On a toujours raconté cette guerre comme une affaire d’hommes. Les généraux, les bourreaux, les dictateurs, tous masculins. Mais les archives disent autre chose. Plus de 3 500 femmes ont porté l’uniforme dans les camps de concentration et d’extermination du Reich.

Et pendant des décennies, personne n’en a parlé, parce que ça dérangeait, parce que l’après-guerre avait besoin de croire que les femmes avaient été des victimes, pas des actrices. Quatre d’entre elles ont dépassé tout ce qu’on pouvait prévoir. L’une avait 21 ans et commandait des sélections à Auschwitz. Une autre a vécu vingt ans dans un quartier tranquille de New York avant qu’on découvre ce qu’elle avait fait à Majdanek.
Une troisième a créé un orchestre pour couvrir le bruit des chambres à gaz. Et la dernière collectionnait des objets que je ne peux pas décrire ici. Ce que le régime leur a offert, aucune société ne leur aurait donné : un pouvoir absolu sur des milliers de vies humaines. Et ce qu’elles en ont fait a été effacé des livres d’histoire pendant cinquante ans.
3 500 femmes, c’est le chiffre que les historiens avancent aujourd’hui. Et la plupart n’ont jamais été jugées. Ce soir, on ne parle pas de 3 500 femmes. On parle de quatre.
Quatre noms, quatre trajectoires, quatre vies construites à l’intérieur du même système, qui montrent mieux que n’importe quelle statistique comment le régime a transformé des individus ordinaires en instruments de terreur. Commençons par celle qu’on a appelée l’ange de la mort. Irma Grese est née en 1923 dans un village du Mecklembourg, dans le nord de l’Allemagne. Son père était ouvrier agricole.
Sa mère s’est suicidée quand Irma avait 13 ans. Elle a bu de l’acide chlorhydrique, un geste d’une violence que la fille n’a jamais commentée publiquement. Le père était brutal. L’école ne menait nulle part.
Irma a quitté les cours à 15 ans et, pendant deux ans, elle a cherché ce que cherchent tous les adolescents sans avenir dans une Allemagne en guerre : un uniforme, un salaire, une place. Elle l’a trouvée à 19 ans dans les SS. On parle d’une jeune femme qui n’avait jamais eu de métier, jamais eu d’autorité, jamais eu de pouvoir sur quoi que ce soit, et à qui le régime a dit : viens, on a un travail pour toi. Le travail, c’était Ravensbrück, puis Auschwitz-Birkenau, puis Bergen-Belsen.
Ilse Koch, elle, est née en 1906 à Dresde. Bourgeoisie, employée de bureau. Rien de remarquable jusqu’à ce qu’elle adhère au parti nazi en 1932, un an avant l’arrivée au pouvoir. Ce n’était pas une suiveuse, c’était une convaincue.
Elle a rencontré Karl Koch, futur commandant du camp de Buchenwald, lors d’un rassemblement du parti. Ils se sont mariés, et quand Karl a pris ses fonctions à Buchenwald, Ilse l’a suivi. Elle n’était pas gardienne. Elle n’avait pas d’uniforme officiel.
Elle était l’épouse du commandant. Et c’est précisément ce qui a rendu son pouvoir si dangereux, parce qu’il n’avait aucun cadre, aucune limite, aucun supérieur. La troisième s’appelait Hermine Braunsteiner, née à Vienne en 1919. Ouvrière textile, un métier mal payé, des journées longues, pas de perspective.
Quand les SS ont ouvert des postes de gardienne dans les camps, avec un salaire nettement supérieur à celui d’une usine, Hermine a postulé. Les archives ne montrent aucune trace d’idéologie. Pas de discours enflammé, pas de conviction profonde. Un choix économique, un formulaire rempli, une affectation à Ravensbrück puis à Majdanek.
Ce qui frappe dans son dossier de recrutement, c’est l’absence totale de contenu. Pas de lettre de motivation, pas de déclaration de principe, juste des cases cochées, un état civil, une signature. Le système n’avait pas besoin de fanatiques, il avait besoin de bras. Et puis il y a Maria Mandl, née en 1912 en Haute-Autriche.
C’est celle dont on sait le moins avant la guerre. Les dossiers d’avant 1938 sont presque inexistants, comme si elle n’avait pas eu de vie avant le système concentrationnaire. Ce qu’on sait, c’est qu’elle a gravi les échelons méthodiquement. Ravensbrück d’abord, où elle a appris le métier, puis Auschwitz-Birkenau, où elle est devenue responsable du camp des femmes.
La plus haute fonction qu’une femme pouvait occuper dans l’univers des camps. Quatre femmes, quatre origines banales : une adolescente sans avenir, une employée de bureau convaincue, une ouvrière en quête de salaire, une bureaucrate dont on ne sait presque rien. Et la machine les a toutes avalées. Ce qu’on oublie souvent, c’est que le système concentrationnaire n’a pas cherché des monstres.
Il a cherché des gens disponibles, des gens à qui la vie civile n’avait rien offert et à qui l’uniforme offrait tout : un statut, une autorité, un sens. La cruauté n’était pas un critère de recrutement, c’était un produit de la fonction. Il y a un son qui revient dans presque tous les témoignages des survivantes de Majdanek. Pas les cris, pas les ordres.
Le bruit des bottes sur le béton des baraquements. Un claquement régulier, métallique, parce que les semelles étaient ferrées. Et quand ce bruit approchait, les détenues savaient que c’était Hermine Braunsteiner. Les survivantes l’avaient surnommée la jument.
Pas à cause de son apparence, à cause de ses coups de pied, des coups portés avec ses bottes ferrées, souvent au ventre, parfois au visage. Les témoignages déposés lors du procès de Majdanek, vingt-cinq ans plus tard, décrivent ces gestes avec une précision chirurgicale. La mémoire de ces coups s’était figée dans une forme définitive, nette, impossible à altérer. Braunsteiner ne se contentait pas de frapper.
Elle participait aux sélections. Majdanek n’était pas seulement un camp de concentration, c’était aussi un centre d’extermination. Les chambres à gaz fonctionnaient, et les gardiennes comme Braunsteiner décidaient, aux côtés des SS masculins, qui allait à gauche et qui allait à droite. Les enfants étaient les premiers triés.
Plusieurs témoins ont décrit la même scène : Braunsteiner attrapant des enfants par les bras ou par les cheveux pour les pousser vers la file de gauche, celle dont on ne revenait pas. Le cas Braunsteiner, aussi brutal soit-il, reste lisible. La violence physique directe, les coups, la participation aux sélections. On comprend le mécanisme, même si on ne comprend pas l’être humain derrière.
Le cas Ilse Koch est d’une autre nature, plus opaque, plus dérangeant peut-être. Ilse Koch se promenait. C’est l’image qui revient le plus dans les témoignages de Buchenwald. Elle se promenait dans le camp, en robe, parfois à cheval.
Elle n’avait aucune fonction officielle, aucune obligation de service, aucun rapport à remplir. Elle était là parce qu’elle le voulait. Les survivants décrivent son regard. Un regard qui cherchait, qui évaluait, qui s’arrêtait sur les corps des prisonniers avec une attention que plusieurs témoins ont qualifiée de jouissive.
Ce mot revient. Jouissive. Et puis il y a l’accusation, celle qui a fait le tour du monde lors des procès d’après-guerre. Ilse Koch aurait fait collecter des peaux humaines tatouées pour en faire des objets : des abat-jour, des couvertures de livres, des gants.
Cette accusation a été au centre de son premier procès devant un tribunal militaire américain en 1947. Elle a été condamnée à perpétuité, puis la peine a été réduite. Une décision qui a provoqué un scandale aux États-Unis et des auditions au Sénat. Je dois être honnête : les preuves matérielles sur les objets en peau humaine sont contestées.
Certains historiens les considèrent comme établies, d’autres estiment que les pièces à conviction présentées au procès n’étaient pas concluantes. Ce que les archives ne contestent pas, en revanche, c’est la terreur qu’Ilse Koch inspirait. Son pouvoir n’avait pas de limite parce qu’il n’avait pas de définition. Elle n’était pas gardienne, elle n’était pas officier.
Elle était l’épouse du commandant, et dans l’univers fermé d’un camp de concentration, cela signifiait qu’elle pouvait tout se permettre sans que personne ne puisse la contrôler. Passons à Auschwitz-Birkenau et à deux femmes qui y ont régné en même temps. Irma Grese est arrivée à Birkenau en 1943. Elle avait vingt ans.
En quelques mois, elle est devenue l’une des gardiennes les plus redoutées du camp des femmes. Les témoignages du procès de Bergen-Belsen, un procès militaire britannique tenu à Lunebourg en 1945, la décrivent avec un niveau de détail qu’on ne trouve pour presque aucun autre accusé. Les survivantes se souvenaient de tout : de sa façon de marcher, de sa cravache, des chiens qu’elle amenait lors des appels et qu’elle lâchait sur les détenues, de son sourire. Plusieurs témoins mentionnent ce sourire pendant les sélections.
Dans les transcriptions du procès, les juges britanniques posent plusieurs fois la même question à des témoins différents : l’accusée vous a-t-elle semblé consciente de la gravité de ces actes ? Et les réponses sont toutes des variations de la même phrase : elle semblait y prendre plaisir. Au-dessus de Grese, dans la hiérarchie du camp des femmes, il y avait Maria Mandl. C’est elle qui supervisait l’ensemble du camp des femmes à Birkenau.
C’est elle qui organisait les sélections à grande échelle. Des dizaines de milliers de femmes et d’enfants sont passés devant elle. Et c’est elle aussi qui a eu une idée que personne dans le système concentrationnaire n’avait eue avant elle : un orchestre. Maria Mandl a créé l’orchestre des femmes d’Auschwitz.
Elle a recruté des musiciennes parmi les détenues, des femmes qui jouaient du violon, du violoncelle, de l’accordéon, de la flûte. Elle les a installées à l’entrée du camp, et l’orchestre jouait. Il jouait quand les colonnes de travailleuses partaient le matin. Il jouait quand elles revenaient le soir.
Il jouait pendant les sélections. Anita Lasker-Wallfisch, violoncelliste survivante de cet orchestre, a décrit Mandl dans ses mémoires. Elle raconte une femme capable de venir écouter une répétition de Schumann, de fermer les yeux, de sembler émue, et de retourner superviser une sélection une heure plus tard. La musique et l’extermination coexistaient, pas par accident, par décision.
Ce détail-là, Mandl les yeux fermés écoutant du Schumann dans un camp d’extermination, je ne sais pas comment le qualifier. Le mot contradiction est trop propre. Le mot folie est trop simple. C’est quelque chose d’autre, quelque chose qui touche à la façon dont un être humain peut compartimenter sa propre humanité, la découper en tranches étanches et fonctionner dans plusieurs registres moraux en même temps sans que l’un contamine l’autre.
Quatre femmes, quatre formes de pouvoir : la violence physique brute de Braunsteiner, le pouvoir informel et pervers de Koch, la cruauté juvénile et exhibée de Grese, la froideur administrative de Mandl, habillée de musique. Le système les a produites toutes les quatre, mais il ne les a pas produites identiques. Chacune a trouvé sa propre manière d’occuper l’espace qu’on lui avait ouvert. Et c’est peut-être ça, le fait le plus difficile à regarder en face : ce n’était pas un seul type de mal, c’étaient quatre variations, quatre preuves que la cruauté trouve toujours une forme personnelle.
La guerre s’est terminée, et presque immédiatement, le monde a dû décider quoi faire de ces femmes. Pas en théorie, en pratique, parce qu’elles étaient là, vivantes, capturées, identifiées. Et les témoins commençaient à parler. La question n’était plus de savoir ce qu’elles avaient fait.
La question, c’était : comment juge-t-on une femme de 22 ans pour des crimes qu’aucun code pénal existant n’a prévus ? Irma Grese a été la première à passer devant un tribunal. Le procès de Bergen-Belsen s’est ouvert le 17 septembre 1945 à Lunebourg devant un tribunal militaire britannique. Quarante-cinq accusés.
Grese était le numéro 9 sur la liste. Elle avait 22 ans. Les Britanniques avaient libéré Bergen-Belsen cinq mois plus tôt, en avril. Ce qu’ils y avaient trouvé, les corps empilés, les survivants squelettiques, l’odeur que les soldats ont décrite comme impossible à oublier, avait transformé la libération en état de choc.
Les images filmées ce jour-là ont été diffusées dans les cinémas du monde entier. Et c’est dans ce contexte que le procès s’est tenu, pas dans un palais de justice, dans un gymnase réquisitionné. Grese s’est assise dans le box des accusés et elle a souri. Ce sourire est documenté.
Les journalistes britanniques présents l’ont noté. Les photographes l’ont capturé. Il existe des clichés de Grese assise, bras croisés, un demi-sourire sur le visage, regardant les juges militaires comme si tout cela ne la concernait qu’à moitié. Les survivantes qui ont témoigné contre elle ont décrit ses actes avec une précision implacable : les sélections, les coups de cravache, les chiens, les humiliations systématiques.
Et Grese écoutait sans réaction visible. Condamnée à mort le 17 novembre 1945, exécutée par pendaison le 13 décembre. Vingt-deux ans. Entre l’adolescente du Mecklembourg et la potence de Hamelin, il s’est écoulé trois ans.
Trois ans dans le système concentrationnaire. Trois ans ont suffi. Le bourreau qui l’a exécutée, Albert Pierrepoint, le bourreau officiel britannique, a laissé des notes. Il a exécuté plusieurs condamnés du procès de Bergen-Belsen ce jour-là.
Grese a été la seule, selon lui, à ne montrer aucun signe de peur. Il a noté un seul mot qu’elle a prononcé en montant sur la trappe : schnell. Vite. Maria Mandl a suivi un chemin différent, mais vers la même fin.
Capturée par les Américains en 1945, elle a d’abord été internée. Puis, et ce détail est rarement mentionné, les Américains l’ont livrée à la Pologne, parce que ses crimes avaient été commis à Auschwitz-Birkenau, sur le sol polonais. Les autorités de Varsovie ont réclamé sa juridiction, et les Américains ont accepté. Mandl a été transférée à Cracovie.
Son procès s’est tenu en 1947. Les témoignages étaient accablants. Des survivantes d’Auschwitz sont venues décrire les sélections, l’orchestre, les appels interminables dans le froid, la voix qui désignait les colonnes. Le tribunal polonais l’a condamnée à mort.
Elle a été pendue le 24 janvier 1948 dans la prison de Cracovie. Deux exécutions, deux femmes jeunes. Grese avait 22 ans, Mandl en avait 35. Et dans les deux cas, la justice a été rapide, brutale même, par les standards d’aujourd’hui.
Mais rapide. Pour Ilse Koch, rien n’a été rapide. Son premier procès a eu lieu devant un tribunal militaire américain en 1947. Elle a été condamnée à la prison à vie.
Et puis c’est là que l’histoire devient difficile à accepter. Le général américain Lucius Clay, gouverneur militaire de la zone d’occupation américaine, a réduit sa peine à quatre ans. Quatre ans pour la femme que la presse internationale avait surnommée la sorcière de Buchenwald. La raison invoquée : la preuve matérielle concernant les objets en peau humaine n’était pas, selon Clay, suffisamment concluante pour justifier la perpétuité.
Cette décision a déclenché une tempête politique aux États-Unis. Le Sénat a ouvert des auditions. Des sénateurs ont interrogé des généraux. La presse s’est déchaînée.
Comment était-il possible qu’une femme condamnée pour des crimes commis dans un camp de concentration soit libérée après quatre ans ? Koch a finalement été rejugée par un tribunal allemand en 1951, condamnée à nouveau à la prison à vie. Cette fois, personne n’a réduit la peine. Elle ne s’est jamais adaptée à la prison.
Les rapports des gardiens décrivent une femme qui refusait de reconnaître quoi que ce soit : pas les témoignages, pas les preuves, pas même sa propre présence à Buchenwald dans les termes où les survivants la décrivaient. Elle a vécu dans cette négation pendant seize ans. En 1967, dans sa cellule de la prison d’Aichach, en Bavière, elle s’est pendue. Elle avait 60 ans.
Et puis il y a Hermine Braunsteiner, celle qui a failli disparaître. À la fin de la guerre, elle est retournée à Vienne. Elle a été arrêtée brièvement. Un tribunal autrichien l’a jugée en 1949 pour mauvais traitement.
Pas pour meurtre, pas pour participation aux sélections. Pour mauvais traitement. Elle a été condamnée à trois ans de prison. Elle en a purgé moins de deux.
Et en 1959, elle a émigré aux États-Unis. Pensez-y un instant : une femme qui a participé aux sélections de Majdanek, un camp où au moins 78 000 personnes ont été assassinées, a posé le pied sur le sol américain avec un visa en règle. Elle s’est installée dans le Queens, a épousé un Américain nommé Russell Ryan et a obtenu la citoyenneté américaine. Elle faisait ses courses.
Elle allait chez le coiffeur. Ses voisins la connaissaient sous le nom de Mrs Ryan. Pendant quatorze ans, jusqu’à ce que Simon Wiesenthal la retrouve. Wiesenthal, le chasseur de criminels de guerre le plus obstiné du XXe siècle, avait son nom sur une liste.
Il a transmis l’information au New York Times. En 1964, un journaliste a sonné à la porte de Hermine Braunsteiner Ryan dans le Queens. Il lui a posé la question. Elle a nié.
Puis elle a claqué la porte. Mais l’histoire était lancée. L’extradition a pris des années. Le gouvernement américain a d’abord révoqué sa citoyenneté en 1971.
Puis l’Allemagne fédérale a demandé son extradition, qui a été accordée en 1973. Et le procès de Majdanek s’est ouvert à Düsseldorf en 1975. Il a duré six ans. Six ans, le plus long procès de l’histoire judiciaire allemande à cette date.
Plus de 200 témoins, des milliers de pages de déposition. Et au bout de ces six ans, en 1981, Hermine Braunsteiner Ryan a été condamnée à la prison à vie. Elle avait soixante-deux ans. Elle est morte en 1999, après avoir été libérée pour raison de santé.
Quatre femmes, quatre procès : une exécutée à 22 ans, une exécutée à 35 ans, une suicidée en prison après seize ans de déni, une qui a vécu dans un quartier pavillonnaire américain pendant quatorze ans avant que quelqu’un ne vienne sonner à sa porte. La justice, quand elle est arrivée, n’a pas eu la même vitesse pour toutes. Voici un chiffre que personne ne cite jamais dans les documentaires sur la Seconde Guerre mondiale : sur les 3 500 femmes qui ont servi comme gardiennes dans les camps de concentration et d’extermination du Reich, moins de soixante-dix-sept ont été jugées. Soixante-dix-sept, c’est à peine 2 %.
Les autres, l’écrasante majorité, sont rentrées chez elles, ont repris leur vie, ont élevé des enfants, ont vieilli, sont mortes dans leur lit. Et personne ne les a cherchées. Ce n’est pas un oubli, c’est une décision. Une décision collective, prise à différents niveaux, politique, judiciaire, social, dans les années qui ont suivi la guerre.
Pour comprendre pourquoi ces femmes ont échappé à la justice, il faut comprendre trois mécanismes distincts qui ont fonctionné ensemble en silence pendant des décennies. Le premier est le plus ancien et probablement le plus tenace. L’après-guerre avait besoin d’un récit, un récit simple, lisible, dans lequel les rôles étaient clairement distribués. Les hommes avaient fait la guerre, les hommes portaient la responsabilité.
Les femmes avaient subi, elles avaient attendu, pleuré, reconstruit. C’était le cadre. Et dans ce cadre, l’idée qu’une femme puisse être une criminelle de guerre, pas une complice passive, pas une suiveuse aveugle, mais une actrice à part entière de la machine d’extermination, ne rentrait tout simplement pas. J’ai lu des dossiers de dénazification dans lesquels des gardiennes de camp ont été classées comme suiveuses, Mitläufer dans le jargon de l’époque.
Le même terme utilisé pour les gens qui avaient simplement adhéré au parti sans rien faire de particulier. Des femmes qui avaient supervisé des baraquements à Ravensbrück, qui avaient assisté à des sélections, qui avaient battu des détenues, classées dans la même catégorie qu’un fonctionnaire municipal qui avait porté l’insigne du parti par conformisme. Le formulaire était le même. La case cochée était la même.
Ce n’était pas de la clémence, c’était de l’aveuglement structurel. Le deuxième mécanisme est politique, et il porte un nom : la guerre froide. À partir de 1947, deux ans seulement après la fin du conflit, les priorités ont changé. L’ennemi n’était plus le Reich, l’ennemi, c’était Moscou.
Les Américains, les Britanniques, les Français, tous avaient besoin d’une Allemagne de l’Ouest stable, forte, réarmée. La dénazification est passée de priorité absolue à embarras diplomatique en moins de trois ans. Les procès se sont raréfiés, les peines ont été réduites, et les dossiers des criminels de guerre de second rang, parmi lesquels figuraient presque toutes les gardiennes, ont été discrètement refermés. Le cas d’Ilse Koch illustre cette mécanique à la perfection : condamnée à perpétuité en 1947, peine réduite à quatre ans par un général américain en 1948, libérée, puis rejugée par les Allemands eux-mêmes en 1951, parce que le scandale était devenu trop visible pour être ignoré.
Mais combien d’Ilse Koch n’ont jamais fait scandale ? Combien de gardiennes ont bénéficié des mêmes réductions de peine sans que personne ne proteste ? Les archives ne donnent pas de chiffre exact, mais elles donnent une tendance. Et la tendance est claire.
Le troisième mécanisme est plus profond, plus difficile à nommer. C’est un malaise. Reconnaître que des femmes ordinaires, pas des idéologues fanatiques, pas des psychopathes cliniques, mais des ouvrières, des secrétaires, des épouses, avaient participé activement à des crimes de masse, obligeait à reconsidérer quelque chose de fondamental. Pas seulement sur la guerre, sur la nature humaine, sur la question de savoir si la capacité de cruauté est également distribuée entre les sexes, les classes, les éducations.
Et cette question, dans l’Europe d’après-guerre, une Europe qui reconstruisait, qui cherchait des certitudes, qui avait besoin de croire que le mal avait une forme identifiable, était insupportable. Alors, on ne l’a pas posée. On a jugé les plus visibles. Grese, parce que les Britanniques l’avaient sous la main et que son cas était devenu médiatique.
Mandl, parce que les Polonais avaient des témoignages accablants et une volonté politique de juger les criminels d’Auschwitz. Koch, parce que l’accusation des abat-jour en peau humaine avait atteint la presse mondiale et qu’il était impossible de l’étouffer. Braunsteiner, parce que Wiesenthal ne lâchait jamais. Mais les autres, les centaines, les milliers d’autres, sont restées dans l’ombre.
Pas parce qu’on ne savait pas. Parce qu’on ne voulait pas savoir. Et ce refus de savoir a eu une conséquence durable. Pendant des décennies, l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale a traité la participation féminine au crime du Reich comme une note de bas de page, une curiosité, un phénomène marginal.
Il a fallu attendre les années 2000, et notamment les travaux de l’historienne américaine Wendy Lower, dont le livre a été publié en 2013, pour qu’un ouvrage universitaire de premier plan documente systématiquement l’ampleur de l’implication des femmes dans le système nazi. Lower a montré que le chiffre de 3 500 gardiennes ne concernait que les camps. Si l’on ajoute les secrétaires, les infirmières, les auxiliaires de communication, les épouses de commandants et les administratrices des territoires occupés de l’Est, le nombre de femmes directement impliquées dans le fonctionnement de la machine d’occupation et d’extermination dépasse les 500 000. Et la plupart n’ont jamais été inquiétées.
Pas parce qu’elles étaient innocentes. Parce que le monde d’après-guerre n’avait pas de catégorie pour ce qu’elles étaient. Ce qui me trouble, et je pèse le mot, c’est la durée de cet aveuglement. Ce n’est pas un oubli de quelques années, c’est un oubli de plusieurs générations.
Il a fallu soixante-dix ans pour que l’histoire commence à regarder ces femmes comme ce qu’elles étaient : des individus qui ont fait des choix à l’intérieur d’un système et qui ont exercé le pouvoir que ce système leur donnait, avec une initiative, une constance et parfois une inventivité qui n’avait rien de passif. La passivité, c’était le mensonge confortable. La réalité, c’était Braunsteiner qui donnait des coups de pied avec des bottes ferrées. Koch qui se promenait dans Buchenwald comme dans un jardin privé.
Grese qui souriait pendant les sélections à vingt ans. Mandl qui fermait les yeux en écoutant du Schumann, puis les rouvrait pour envoyer des femmes et des enfants vers les chambres à gaz. Aucune de ces femmes n’était passive, aucune n’était une suiveuse. Et le fait que l’histoire ait mis si longtemps à le reconnaître ne parle pas d’elles.
Ça parle de nous. Je vais vous dire quelque chose qui ne figure dans aucun manuel. Le dernier procès lié à des crimes commis dans les camps de concentration par une femme s’est tenu en Allemagne en 2022. L’accusée avait 97 ans.
Elle s’appelait Irmgard Furchner, secrétaire du commandant du camp de Stutthof, en Pologne occupée. Pendant près de quatre-vingts ans, personne ne l’avait poursuivie. Elle vivait dans une maison de retraite dans le nord de l’Allemagne. Le jour de l’ouverture de son procès, elle s’est enfuie en taxi.
La police l’a rattrapée quelques heures plus tard. Quatre-vingt-dix-sept ans, un taxi et quatre-vingts ans de silence. Ce détail, une vieille femme qui prend la fuite en taxi pour échapper à un procès pour complicité dans plus de dix mille meurtres, contient à lui seul tout ce que cette histoire essaie de dire. La fuite n’est jamais terminée.
Le silence ne protège pas. Et la justice, quand elle arrive, arrive parfois si tard qu’elle ressemble davantage à un constat qu’à une réparation. Mais elle arrive. Revenons à nos quatre femmes.
Pas pour résumer ce qu’elles ont fait, vous le savez maintenant, mais pour regarder ce qui reste quand les procès sont terminés, quand les condamnations sont prononcées, quand les cordes de Hamelin et de Cracovie ont fait leur travail, quand la cellule d’Aichach s’est refermée et quand la porte du Queens s’est finalement ouverte. Ce qui reste, c’est une question, et elle est simple : comment est-ce possible ? Pas comment des monstres ont-ils pu commettre ces actes ? Cette question-là est facile, et elle est fausse.
Elle suppose que le mal a besoin d’une nature particulière, d’une prédisposition, d’un défaut de fabrication. Et les quatre femmes dont on a parlé prouvent exactement le contraire. Irma Grese n’était pas née cruelle. Hermine Braunsteiner n’était pas née violente.
Ilse Koch n’était pas née sadique. Maria Mandl n’était pas née froide. Elles sont devenues ce qu’elles sont devenues parce qu’un système les a prises telles qu’elles étaient, pauvres, ignorées, sans pouvoir, et leur a donné exactement ce que la société civile leur avait refusé : un statut, un uniforme, une autorité sur des milliers de vies et l’assurance absolue qu’il n’y aurait aucune conséquence. La vraie question, ce n’est pas comment ont-elles pu, c’est qu’est-ce qui, dans ce système, a rendu ça non seulement possible mais prévisible ?
Et la réponse tient en trois mots : le pouvoir sans limite. Donnez à quelqu’un, homme ou femme, jeune ou vieux, éduqué ou non, un pouvoir total sur des êtres humains déshumanisés. Supprimez toute forme de contrôle, récompensez la dureté et punissez la compassion, et vous obtiendrez à chaque fois ce que le système concentrationnaire a produit. Pas par exception, par mécanique.
Ce qui rend ces quatre femmes importantes, ce n’est pas leur cruauté individuelle, c’est ce qu’elles révèlent sur les conditions qui produisent la cruauté. Et ces conditions, l’absence de contrôle, la déshumanisation de l’autre, l’impunité garantie, ne sont pas propres au Reich. Elles sont propres au pouvoir sans contrepoids. Après des années passées dans les archives de cette guerre, s’il y a une chose dont je suis certain, c’est celle-ci : les manuels scolaires aiment les catégories nettes.
Les héros, les victimes, les bourreaux. Mais les archives ne fonctionnent pas comme ça. Dans les archives, les lignes bougent, les catégories se brouillent, et les êtres humains, tous les êtres humains, apparaissent pour ce qu’ils sont : des créatures façonnées par les systèmes dans lesquels elles vivent, capables du meilleur quand les conditions le permettent, capables du pire quand les conditions l’exigent. Grese avait 22 ans quand elle est montée sur la trappe de Hamelin.
Braunsteiner faisait ses courses dans le Queens pendant que des survivantes de Majdanek vivaient avec le souvenir de ses bottes. Koch s’est pendue dans une cellule après seize ans de déni. Mandl a été exécutée à Cracovie, loin de l’orchestre qu’elle avait créé pour accompagner des sélections. Et 3 400 autres femmes n’ont jamais été jugées.
Ça, c’est l’histoire complète. Pas seulement ce qu’elles ont fait, mais ce que le monde a choisi de ne pas voir pendant cinquante, soixante, soixante-dix ans, parce que voir oblige à admettre quelque chose d’insupportable : que la cruauté n’a pas de genre, que le mal n’a pas de visage particulier, et que les systèmes qui produisent des bourreaux ne font pas de distinction entre les hommes et les femmes. Ils prennent ce qui est disponible. Ces quatre femmes étaient disponibles.
Et si leurs noms sont restés dans les archives, c’est peut-être pour qu’on se souvienne, non pas de ce qu’elles étaient, mais de ce que n’importe qui peut devenir quand plus rien ne vous arrête.


