Des dizaines de milliers d’hommes issus du monde arabe ont porté l’uniforme allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Palestiniens, Irakiens, Algériens, Tunisiens, Syriens, présents dans des unités sous commandement du Reich, dans des structures de propagande diffusées en arabe depuis Berlin, dans des campagnes de recrutement organisées au cœur des camps de prisonniers de guerre. Ce n’est pas une rumeur ni une thèse complotiste. C’est consigné dans les archives fédérales allemandes, dans les documents déclassifiés des services de renseignement britanniques, dans les correspondances personnelles du grand mufti de Jérusalem conservées à Paris.

Et pourtant, ce chapitre n’a jamais trouvé sa place dans les grands récits de la guerre. Non pas parce qu’il serait trop obscur, mais parce qu’il est trop dérangeant pour trop de camps à la fois. Il existe une règle non écrite dans l’écriture de l’histoire. Certains chapitres ne disparaissent pas parce qu’ils sont perdus.
Ils disparaissent parce que trop de gens, de trop de côtés différents, ont eu intérêt à ce qu’ils restent enfouis. Ce dossier-là, c’est exactement cela. Quand on commence à chercher vraiment, pas à survoler, les traces de soldats arabes ayant servi dans des structures sous commandement allemand, on ne tombe pas sur le vide. On tombe sur des archives bien remplies, des rapports d’interrogatoires détaillés, des correspondances diplomatiques, des listes d’effectifs.
Le matériel existe, il a toujours existé. La question n’a jamais été de le trouver. La question a toujours été de savoir pourquoi personne ne voulait vraiment le regarder en face. Trois silences, trois raisons distinctes, et aucune d’entre elles n’est accidentelle.
Le premier silence vient des puissances coloniales elles-mêmes, la France et la Grande-Bretagne au premier rang à la Libération. Ces deux empires avaient encore des dizaines de millions de sujets en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Asie. Admettre publiquement que des centaines de milliers d’hommes issus de ces territoires avaient choisi, sous une forme ou une autre, de se battre contre eux ou de collaborer avec leur ennemi, c’était ouvrir une porte qu’on ne pouvait plus refermer. Car la question suivante était inévitable : pourquoi ces hommes ont-ils préféré l’ennemi à leur colonisateur ?
Et cette réponse, honnête, documentée, vérifiable, était politiquement intenable en 1945. Alors on a refermé le dossier. Pas officiellement. Simplement, on ne l’a pas ouvert.
Le deuxième silence est arabe. Dans les décennies qui ont suivi la guerre, les mouvements nationalistes du monde arabe ont construit leur récit fondateur autour d’un axe clair : la résistance à l’Occident, la lutte anticoloniale, la dignité retrouvée. Ces récits avaient besoin de clarté morale, d’un camp juste et d’un camp oppresseur. La figure d’hommes arabes servant dans des unités nazies, recrutés par des officiers SS, utilisant leurs uniformes allemands pour fuir des camps de prisonniers français, ne rentrait pas proprement dans ce cadre.
Elle le compliquait d’une manière que personne ne voulait expliquer à ses propres populations dans les années cinquante et soixante, au moment où ces populations venaient tout juste de conquérir leur indépendance. Ce n’est pas que ce passé n’existait pas. C’est qu’il était trop encombrant pour la construction nationale. Le troisième silence, celui qu’il faut nommer directement parce qu’il est le plus chargé, vient du terrain où ce sujet touche à la Shoah.
Haj Amin al-Husseini, grand mufti de Jérusalem, a rencontré Adolf Hitler en novembre 1941. Il a recruté des musulmans pour des unités Waffen-SS. Il a diffusé de la propagande en arabe depuis Berlin, appelant au soulèvement contre les Britanniques et les Alliés. Ce sont des faits.
Mais ce terrain a été si massivement instrumentalisé, utilisé comme arme dans le débat israélo-palestinien, gonflé par certains, minimisé par d’autres, que la nuance historique a presque entièrement disparu. Ce qui reste, la plupart du temps, c’est la polémique, pas l’analyse. Ce n’est pas que les historiens ne savaient pas. Les archives ont été accessibles bien avant que quiconque commence vraiment à en parler sérieusement.
Ce qui manquait, c’était la volonté de poser la question sans aussitôt la transformer en munition. Un historien américain, Jeffrey Herf, a commencé à publier des travaux rigoureux sur ce sujet à partir des années 2000. David Motadel, en Grande-Bretagne, a suivi avec une analyse approfondie de la relation entre le régime nazi et l’islam. Ces travaux existent, ils sont sérieux, mais ils sont peu lus hors des cercles académiques.
Pendant ce temps, le sujet continue de circuler principalement sous forme de pamphlet, dans un sens ou dans l’autre. Berlin, novembre 1941. La ville est en guerre depuis deux ans. L’Afrikakorps avance en Libye.
L’opération Barbarossa a commencé en juin ; des millions de soldats allemands s’enfoncent en territoire soviétique, dans un froid qui commence à tuer autant que les combats. Et dans les bureaux de la chancellerie du Reich, un homme arrive de Jérusalem via Rome avec une requête précise et une conviction simple : l’ennemi de mon ennemi est mon allié. Cet homme s’appelle Haj Amin al-Husseini. Il est grand mufti de Jérusalem, la plus haute autorité religieuse sunnite de Palestine, nommée par les Britanniques en 1921 et, depuis lors, en guerre permanente contre leur présence dans la région, contre le mandat britannique, contre l’immigration juive en Palestine, contre ce qu’il percevait comme le démantèlement programmé du monde arabe au profit de puissances étrangères.
Il a fui la Palestine après l’échec de la grande révolte arabe. Il a traversé l’Irak, le Liban, l’Iran, finalement l’Italie, et il est arrivé en Allemagne avec une offre — ou plutôt une demande déguisée en offre : mobiliser le monde musulman contre les Britanniques et les Français, en échange d’une déclaration publique du Reich reconnaissant l’indépendance des pays arabes. La rencontre avec Hitler a lieu le 28 novembre 1941. Les notes de cette réunion existent.
Elles sont dans les archives fédérales allemandes, à Fribourg, et elles ont été publiées. Ce que ces notes montrent, rédigées côté allemand, pas côté arabe, c’est un homme qui savait exactement ce qu’il demandait et qui savait aussi, très probablement, qu’il ne l’obtiendrait pas sous la forme qu’il espérait. Hitler répond de manière vague sur la déclaration publique. Il parle de « l’heure appropriée ».
Il ne signe rien. Ce qu’al-Husseini obtient concrètement, c’est un bureau à Berlin, un financement mensuel — les archives britanniques l’estiment à plusieurs dizaines de milliers de marks — et une liberté d’action pour organiser ce que le régime attendait de lui. Ce qu’il va faire de cette liberté d’action est documenté. À partir de 1942, al-Husseini devient l’un des visages arabes de la propagande nazie diffusée vers le monde musulman.
Les émissions radio de Berlin en arabe portent régulièrement sa voix. Les messages sont calibrés : anti-britanniques, anti-français, antisionistes. La rhétorique religieuse islamique est intégrée pour donner une légitimité que les officiers SS ne pouvaient pas eux-mêmes revendiquer. Mais son rôle ne s’arrête pas à la propagande.
En 1943, al-Husseini participe au recrutement de la 13e division de montagne Waffen-SS, connue sous le nom de division Handschar, du nom d’un sabre traditionnel. Cette division est composée majoritairement de Bosniaques musulmans. Son recrutement pose un problème idéologique évident pour le régime : la théorie raciale nazie classe les Slaves, et les Bosniaques en font partie, parmi les populations inférieures. Himmler contourne le problème par une acrobatie conceptuelle : les Bosniaques musulmans sont désignés comme descendants de Croates de sang pur, donc acceptables.
La bureaucratie de la race plie quand les besoins militaires l’exigent. Al-Husseini joue un rôle actif dans cette opération. Il visite les recrues. Il prononce des discours religieux légitimant l’enrôlement.
Des mosquées de campagne accompagnent la division. Les soldats ont droit à des rations halal. Ce n’était pas du respect. C’était de l’instrumentalisation, et il le savait.
C’est là que le dossier devient inconfortable à tenir. Al-Husseini a rencontré les architectes d’une extermination industrielle. Il leur a demandé leur aide contre ses propres ennemis. Il a recruté des hommes pour des unités qui ont commis des atrocités dans les Balkans ; les archives yougoslaves documentent des massacres attribuables à la division Handschar, principalement contre des civils serbes et juifs.
On peut reconstituer la logique géopolitique de ces choix, mais elle reste difficile à regarder en face sans se demander ce qu’il savait et quand il l’a su. Les historiens ne s’accordent pas complètement sur l’étendue réelle de sa connaissance de la Shoah en cours. Il est certain qu’il a activement demandé aux autorités allemandes et hongroises, en 1943, d’empêcher des juifs d’émigrer vers la Palestine, y compris des enfants. Cette demande est documentée.
Les conséquences de cette demande le sont aussi. Et après la guerre, cet homme n’a jamais été jugé. Les Britanniques l’ont brièvement détenu en France en 1945, puis relâché. Les archives diplomatiques britanniques, disponibles depuis les années quatre-vingt, sont assez claires sur les raisons : un procès public aurait risqué de le transformer en martyr dans le monde arabe, dans un contexte de tension croissante en Palestine et de décolonisation imminente en Inde.
La décision politique a prévalu sur toute autre considération. Ce n’était pas une exception. C’était une pratique habituelle de l’après-guerre, appliquée à des dizaines de cas similaires à travers le monde. Il est mort au Liban en 1974.
Il n’a jamais rendu de comptes. Un camp de prisonniers de guerre en Libye, 1942. Pas de nom, pas de grade connu. Juste un homme parmi plusieurs milliers : tirailleurs algériens, marocains, tunisiens capturés après les avancées de l’Afrikakorps.
Dans le désert nord-africain, les forces coloniales françaises avaient subi des pertes lourdes. Beaucoup de leurs soldats, recrutés de force ou sous contrat dans les territoires sous mandat, s’étaient retrouvés face à des blindés allemands sans soutien logistique suffisant, sans retraite possible, dans une chaleur qui transformait le métal des armes en brûlure. Et maintenant, ils attendaient. Les conditions dans ces camps variaient, mais les rapports du Comité international de la Croix-Rouge de l’époque, ainsi que les témoignages recueillis par les services de renseignement britanniques après la guerre, convergent sur un point : pour les soldats issus des troupes coloniales françaises, le traitement était distinct de celui réservé aux prisonniers européens.
Pas systématiquement pire — dans certains camps, les situations différaient selon les commandants locaux — mais marqué d’une ambiguïté particulière que les Allemands ont rapidement appris à exploiter. C’est dans ce contexte qu’arrivent les officiers de recrutement. La Légion arabe libre, en allemand Arabisches Freikorps, avait été formée en 1941, restructurée et élargie en 1942. Son recrutement ne reposait pas principalement sur l’idéologie.
Il reposait sur une proposition beaucoup plus simple, beaucoup plus difficile à refuser quand on est derrière des barbelés dans le désert libyen : rejoindre la légion ou rester. Recevoir une solde, des vêtements, de la nourriture correcte, ou continuer à attendre dans des conditions qui s’aggravaient à mesure que la guerre s’étirait. Ce n’était pas un choix libre, mais c’était présenté comme un choix. Les estimations d’effectifs varient selon les sources.
Les archives britanniques parlent de six mille à dix mille hommes au total sur l’ensemble de la durée de la guerre. Les chiffres allemands sont parfois plus élevés, et probablement gonflés à des fins de propagande. Ce que les documents s’accordent à dire, c’est que ces unités n’étaient pas des combattants d’élite. Elles étaient déployées principalement en Grèce, dans les Balkans, parfois en soutien logistique en Afrique du Nord.
Leur rôle opérationnel réel était limité. Leur rôle symbolique pour Berlin était considérable : la preuve vivante que le Reich pouvait rallier le monde musulman à sa cause. Je ne peux pas vous dire ce que ces hommes croyaient vraiment. Les interrogatoires britanniques d’après-guerre ne sont pas des confessions.
Ce sont des documents de renseignement militaire conçus pour extraire des informations opérationnelles sur les positions, les effectifs, les chaînes de commandement, pas pour comprendre les motivations intimes d’un tirailleur capturé en Grèce en 1944. Ce que ces documents révèlent, c’est ce que ces hommes voulaient bien dire à leurs interrogateurs. Et ce qu’un homme dit à son interrogateur dans une position de totale vulnérabilité n’est pas nécessairement ce qu’il pense. Ce que j’ai, ce sont des fragments, et les fragments ne suffisent pas à constituer un jugement.
Mais il y a quelque chose qui revient de manière assez constante dans ces témoignages partiels : une haine du colonialisme français ou britannique qui précédait de loin tout contact avec l’Allemagne nazie. Ces hommes n’avaient pas attendu la guerre pour avoir des raisons d’en vouloir à leurs colonisateurs. Certains venaient de régions où des révoltes avaient été écrasées dans le sang : le Rif marocain, le Constantinois algérien. Certains avaient des pères ou des oncles qui avaient combattu pour la France pendant la Première Guerre mondiale et qui étaient rentrés sans droits supplémentaires, sans reconnaissance, sans rien.
La promesse coloniale — combattez pour nous et vous serez traités en égaux — avait déjà été faite, et déjà rompue. Ces hommes ont servi dans des structures sous commandement allemand. C’est le fait : collaborer. Ce mot porte avec lui tout le poids de la France de Vichy, et on le projette parfois sur des situations très différentes.
Ce que je veux dire précisément, c’est qu’ils ont porté un uniforme sous autorité nazie, dans des unités intégrées à la machine de guerre du Reich. Et les raisons de ce service — la contrainte du camp, une solde, une conviction anticoloniale sincère, ou les trois à la fois — variaient considérablement d’un homme à l’autre, et probablement à l’intérieur d’un même homme selon les jours. Ce n’était pas de l’idéologie nazie, presque jamais. C’était quelque chose de plus vieux, de plus profond, et d’autant plus douloureux à regarder : des hommes que leurs propres empires avaient mis dans une position où l’ennemi de leur colonisateur pouvait leur sembler, au moins un moment, au moins une alternative.
Un rapport d’interrogatoire britannique daté de 1944, concernant un homme capturé dans le nord de la Grèce, contient une phrase que j’ai notée la première fois que je l’ai lue, et que je n’ai pas réussi à tout à fait laisser derrière moi depuis. L’interrogateur demande à cet homme pourquoi il a rejoint la Légion. La réponse consignée est courte. Elle dit en substance : « Il ne savait pas exactement pourquoi il se battait, mais il savait très clairement contre quoi il s’était battu toute sa vie.
» L’interrogateur a inscrit la réponse sans commentaire. Et le dossier s’arrête là. Chaque soir, depuis les studios de la Rundfunkhaus de Berlin, une voix parlait en arabe. Pas en allemand.
En arabe, calibré, fluide, religieuse par moments, politique par d’autres. Une voix qui s’adressait directement aux populations du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord comme si elle les connaissait, comme si elle parlait depuis l’intérieur de leur monde, plutôt que depuis la capitale d’un régime qui, dans ses documents internes, les considérait comme racialement inférieurs. Les émissions arabes de Radio Berlin avaient commencé en 1939. Elles continuaient avec une régularité et une sophistication croissantes jusqu’au dernier mois de la guerre.
C’est l’un des aspects les moins connus de la stratégie nazie, et l’un des plus révélateurs, parce qu’il montre avec une clarté presque clinique comment le régime était capable de tenir deux langages absolument contradictoires en même temps, sans que l’un perturbe jamais l’autre. Un régime qui hiérarchisait les races de manière absolue dans ses documents internes, et qui diffusait simultanément un message de fraternité dans la lutte aux populations qu’il considérait biologiquement inférieures. La propagande n’a pas de cohérence morale. Elle n’en a jamais eu.
Elle a seulement des objectifs. Et les objectifs, ici, étaient précis. Le contenu des émissions arabes ne parlait presque jamais de la supériorité aryenne. Ce discours-là était consciemment effacé des communications destinées au monde arabe.
Les responsables de la propagande nazie, en particulier au sein du ministère de Goebbels, avaient compris très tôt que diffuser la théorie raciale nazie vers des populations arabes revenait à torpiller leur propre message de recrutement. On ne peut pas demander à quelqu’un de se battre à vos côtés tout en lui expliquant qu’il se situe trois échelons en dessous de vous dans l’échelle de l’humanité. Alors, on ne le disait pas. On diffusait autre chose.
Les émissions combinaient trois registres avec une précision calculée. D’abord, l’anticolonialisme : la dénonciation de la présence britannique en Palestine, en Irak, en Égypte, de la présence française au Maghreb, présentées comme une occupation étrangère illégitime que le Reich combattait également sur d’autres fronts. Ensuite, l’antisionisme : des messages virulents contre l’immigration juive en Palestine, souvent habillés d’un vocabulaire religieux islamique pour leur donner une légitimité que la rhétorique purement politique n’aurait pas eue. Et enfin, des appels directs au soulèvement : des incitations concrètes à saboter les infrastructures militaires alliées, à refuser de coopérer avec les administrations coloniales, à rejoindre des mouvements de résistance pro-allemands là où ils existaient.
Si vous avez grandi dans un pays qui a vécu sous occupation étrangère, ou si vous avez entendu vos parents ou vos grands-parents décrire ce que c’était, vous comprenez quelque chose que les manuels d’histoire française ou britannique ne transmettent pas : la haine du colonisateur pouvait être assez profonde, assez ancienne, assez légitime dans son origine, pour rendre l’ennemi de cet ennemi audible. Pas juste, pas justifié dans ses conséquences, mais compréhensible dans son contexte. Et c’est exactement cette résonance-là que la propagande nazie cherchait à activer. Non pas en créant un sentiment qui n’existait pas, mais en se greffant sur un sentiment qui existait depuis des décennies avant la guerre.
C’est ce qui rend ces émissions si troublantes à écouter aujourd’hui. Des enregistrements partiels ont survécu. Certains sont accessibles dans les archives sonores allemandes. La voix d’al-Husseini lui-même y apparaît plusieurs fois, lente, posée, s’appuyant sur des références coraniques que ses interlocuteurs reconnaissaient, glissant entre le politique et le religieux avec une fluidité qui montrait qu’il n’y avait pour lui pas de frontière nette entre les deux.
Mais les émissions de Berlin n’étaient pas son seul outil. En parallèle se déployait une opération de recrutement plus directe, menée cette fois dans les camps de prisonniers de guerre à travers l’Europe occupée. Des émissaires arabes, pour la plupart, parfois accompagnés d’officiers allemands, parlant l’arabe ou le français, se rendaient dans les camps où étaient détenus des soldats issus des armées coloniales françaises. Ils apportaient avec eux un message simple : l’Allemagne ne vous considère pas comme ses ennemis.
Vos ennemis sont à Paris et à Londres, et nous pouvons vous donner les moyens de leur résister. Dans certains camps de France occupée, ces opérations de recrutement ont été documentées avec une précision qui surprend. Les rapports de la Sicherheitspolizei, la police de sécurité nazie, détaillent les noms des recrues, leurs origines, leurs motivations déclarées. Ces documents sont dans les archives fédérales.
Ils n’ont pas été publiés en dehors des cercles académiques. Ce qui ressort de ces rapports, et c’est là que le tableau se complique encore davantage, c’est que le recrutement ne fonctionnait pas uniformément. Dans certains camps, les taux d’engagement étaient significatifs. Dans d’autres, les émissaires repartaient presque bredouille.
Les raisons de ces écarts ne sont pas toujours claires. Parfois, c’était la présence de sous-officiers algériens ou marocains qui maintenaient une cohésion et décourageaient les défections. Parfois, c’était simplement la méfiance envers les promesses allemandes. Une méfiance qui n’était pas irrationnelle, étant donné que les conditions de vie dans les unités auxiliaires n’étaient pas exactement celles qu’on avait décrites à la recrue.
Et puis il y a le cas de l’Irak. En avril 1941, un officier nationaliste irakien nommé Rachid Ali al-Gillani prend le pouvoir par un coup d’État soutenu logistiquement par Berlin et Rome. Son régime tient trente jours avant d’être écrasé par une contre-offensive britannique venue de Transjordanie et d’Inde. Al-Gillani s’enfuit en Iran puis en Allemagne, où il rejoint al-Husseini dans les bureaux berlinois de la collaboration arabe.
Et ce qui se passe à Bagdad dans les jours qui suivent l’effondrement de son régime ne figure presque jamais dans les récits de cet épisode. Les 1er et 2 juin 1941, alors que la transition de pouvoir est encore chaotique, une violence de masse éclate contre la communauté juive de Bagdad. On l’appelle le Farhoud, un mot arabe qui désigne un pogrom, un déchaînement. Près de deux cents morts selon les estimations les plus conservatrices, des centaines de blessés, des milliers de maisons et de commerces pillés ou incendiés sur plusieurs quartiers de la ville.
Une communauté juive présente à Bagdad depuis vingt-six siècles, depuis Nabuchodonosor, depuis l’exil babylonien, frappée en deux jours d’une violence que personne n’avait anticipée à cette échelle. Le Farhoud n’est ni pleinement reconnu dans l’historiographie arabe, ni pleinement intégré dans les récits de la Shoah. Il se situe dans un entre-deux inconfortable, trop lié au contexte colonial et nationaliste arabe pour être simplement assimilé à la persécution nazie en Europe, trop violent et trop ciblé pour être réduit à une explosion spontanée sans lien avec la propagande pro-nazie qui avait saturé Bagdad pendant des mois. C’est l’un des événements les plus enfouis de cette période, et son enfouissement n’est pas davantage un hasard que les autres silences de ce dossier.
L’après-guerre a produit des tribunaux. Nuremberg, Tokyo, d’autres procès moins connus dans des villes moins photographiées. Il a produit des condamnations, des exécutions, des peines de prison. Il a produit une architecture juridique internationale entièrement nouvelle ; la notion même de crime contre l’humanité naît de cette période, forgée dans l’urgence de nommer ce qui venait de se passer.
Et il a produit, en parallèle, un nombre considérable d’arrangements silencieux. Haj Amin al-Husseini est arrêté en France en mai 1945. Il est placé en résidence surveillée dans la banlieue parisienne, pas en prison. En résidence surveillée, avec une liberté de mouvements relative et des visiteurs.
En mai 1946, il s’échappe, déguisé selon certaines sources, avec un faux passeport syrien. Il rejoint l’Égypte puis la Palestine où il reprend une activité politique. Personne ne l’a sérieusement cherché. Les archives diplomatiques britanniques déclassifiées dans les années quatre-vingt donnent une réponse assez directe sur les raisons de cette inaction : les services de renseignement de Sa Majesté avaient évalué qu’un procès public d’al-Husseini devant un tribunal international aurait eu des conséquences imprévisibles dans le monde arabe, à un moment où la Palestine était en ébullition, où l’Inde se préparait à l’indépendance, où l’Empire britannique sentait sous ses pieds un sol qui se dérobait.
Transformer le grand mufti en accusé, c’était risquer de le transformer en martyr. Et un martyr était précisément ce que Londres ne pouvait pas se permettre de créer en 1946. La décision politique a prévalu. Elle prévaut presque toujours.
Ce n’est pas une exception propre à ce dossier. C’est une constante de l’après-guerre que les grands récits sur Nuremberg ont tendance à masquer. Pour chaque responsable jugé publiquement, il y en avait plusieurs dizaines dont le dossier avait été refermé, classé, transmis à une administration qui n’avait ni le temps ni l’intérêt de l’ouvrir. Les empires qui sortaient de la guerre avaient besoin de leurs territoires, de leurs ressources, de leurs sujets.
Ouvrir tous les dossiers de collaboration coloniale aurait été une entreprise politiquement suicidaire. Alors, on ne les a pas rouverts. Du côté des États arabes nouvellement indépendants, le traitement de ce passé a pris des formes différentes selon les pays et les décennies, mais rarement la forme d’un examen honnête. En Égypte, al-Husseini a été reçu avec des égards.
En Jordanie, dans certains cercles nationalistes palestiniens, sa résistance anticoloniale a été mise en avant, ses années berlinoises minimisées ou réinterprétées. Ce n’est que progressivement, à partir des années quatre-vingt-dix, que des voix arabes ont commencé à traiter ce chapitre avec la complexité qu’il méritait, et encore principalement dans des cercles académiques peu audibles hors de leur spécialité. Il est mort en 1974 à Beyrouth, sans procès, sans compte-rendu public, avec, selon les témoignages de ceux qui l’ont connu dans ses dernières années, une conviction intacte d’avoir eu raison. Ce que ce dossier laisse derrière lui, une fois qu’on a fermé les derniers rapports et rangé les photocopies d’archives, ce n’est pas une conclusion propre.
C’est une série de questions que l’histoire officielle a préféré ne pas poser. Qu’est-ce qu’on appelle collaboration, quand le pays qu’on est censé trahir vous occupait depuis des générations et ne vous avait jamais accordé les droits qu’il accordait à ses propres citoyens ? Qu’est-ce que la loyauté signifie pour un tirailleur algérien recruté de force, envoyé mourir dans un désert pour un empire qui ne le reconnaissait pas comme son égal ? Ces questions ne sont pas des excuses.
Elles ne blanchissent rien de ce qui a été fait. Pas le recrutement SS, pas la propagande, pas le Farhoud, pas les demandes d’al-Husseini aux autorités hongroises pour bloquer l’immigration d’enfants juifs. Ces faits restent ce qu’ils sont. Mais l’histoire ne se lit pas honnêtement si on refuse de regarder le sol sur lequel elle s’est bâtie.
Le colonialisme a créé des conditions. La guerre a exploité ces conditions avec une efficacité froide et méthodique. Des hommes ont fait de mauvais choix à partir de situations injustes, dans un monde qui ne leur avait, pour la plupart, jamais vraiment offert de bons choix. Cette phrase n’est pas une absolution.
C’est une description. Et la différence entre les deux est précisément ce que l’histoire superficielle n’arrive pas à tenir. Ce qui me trouble encore, après des mois passés sur ce dossier, c’est moins ce que ces hommes ont fait que ce que nous avons collectivement décidé d’en faire après. Le silence n’est pas neutre.
Il prend position. Il dit : cette histoire est trop compliquée pour être racontée, trop dangereuse pour être nommée, trop inconfortable pour trouver sa place dans les récits que nous voulons transmettre à nos enfants. Mais les archives, elles, ne font pas ce choix-là. Elles restent là, dans leurs boîtes en carton acide, dans leurs salles de lecture à Fribourg, à Kew et à Vincennes, avec leurs tampons de déclassification et leurs feuillets jaunis.
Et elles attendent que quelqu’un décide que la vérité complexe vaut mieux que le silence confortable. C’est pour cela que je fais ces vidéos. Si cela a changé votre vision de la guerre, même légèrement, c’est pour cela que je fais ces vidéos.


