«Ne leur envoyez rien» — Comment 850 légionnaires français sont revenus de chez les Japonais

«Ne leur envoyez rien» — Comment 850 légionnaires français sont revenus de chez les Japonais

Le 9 mars 1945 à 19 heures, l’ambassadeur du Japon se présenta au palais du gouverneur général avec un document de deux pages. Le texte exigeait que l’ensemble des forces françaises d’Indochine passe sous commandement japonais. Le délai courait jusqu’à 21 heures.

Les lignes téléphoniques entre les garnisons furent coupées avant que la réponse ait été rédigée. Entre 20 heures et 21 heures, les postes français furent attaqués sur toute la longueur de la colonie, de la frontière chinoise au delta du Mékong. Les garnisons apprirent la rupture en entendant les premières rafales sur leurs propres murs d’enceinte.

L’affaire fut réglée en une nuit, après quatre ans et demi pendant lesquels l’administration française avait continué de fonctionner sous occupation japonaise.

Au confluent de la rivière Claire et du fleuve Rouge se trouvait l’état-major du 5e régiment étranger d’infanterie. Les Japonais entrèrent dans le cantonnement avant minuit. Le chef de corps, le lieutenant-colonel Bellock, fut pris dans son bureau et emmené vers l’arrière, où il fut tenu plusieurs semaines au fond d’une fosse à chaux.

Le commandant Laroir fut atteint à l’arme blanche dans un couloir et ne s’en releva pas. En moins de trois heures, le régiment perdit son commandement, ses transmissions et ses dépôts de munitions. Les bataillons dispersés dans le haut Tonkin apprirent ce qui se passait par le silence de la radio à Hajang, sur la frontière chinoise.

Une section de discipline commandée par l’adjudant-chef Suri tint jusqu’au lever du jour. Sur 87 hommes, 82 restèrent sur la position.

Dans la citadelle de Hanoï, l’adjudant Romane engagea les automitrailleuses du régiment dans les rues intérieures et les servit jusqu’à épuisement des munitions. 17 de ces hommes tombèrent, 20 furent blessés et lui-même fut relevé grièvement atteint. Plus loin dans la ville, la compagnie du capitaine Omessa tint vingt heures à un contre dix avant de rendre les armes faute de cartouches.

Sur la route de Chine, le détachement motorisé du lieutenant Duronsouille se battit toute la nuit et toute la journée du 10, et son chef fut blessé deux fois avant la fin. L’Indochine comptait 12 000 soldats européens et 62 000 soldats indochinois sous uniformes français. Elle ne disposait d’aucune aviation.

À l’aube du 10 mars, l’essentiel de ce dispositif avait cessé d’exister. Plus de 1 000 hommes ne revinrent pas des combats de la première nuit, et 12 000 partirent en captivité.

La garnison de Langson, qui tenait la route de Chine, fut réduite dans la journée du 10, et son commandement ne reparut jamais. Environ 4 000 hommes passèrent au travers, éparpillés sur les pistes de montagne sans ordre et sans liaison entre eux. Dans les collines à l’ouest de Viettri, des groupes se mirent en marche vers le nord-ouest sans avoir reçu d’ordre.

Des sections de légionnaires, des compagnies de tirailleurs tonkinois, des isolés venus de postes détruits, tous remontaient les mêmes pistes dans la même direction. Le 11 mars à Tson, un général les attendait avec une carte et un point de rassemblement. Il s’appelait Marcel Alessandri.

Il avait commandé ce même régiment étranger quatre ans plus tôt, et il ne disposait ni de ravitaillement, ni d’appui aérien, ni d’une liaison sûre avec qui que ce soit. Il fit compter ce qui arrivait et donna la direction.

Par les pistes du haut Tonkin, la frontière chinoise la plus proche se trouvait à plus de 1 000 kilomètres. L’arrangement qui venait de finir avait tenu depuis septembre 1940. Le Japon occupait le pays, contrôlait les ports, les aérodromes et les voies ferrées, et laissait l’administration française gérer le reste.

Les fonctionnaires percevaient l’impôt, la police faisait sa tournée. Les régiments montaient la garde sur leur propre caserne. Tokyo mit fin à cette construction quand elle cessa d’être rentable.

Les Alliés remontaient dans le Pacifique. Un débarquement sur la côte annamite paraissait possible, et la France de 1945 n’était plus celle de 1940. Les 74 000 hommes en uniforme français devenaient, du point de vue japonais, une force ennemie stationnée à l’intérieur du dispositif.

L’ultimatum du 9 mars fut la formalité qui précéda l’attaque de deux heures.

Le terrain sur lequel la colonne allait marcher est un des plus fermés d’Asie. Le haut Tonkin est un empilement de chaînes calcaires orientées nord-ouest, coupé de gorges où coulent la rivière Noire et la rivière Claire, avec des cotes à plus de 1 000 mètres et des versants couverts de forêts denses. Les pistes suivent les crêtes ou le fond des vallées.

Elles font trois pas de large et se transforment en boue dès les premières pluies de printemps. Le Yunnan chinois se trouve au nord derrière cette masse. Aucune route carrossable ne relie directement Tson à la frontière.

Tout ce qui devait passer devait passer à pied ou à dos de mulet. La route directe vers la Chine existait pourtant et elle était bonne. Elle montait de Hanoï vers Langson, franchissait la frontière à la porte de Chine et rejoignait le Guangxi en terrain roulant.

Les Japonais la fermèrent en 24 heures avec la garnison qui la gardait.

Le seul itinéraire qui restait passait par le nord-ouest, par le pays Taï, la haute rivière Noire et les montagnes du nord du Laos, avant de remonter sur le Yunnan. Il faisait environ trois fois la distance de l’autre, et il ne comportait aucun point de ravitaillement organisé. C’est celui qu’Alessandri prit parce qu’il n’y en avait pas d’autres.

Le 5e régiment étranger d’infanterie tenait le haut Tonkin depuis des années, et il le tenait éparpillé. L’état-major était à Viettri, les premier et deuxième bataillons à Tong, le troisième bataillon du capitaine Lenoir à Yen Kwang et Yen Binh. Un détachement motorisé stationné à Langson, une section de discipline à Hajang.

D’autres détachements à Sonla, à Kanglaï et à Vig. Cette dispersion faisait la loi coloniale ordinaire. Un poste par vallée, un peloton par piste.

Le 9 mars, elle livra le régiment aux Japonais morceau par morceau. Chaque cantonnement attaqué seul et sans voisin capable de le secourir. Aucun des bataillons ne put donner la main à un autre avant le mois d’avril.

Ce qui remonta vers Tson n’avait ni le matériel ni les effectifs d’un régiment. Les hommes portèrent des armes d’avant-guerre, une dotation de cartouches calculée pour une garnison et non pour une campagne, et ce qu’ils avaient pu sortir des magasins avant que les Japonais y entrent. Le train de combat se réduisait à des mulets et à des porteurs.

Il n’y avait pas de service de santé au-delà du paquet de pansement individuel et de quelques caisses de médicaments. Les postes radio qui fonctionnaient encore n’avaient personne à appeler. Sur 850 légionnaires environ, une partie marchait déjà avec des blessures reçues dans la nuit du 9.

La Légion étrangère recrute des étrangers pour servir la France sous contrat de cinq ans, et elle leur reconnaît la nationalité française par le sang versé. Les légionnaires du 5e étranger venaient d’Europe centrale, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, des Balkans, et beaucoup s’étaient engagés avant 1939. La guerre avait effacé les pays d’où ils venaient, redessiné les frontières et changé les régimes.

Pour une partie d’entre eux, l’Indochine était le seul endroit où ils avaient une adresse, et le régiment la seule institution qui les connaissait par leur nom. Ce sont ces hommes qui formèrent les arrière-gardes pendant trois mois. Ils marchaient vers un pays qui n’était pas le leur pour rejoindre une France qu’aucun d’eux n’avait vue depuis des années.

Marcel Alessandri était né à Boulogne-sur-Mer le 23 juillet 1895. Officier d’infanterie coloniale, il avait pris le commandement du 5e régiment étranger d’infanterie en 1941, quand l’officier désigné pour ce poste n’avait pas pu rejoindre l’Indochine. En mars 1945, il était général de division à titre temporaire et servait sous les ordres du général Sabattier, qui commandait les troupes du Tonkin.

Sabattier avait déplacé son poste de commandement quelques jours avant le coup de force et sortit vers la Chine de son côté avec une poignée d’hommes. La colonne qui se formait sur les pistes revint à Alessandri. Il connaissait le régiment qu’il allait ramener mieux que n’importe quel officier disponible.

Cette colonne n’était pas une colonne de la Légion. Elle comptait environ 5 000 hommes, dont 3 200 Indochinois, tirailleurs tonkinois, tirailleurs laotiens, personnel de l’infanterie coloniale et supplétifs des postes de montagne.

Les 850 légionnaires du 5e étranger en formaient l’ossature et l’arrière-garde. Les Européens et les Indochinois marchèrent dans la même formation, avec la même ration et la même dotation de cartouches, ce qui n’était pas la règle habituelle des campagnes coloniales. Le calcul d’Alessandri tenait en une ligne : sortir vers le nord tant que les Japonais n’avaient pas fermé l’échelle, et ne jamais laisser la colonne se couper en deux.

Les Japonais s’y employaient. Le 10 mars, le troisième bataillon du 5e étranger accrocha vers Tienen Kien pour dégager la route des isolés qui remontaient encore. Le 11 mars à Tong, le lieutenant-colonel Bertrand Marcelin, qui venait de prendre le régiment à la place de Bellock, tomba avec deux officiers et 25 légionnaires.

En 48 heures, le 5e étranger avait perdu deux chefs de corps. Le troisième prit la suite sans cérémonie sur une piste en pleine marche.

Les compagnies continuèrent de monter vers le nord-ouest en se relayant à l’arrière-garde une journée chacune. Du 15 au 20 mars, la section du lieutenant Chînel exécuta un décrochage sur 80 kilomètres à l’ouest de Suyut. Le principe d’un décrochage de ce type est simple et coûteux.

La section s’installe sur un rétrécissement de piste, laisse la pointe japonaise arriver au contact, tire assez longtemps pour obliger l’adversaire à se déployer, puis roule avant l’enveloppement et recommence trois kilomètres plus loin. Chînel refit l’opération pendant six jours sur un terrain où chaque position abandonnée était définitivement perdue. Chaque arrêt se payait en cartouches qui ne seraient donc pas remplacées.

Pendant ces six jours, le gros de la colonne gagna la distance qui lui manquait pour atteindre la rivière Noire.

À quelques centaines de kilomètres de là, au Yunnan, stationnait la 14e force aérienne américaine du général Claire Chennault. Elle disposait de bombardiers, de chasseurs et d’avions de transport. Elle survolait régulièrement le haut Tonkin, et elle était la seule force alliée en mesure de ravitailler la colonne par air.

Chennault écrivit plus tard que les ordres reçus du grand quartier général précisaient que les unités françaises ne devaient recevoir ni armes ni munitions. La décision était politique. Le président Roosevelt considérait que la France n’avait pas à revenir en Asie après la guerre, et un parachutage d’armes à des troupes françaises en Indochine aurait contredit cette ligne.

Chennault appliqua l’ordre à la lettre tout en écrivant qu’il savait ce que cela signifiait pour les hommes au sol. Sur le terrain, cela signifiait qu’il n’y aurait pas de réapprovisionnement en cartouches, pas d’évacuation sanitaire et pas de largage de vivres.

Ce que les hommes portaient était tout ce qu’ils auraient jusqu’à la Chine. Les chefs de section se mirent à compter les chargeurs comme on compte des rations. L’ordre de tir passa au coup par coup, et l’usage de l’arme automatique fut réservé aux ruptures de contact.

Les blessés qui ne pouvaient plus marcher furent portés sur des brancards de bambou par des équipes relevées toutes les heures sur des pistes où deux hommes de front ne passaient pas. Personne dans la colonne ne connaissait la raison exacte du silence allié, et la question ne fut posée qu’après la guerre. Le 18 mars, le premier bataillon du 5e étranger fut accroché à Ban Nangia et laissa 26 hommes.

Le 22, il repoussa une nouvelle attaque à Tiendong et tint la piste ouverte jusqu’au passage du dernier échelon. Les Japonais avaient compris la direction générale du mouvement et cherchaient désormais à couper la colonne en deux plutôt qu’à la poursuivre.

Ils utilisaient des unités fraîches portées par les rares axes carrossables et arrivaient souvent sur les points de passage avant les Français. La colonne dut alors marcher de nuit et se battre de jour. Les étapes s’allongeaient à chaque orage parce que la boue prenait les mulets jusqu’au poitrail.

Le 26 mars au soir, le deuxième bataillon décrocha de son là sous le feu. La compagnie d’appui du capitaine Guillaume resta en position pour couvrir le mouvement et se fit détruire sur place. Une soixantaine d’hommes y furent perdus dans la nuit.

Une section entière disparut du côté de Toacho et ne rejoignit jamais. Le bataillon sortit de la cuvette au petit matin du 27 avec ses blessés et sans s’émuler. Cette nuit-là fixa la règle du reste de la marche.

L’arrière-garde tenait jusqu’à ce que le gros soit hors de portée, quel qu’en soit le prix. Et la relève de l’arrière-garde se faisait à l’heure prévue.

Les 28 et 29 mars, le régiment livra bataille au col des Méos. Le col est un passage à flanc de montagne étroit, dominé des deux côtés, et il commandait l’accès à toute la haute région. Les Japonais s’y étaient installés avant l’arrivée des Français.

Les compagnies attaquèrent en escaladant les pentes latérales pour prendre les positions par le haut à la grenade et à l’arme individuelle, sans aucun appui d’artillerie. Une quinzaine d’hommes restèrent sur les rochers. Le col fut ouvert dans la journée du 29, et derrière lui commençait la partie du parcours où la colonne cessa de croiser des villages.

Le 30 mars, six appareils américains apparurent au-dessus de la colonne et ouvrirent le feu sur les positions japonaises qui la suivaient. Personne ne les avait demandés, et rien ne les avait annoncés. Ils firent leur passe, virèrent au nord et ne revinrent pas.

Ce fut le seul appui aérien allié de toute la marche, et il dura le temps d’un passage.

Un seul largage de caisses de munitions aurait modifié le régime de tir de la colonne pour les semaines suivantes. Il n’y en eut aucun, et l’ordre du grand quartier général resta ce qu’il était jusqu’à la frontière. La colonne continua avec ce qu’elle avait sur le dos.

Le 1er avril, les premier et deuxième bataillons attaquèrent des positions japonaises qui barraient l’itinéraire du nord. Le capitaine Komarov tomba pendant l’assaut. L’attaque n’aboutit pas, et la colonne dut se rabattre vers l’ouest sur la cuvette de Dien Bien Phu, un fond de vallée du pays Taï dont le nom ne disait alors rien à personne.

Le détour coûta plusieurs jours de marche et allongea l’itinéraire de plusieurs dizaines de kilomètres. Il évita l’encerclement qui se refermait par l’est et par le sud. À partir de ce point, la colonne quitta le haut Tonkin pour les montagnes du nord du Laos.

Le 4 avril, les trois bataillons se retrouvèrent à Hongoa. C’était la première fois depuis le 9 mars que le 5e étranger était rassemblé sur un même point. Les compagnies se comptèrent, redistribuèrent les cartouches, versèrent les hommes des unités détruites dans celles qui tenaient encore.

Les effectifs à ce moment tenaient dans un carnet de section. Les officiers survivants prirent des commandements qui dépassaient de deux échelons leur grade, et des sergents se retrouvèrent à la tête de compagnie. Le rassemblement dura une journée, puis la colonne repartit vers le nord.

Le 6 avril, le troisième bataillon fut coupé de la colonne pendant un décrochage, et sa 10e compagnie disparut entièrement du dispositif. Aucune liaison ne fut rétablie avec elle. Le bataillon poursuivit sa route sans savoir si ces hommes étaient encore en état de marcher, et la compagnie fut portée sur les états comme non rentrée.

Personne ne fut envoyé à sa recherche parce qu’il n’y avait personne à envoyer et parce que s’arrêter revenait à faire coincer le reste de la colonne.

La décision fut prise en quelques minutes sur une piste par un capitaine qui commandait ce qui restait du bataillon. La marche continua vers le nord. Le 11 avril, ce qui restait du troisième bataillon contenait encore les Japonais sur les arrières.

Le capitaine Lenoir commandait à ce moment une centaine d’hommes, soit l’effectif théorique d’une compagnie pour un bataillon qui en comptait trois. Ils tinrent les points de passage successifs pendant que le gros s’éloignait, sans appui et sans possibilité de recompléter. Le 22 avril, le sergent-chef Vanvin fut atteint à Tienfuk en couvrant un décrochage et ne s’en releva pas.

Les Japonais réduisirent leur pression à mesure que la colonne s’enfonçait dans des zones où leurs propres axes logistiques ne suivaient plus. À partir de la mi-avril, l’adversaire principal cessa d’être l’armée japonaise. Le reste fut une affaire de marche.

Les hommes avançaient de 15 à 25 kilomètres par jour selon le relief, en colonne par un sur des pistes où l’on passe une jambe dans le vide à chaque virage. La ration se réduisit au riz acheté ou échangé dans les villages de montagne, complété par ce que les tirailleurs savaient trouver en forêt. Le paludisme et la dysenterie prirent plus d’hommes que les Japonais.

Les chaussures lâchèrent avant les pieds, et des sections entières terminèrent le parcours avec des semelles taillées dans des sangles de portage. Les blessés portés depuis le mois de mars étaient toujours dans la colonne, sur les mêmes brancards, avec les mêmes équipes qui se relayaient. Les 3 200 Indochinois de la colonne pouvaient s’arrêter à tout moment.

Ils étaient chez eux. Leur famille se trouvaient dans les vallées que la colonne traversait, et les Japonais avaient fait savoir que les tirailleurs rentrant chez eux ne seraient pas inquiétés. Quitter la piste ne demandait qu’un pas de côté dans la nuit.

La grande majorité resta jusqu’à la frontière chinoise, c’est-à-dire jusqu’à un pays étranger où ils n’avaient rien à faire et personne à retrouver. Les tirailleurs tonkinois formèrent une part importante des arrière-gardes de la seconde moitié du parcours, sur un terrain qu’ils connaissaient mieux que quiconque dans la colonne. Les guides qui ouvrirent les dernières étapes vers le Yunnan venaient de leur rang.

Le passage par le nord du Laos ajouta trois semaines. Les Japonais tenaient les basses vallées, et la colonne dut rester en altitude sur des crêtes où l’eau manquait et où les villages étaient trop pauvres pour nourrir plusieurs milliers d’hommes. Les étapes furent calculées d’un point d’eau à l’autre.

Les mulets encore vivants portèrent les blessés et les caisses de munitions dans cet ordre. Les colonnes s’étiraient sur plusieurs kilomètres et mettaient une demi-journée à défiler par un col.

À la fin du mois d’avril, les éléments de tête aperçurent les premières bornes de la frontière chinoise plantées sur des passages que rien ne distinguait des précédents. Le 2 mai 1945, les derniers éléments du 5e régiment étranger d’infanterie franchirent la frontière du Yunnan à hauteur de la borne numéro 5. Ils marchaient depuis le 9 mars, soit 93 jours, et ils avaient parcouru plus de 1 000 kilomètres.

Ils passèrent en formation, en armes, avec leurs blessés et leurs drapeaux. Les autorités chinoises les dirigèrent sur Seoting, où la colonne se regroupa. C’était la première fois depuis deux mois que les hommes dormaient sans arrière-garde en position.

Les armes furent nettoyées le lendemain dans l’ordre des compagnies, comme au quartier. Le compte fut fait à Semaing. 109 étaient portés disparus en plus des pertes de la nuit du 9 mars.

Le 5e étranger avait laissé environ les trois quarts de son effectif entre Viettri et le Yunnan.

Les compagnies existaient encore sur le papier avec des effectifs de section. Sur l’ensemble du coup de force japonais, plus de 1 000 hommes n’étaient pas revenus, 12 000 étaient en captivité, et environ 4 000 avaient atteint la Chine. La colonne d’Alessandri était la seule formation d’Indochine sortie constituée avec son encadrement, son armement et ses états.

Les Français restèrent au Yunnan jusqu’à la capitulation japonaise du mois d’août. Ils ne furent pas réarmés par les Américains pendant cette période et ne participèrent pas aux opérations alliées de la fin de la guerre en Chine. Le régiment employa ses mois à se remettre debout : récupération des isolés qui continuaient d’arriver par la frontière, remise en état des armes, reconstitution des cadres à partir des sous-officiers qui avaient tenu les arrière-gardes.

Les états nominatifs furent réécrits de mémoire, les archives du corps étant restées à Viettri. Les hommes reprirent du poids, soignèrent leurs pieds et attendirent des instructions qui mirent des semaines à venir de Paris.

Quand la nouvelle de la capitulation japonaise arriva, le 5e étranger était le seul corps français d’Extrême-Orient encore capable d’aligner des unités constituées. Le régiment fut reconstitué en bataillon de marche. En février 1946, il alignait 655 Européens et 328 Indochinois.

Une partie de ces hommes avait fait la marche de 1945. L’autre venait des renforts arrivés de France et des anciens prisonniers libérés des camps japonais. Le 5e étranger repartit ensuite au Tonkin sur les mêmes vallées et les mêmes pistes.

Les cartes qu’il emportait étaient annotées par ceux qui les avaient parcourues à pied dans l’autre sens. Les noms de Son La, du col des Méos et de la haute rivière Noire y figurent avec les distances réelles entre points d’eau. Alessandri fut nommé délégué du Haut Commissaire pour le nord de l’Indochine d’août à octobre 1945, puis commissaire de la République et commandant militaire au Cambodge en 1946.

Le 17 août 1948, il prit le commandement des forces terrestres du Nord-Vietnam. Il conduisait alors des opérations sur le terrain qu’il avait traversé à pied trois ans plus tôt, avec des unités dont une partie de l’encadrement venait de la colonne. Il quitta l’armée en 1955.

Les officiers qui avaient marché avec lui en 1945 occupaient à cette date des commandements de bataillons et de régiments dans toute l’Union française. Il manquait encore une compagnie. La 10e du deuxième bataillon avait été coupée le 6 avril quelque part entre Unghoa et la haute rivière Noire, et elle figurait depuis sur les états comme non rentrée.

Elle arriva à Semaing le 3 juillet 1945, deux mois après tout le monde, ayant traversé le haut Tonkin et le nord du Laos par ses propres moyens, sans carte de la frontière et sans savoir où était passé le régiment. Les hommes avaient leurs armes.