurait. De Gaulle marchait à côté de lui. Il ne pleurait pas. Ce n’était pas son style.

Le 6 novembre 1958, Charles de Gaulle, redevenu président de la République, rouvrit à titre exceptionnel l’ordre de la Libération, fermé depuis 1945, pour y admettre un seul nouveau compagnon : Winston Churchill. Il épingla lui-même la croix de la Libération sur sa poitrine et dit : « Je tiens à ce que Sir Winston Churchill sache ceci. La cérémonie d’aujourd’hui signifie que la France sait ce qu’elle lui doit. »

Churchill, qui avait dit que la croix de Lorraine était sa croix la plus lourde, portait maintenant une croix de Lorraine en cristal, offerte par les compagnons de la Libération.

Certains avaient proposé une croix en métal très lourde, portée sur un brancard par quatre compagnons. Le bon goût l’avait emporté. La croix en cristal pesait un peu plus d’un kilo. Churchill l’emporta à Chartwell, sa maison dans le Kent.

Elle y resta jusqu’à sa mort, en janvier 1965. De Gaulle assista à ses funérailles. Pas en tant qu’invité ordinaire. En tant que représentant de la France, chef d’État.

Et peut-être, en dehors de tout protocole, en tant que quelqu’un qui savait mieux que quiconque ce que cela avait coûté à Churchill d’être Churchill. De tenir. De ne pas envoyer la lettre. De porter la croix jusqu’au bout.

Personne ne sait avec certitude quand Churchill a prononcé cette formule, dans quel contexte, avec quelle intonation. Si elle était amère, affectueuse, ou les deux à la fois. Ce que l’on sait, c’est qu’elle a circulé très tôt parmi ses collaborateurs. Ce que l’on sait, c’est que de Gaulle en était conscient.

Ce que l’on sait, c’est que ni l’un ni l’autre n’a jamais voulu qu’elle soit oubliée. Parce qu’une phrase qui dit que vous êtes le fardeau le plus lourd d’un homme est paradoxalement aussi une façon de dire que cet homme ne vous a jamais lâché. Qu’il vous a porté. Que vous étiez assez important pour peser quelque chose.

De Gaulle, qui comprenait les symboles mieux que quiconque, savait ce que cela voulait dire. Porter une croix, en France, n’est pas une métaphore ordinaire. C’est une métaphore de sacrifice consenti. Quelque chose qu’on aurait pu poser.

Qu’on n’a pas posé. Churchill ne l’a pas posée. Même quand il avait la lettre rédigée, même quand il avait le crayon dans la main. En 1965, après la mort de Churchill, de Gaulle dit de lui : « Dans le grand drame, il a été le plus grand.

» Cinq mots. Un homme qui en disait toujours trop peu dit exactement ce qu’il fallait dire. Et il n’a jamais expliqué pourquoi il avait attendu la mort de Churchill pour le dire. Peut-être parce que ces deux hommes ne se disaient les choses importantes qu’indirectement.

À travers des symboles, des croix, des lettres non envoyées, des poignées de main recommencées pour les photographes. À travers une phrase sur un fardeau qui était peut-être la déclaration d’un respect que ni l’un ni l’autre n’était capable de formuler autrement.