Le 24 août 1944, des membres du comité d’épuration frappent à la porte de Gabrielle Chanel, au Ritz. Elle a passé quatre ans auprès de l’occupant, protégée d’un officier du renseignement allemand….

Le 24 août 1944, des membres du comité d’épuration frappent à la porte de Gabrielle Chanel, au Ritz. Elle a passé quatre ans auprès de l’occupant, protégée d’un officier du renseignement allemand....

Le 24 août 1944, la France vient de retrouver sa liberté. Les cloches de Notre-Dame sonnent encore entre les murs de Paris libéré, et d’inconnus s’embrassent dans les rues. Mais la libération n’est pas seulement une victoire, c’est aussi un compte à régler. Dans les arrière-salles de commissariats improvisés, les comités d’épuration commencent leur travail.

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Des femmes sont tondues sur les places publiques pour avoir fréquenté des soldats allemands. Des hommes sont arrêtés pour moins que cela. La France libérée cherche ses traîtres, et elle en trouve parfois au bon endroit. Ce jour-là, des membres du comité d’épuration entrent dans l’hôtel Ritz.

Ils montent jusqu’à la suite 302 et frappent. La porte s’ouvre. Gabrielle Chanel se tient devant eux, impeccable, pas une trace de panique sur le visage. Elle les suit sans résistance.

L’interrogatoire est mené quelque part dans le bâtiment. Il dure quelques heures, pas des jours. Puis elle est relâchée. Aucune explication publique, aucune convocation, aucune note officielle accessible.

Dans la France où des femmes sont humiliées pour avoir servi des bières à des soldats allemands, Gabrielle Chanel, qui a vécu quatre ans au Ritz auprès de l’occupant, protégée d’un officier du renseignement du Reich, retourne dans sa suite et reprend sa vie comme si de rien n’était. Ce silence est la première anomalie de ce dossier. Pas la plus grave, mais la première. Pour comprendre ce qui s’est passé ce matin d’août, il faut remonter quatre ans en arrière.

Et pour comprendre ces quatre années, il faut comprendre qui était Gabrielle Chanel avant la guerre. Retour en 1938. La rue Cambon est un empire. Trois mille cinq cents ouvrières coudent sous ses ordres, et son parfum, le N°5, se vend sur quatre continents.

En moins de vingt ans, elle a imposé son nom comme synonyme d’une certaine idée de la France : élégante, moderne, libérée des ornements inutiles. Elle n’a pas inventé des vêtements, elle a inventé une façon de se tenir dans le monde. Mais derrière cette façade de puissance, une blessure la ronge depuis quatorze ans. En 1924, elle a signé un accord avec deux hommes d’affaires, Théophile et Pierre Wertheimer.

Eux ont apporté le capital nécessaire pour industrialiser la production de son parfum. En échange, ils ont obtenu soixante-dix pour cent des droits sur le N°5. Chanel n’en a gardé que dix. Le reste est allé à l’intermédiaire qui avait organisé la rencontre.

Dix pour cent sur le parfum le plus vendu au monde. Elle n’a jamais digéré cette affaire. Ses proches en témoignent, ses correspondances aussi. Ce n’était pas un simple regret commercial, c’était une plaie d’orgueil autant que financière, et pour une femme comme elle, les deux étaient difficiles à séparer.

Avant la guerre, elle a tenté plusieurs recours juridiques. Tous ont échoué. Le contrat était solide, les Wertheimer avaient de bons avocats. Puis l’occupation commence, et les leviers changent.

Les lois d’aryanisation entrent en vigueur à l’automne 1940 sous le gouvernement de Vichy. Elles sont conçues pour dépouiller les Français juifs de leurs biens au profit de propriétaires dits « aryens ». Une mécanique de spoliation industrielle habillée en procédure administrative. Pour Chanel, c’est une opportunité qu’elle saisit sans hésitation visible.

En août 1940, elle écrit au commissariat général aux questions juives. Elle demande officiellement que les droits sur le N°5 lui soient restitués en vertu des nouvelles dispositions légales. Les archives ont conservé cette lettre. Elle est rédigée avec soin, dans la langue froide et précise de la revendication commerciale, ce qui la rend encore plus difficile à lire que les mots de la haine.

Ce que Chanel ignore, ou ce qu’elle apprendra rapidement, c’est que les Wertheimer ont anticipé. Dès mai 1940, avant même la capitulation française, Pierre Wertheimer a transféré toutes ses parts à un industriel français non juif, Félix Amiot, un constructeur aéronautique. Amiot est ce qu’on appelle un homme de paille : il détient les parts sur le papier pour les préserver le temps que la tempête passe, avec l’accord tacite qu’elles seront restituées après la guerre. Un coup joué en quelques semaines depuis un pays en train de s’effondrer.

Chanel perd cette manche. Sa requête est rejetée : Amiot n’est pas juif, les lois d’aryanisation ne s’appliquent pas. Mais elle revient. En 1942, elle relance une offensive juridique plus agressive, avec l’appui direct de fonctionnaires du régime qui ont intérêt à lui être favorables.

Cette obstination me frappe encore aujourd’hui. Ce n’est pas de la cupidité simple, elle gagnait déjà très bien sa vie. C’est quelque chose de plus entêté, comme si récupérer ses droits était devenu une affaire de principe, une façon de réécrire une humiliation vieille de vingt ans. L’occupation lui offrait enfin le tribunal qu’elle n’avait jamais eu.

Pendant tout ce temps, à quelques étages au-dessus de ses ateliers, un homme s’installe dans sa vie. Un Allemand, aristocrate, bilingue, charmant. Il s’appelle Hans Günther von Dincklage. Son métier réel : agent de l’Abwehr, le service de renseignement militaire du Reich, depuis le milieu des années trente.

Il arrive dans la vie de Chanel avec la discrétion caractéristique des gens pour qui la discrétion est un métier. Il a quarante-cinq ans en 1940, elle en a cinquante-sept. Il est né d’une mère britannique et d’un père prussien, un mélange rare qui lui permet de naviguer entre les mondes. Il parle français sans accent perceptible, connaît Paris, ses salons, ses codes.

Et il a compris, bien avant la plupart de ses collègues, que le vrai renseignement ne se récolte pas dans les sous-sols mais à table, dans les dîners, dans les conversations qui se poursuivent après le départ des domestiques. Les circonstances exactes de leur première rencontre restent floues dans les archives, ce qui n’a rien de surprenant pour un homme dont le travail consistait précisément à effacer les traces de ses contacts. Ce qui est documenté, c’est la suite. Von Dincklage obtient pour Chanel le droit de résider au Ritz, dont les étages supérieurs ont été réquisitionnés par l’occupant dès l’été 1940.

Elle s’installe à la suite 302. Il occupe des chambres dans le même établissement. Ils partagent repas, soirées, une vie quotidienne qui, vue de l’extérieur, ressemblait à une simple liaison entre une femme célèbre et un homme bien né. Mais von Dincklage n’était pas un aristocrate désœuvré.

Les services allemands ouvrent une fiche à son nom en 1940. Le nom de code est « Westminster », en référence à son ancienne liaison avec le duc de Westminster, l’un des hommes les plus riches d’Angleterre. Une relation qui remontait aux années vingt et qui lui avait ouvert des portes dans l’aristocratie britannique que très peu de Françaises auraient pu franchir. Ce n’est pas un hasard si ses handlers allemands ont choisi ce nom.

Ses accès mondains à Londres, à Madrid, dans les cercles diplomatiques neutres, c’est exactement ce qu’ils veulent exploiter. Ses déplacements pendant les années d’occupation ne sont pas tous documentés avec la même précision. Certaines dates exactes font encore débat entre historiens. Ce qui est établi, c’est qu’elle se rend à Madrid au moins une fois en 1943, et que ces voyages figurent dans les rapports de l’Abwehr retrouvés après la guerre dans les archives fédérales allemandes.

Dans une Europe occupée où un Français ordinaire ne pouvait pas franchir une ligne de démarcation sans autorisation écrite, elle traverse les frontières avec facilité. Ce détail m’a frappé la première fois que je l’ai rencontré dans les documents. Cette facilité n’était pas le privilège du talent ou de la célébrité. C’était le privilège de l’utilité.

Elle servait à quelque chose, alors on la laissait passer. Pendant ce temps, rue Cambon, les ateliers tournent au ralenti. La guerre a réduit la clientèle, les matières premières manquent, plusieurs couturières ont fui. Chanel a fermé sa maison de couture dès septembre 1939, officiellement à cause de la guerre.

Mais le parfum, lui, continue de se vendre. Les soldats allemands en stationnement à Paris achètent des flacons de N°5 pour les offrir à leurs femmes et à leurs maîtresses. Une ironie que les dix pour cent de Chanel enregistrent sans sourciller dans les comptes. À la fin de l’année 1943, la guerre a changé de visage.

Stalingrad est tombé en février, l’Afrique du Nord est perdue depuis mai, les Alliés ont débarqué en Sicile en juillet. Dans les couloirs du pouvoir à Berlin, ceux qui savent lire une carte comprennent que le Reich ne gagnera pas cette guerre. La question n’est plus de savoir si l’Allemagne peut dominer l’Europe, mais si elle peut survivre en tant qu’État. C’est dans ce contexte que Walter Schellenberg entre dans l’histoire de Chanel.

Il dirige le service de renseignement extérieur des SS, souvent en concurrence avec l’Abwehr. Il a trente-trois ans, il est brillant, froid, parfaitement conscient que le régime qu’il sert est en train de perdre pied. Son idée est simple dans son principe, vertigineuse dans son audace : utiliser Chanel comme intermédiaire non officiel pour transmettre à Winston Churchill une offre de pourparler secret. Une paix séparée à l’Ouest.

L’Allemagne cesse les hostilités contre les Britanniques et les Américains. En échange, les Alliés occidentaux laissent le Reich concentrer toutes ses forces contre l’Union soviétique. Le nom de l’opération : Modellhut, « modèle de chapeau » en français. Le choix de Chanel n’est pas arbitraire.

Elle connaît Churchill depuis les années vingt. Ce n’est pas une simple relation mondaine : elle l’a reçu dans ses propriétés, ils ont chassé et dîné ensemble. Churchill a peint des toiles dans le sud de la France lors de jours où Chanel était présente. Cette proximité est documentée dans les mémoires de plusieurs contemporains et dans la correspondance privée de Churchill, partiellement accessible aux archives de Cambridge.

Elle accepte la mission. Je l’ai relu plusieurs fois dans les sources en cherchant une trace de contrainte, de pression, de menace qui aurait pu expliquer ce oui. Je n’en ai pas trouvé. Les rapports de Schellenberg la décrivent comme coopérative, impliquée, proposant elle-même des ajustements au plan.

Elle n’est pas recrutée de force. Elle participe. Pour rendre le voyage à Madrid crédible, Chanel emmène une autre femme, Vera Lombardi, une ancienne amie dont le mari, officier italien, est prisonnier de guerre. Chanel lui a promis d’intercéder pour obtenir sa libération.

Vera croit faire un voyage humanitaire. Elles arrivent à Madrid en décembre 1943. L’ambassadeur britannique en poste à ce moment-là est Sir Samuel Hoare, un diplomate expérimenté, habitué au jeu compliqué d’une capitale neutre en temps de guerre. Chanel tente de le contacter pour qu’il transmette un message à Churchill.

La formulation exacte de ce message ne figure pas dans les documents auxquels j’ai eu accès. Ce qui est documenté, c’est la réponse de Hoare : il refuse de transmettre. La mission échoue dans l’antichambre d’un ambassadeur qui a compris qu’il n’avait aucun intérêt à ouvrir cette boîte. Mais c’est là que le dossier devient vraiment inconfortable.

Dans les archives britanniques, il existe une note de service datée de 1944 qui mentionne Chanel par son nom de code. Ce document a été partiellement caviardé lors de sa déclassification. Certains passages restent masqués dans la version accessible au public, et ne seront rendus plus lisibles que dans les années 2000, après des demandes successives de chercheurs. Ce que la note révèle dans ses parties accessibles suffit à poser une question que personne n’a vraiment tranchée : est-ce que Churchill a été informé de la mission Modellhut malgré l’échec de Madrid ?

Et si oui, que savait-il exactement au moment où Chanel a été relâchée en quelques heures le 24 août 1944, pendant que Paris chantait dehors ? Certains historiens estiment que Churchill lui-même a facilité sa libération pour éviter un procès qui aurait rendu public l’existence de l’opération Modellhut, et potentiellement des contacts entre son entourage et des émissaires du Reich. Je ne peux pas affirmer que c’est ce qui s’est passé. Mais le timing ne s’explique pas facilement autrement.

Et une note caviardée dans les archives d’un gouvernement qui classe encore certains dossiers de cette période, quatre-vingts ans après les faits, n’est pas un silence anodin. Dans ce métier, c’est le silence qui parle le plus fort. Chanel quitte Paris rapidement. Pas en fuite désordonnée, ce n’est pas son style, mais avec cette efficacité froide qu’elle appliquait à tout.

Quelques semaines après sa libération, elle est en Suisse. Elle s’installe à Lausanne, à l’hôtel Beau Rivage, un établissement au bord du lac où les chambres sont chères, les couloirs silencieux, et les questions rares. Von Dincklage la rejoint. Ils y vivent plusieurs années dans une sorte de suspension.

Ni exilés officiels, ni condamnés, ni innocentés. Juste absents. La Suisse de 1945 est pleine de gens comme eux. Von Dincklage sera expulsé du territoire suisse en 1949, déclaré indésirable par les autorités fédérales sans que les motifs précis soient rendus publics.

Il partira pour Ibiza, puis disparaîtra progressivement des archives vivantes. Il mourra en 1964 dans une relative obscurité, sans avoir jamais fait l’objet d’un procès. Chanel, elle, reste en Suisse. Elle a de l’argent.

Les droits sur le N°5 ont continué à produire pendant toute la guerre. Et les Wertheimer, revenus à Paris après la libération, ont repris leur part des mains d’Amiot, exactement comme prévu. Ce retour mérite qu’on s’y arrête. Pierre et Théophile ont survécu.

Leurs parts ont survécu. Et en 1947, ils proposent à Chanel un accord de rachat de ses parts restantes, pour une somme qui la rendra financièrement indépendante jusqu’à la fin de sa vie. Elle accepte. Les deux camps signent.

Les archives notent cette transaction sans commentaire. Mais il y a quelque chose dans ce dénouement qui résiste à une lecture simple : les hommes qu’elle avait tenté de dépouiller par les lois raciales d’un régime d’occupation lui ont acheté une retraite confortable. L’histoire aurait pu finir autrement pour tout le monde, et elle le savait. Pendant neuf ans, elle reste à Lausanne.

Elle reçoit des visites, entretient des correspondances, travaille parfois sur des projets qui n’aboutissent pas. Puis, en 1954, à soixante et onze ans, elle annonce la réouverture de sa maison de couture. Ce qui se passe ensuite est à sa façon aussi révélateur que tout ce qui a précédé. La presse française accueille son retour avec une réserve prudente.

Quelques critiques sont sèches, certains journaux rappellent discrètement ces années d’occupation. Mais la presse américaine, elle, est enthousiaste. Les Américains voient Chanel comme une icône revenue d’entre les morts créatifs. La collection de février 1954 est d’abord jugée datée par les confrères parisiens, trop sobre, trop classique dans un Paris qui rêve de New Look.

Puis progressivement, le balancier revient. Les ventes reprennent, le nom reprend de l’altitude. Et le dossier de l’Abwehr reste dans ces tiroirs. Pas détruit, pas introuvable, disponible pour qui cherche.

Mais personne, dans les grandes rédactions, dans les maisons d’édition, dans les cercles du journalisme culturel français des années cinquante et soixante, ne cherche vraiment. Il y a une décision collective non formulée, le genre de décision qui n’a pas besoin d’être écrite. Chanel est un symbole utile. La France d’après-guerre a besoin de ces symboles, et les symboles utiles ont ceci en commun : on préfère ne pas les retourner.

Elle mourra au Ritz le 10 janvier 1971, dans sa chambre. La même suite où elle a passé les années d’occupation, les années de von Dincklage, les années Modellhut. Le Ritz lui avait réservé sa place. Il était difficile d’imaginer qu’elle dormirait ailleurs.

Ses derniers mots, selon sa femme de chambre présente ce soir-là, auraient été une plainte sur la façon dont on meurt. Difficile de savoir ce qu’elle voulait dire exactement. Les derniers mots des gens célèbres sont toujours un peu arrangés après coup. Ce qui reste, c’est le dossier.

Et ce que ce dossier révèle n’est pas seulement ce qu’une femme a fait pendant quatre ans dans une Europe en guerre. C’est la facilité avec laquelle une société peut décider qu’une certaine grandeur mérite d’être préservée, même au prix de ce qu’elle a coûté à d’autres. Chanel n’a pas survécu à cette période malgré son talent. Elle a survécu parce que son talent était commode à célébrer, parce que son nom valait plus propre que souillé, et parce que la question de ce qu’elle avait fait, si on la posait vraiment jusqu’au bout, aurait obligé à poser d’autres questions sur d’autres noms, d’autres dossiers, d’autres silences dans d’autres hôtels.

L’amnésie collective n’est jamais accidentelle. Elle est choisie, renouvelée, entretenue par des gens raisonnables, souvent bien intentionnés, qui ont simplement décidé que certaines vérités coûtaient plus cher qu’elles ne rapportaient. C’est peut-être ça, la vraie leçon de ce dossier. Pas ce qu’elle a fait.

Ce que nous avons choisi de ne pas voir.