Le 24 novembre 1925, la garnison de Rachaya, composée de légionnaires, de tirailleurs et de gendarmes, a repoussé après quatre jours de combats acharnés une force de 3 000 Druzes, scellant ainsi le sort de la révolte syrienne contre le mandat français.
Dans la nuit du 20 au 21 novembre, les assaillants ont pénétré dans la citadelle par les brèches du mur, surprenant les sentinelles avant qu’elles ne puissent recharger. Le combat s’est déroulé à bout portant dans des pièces étroites, où les hommes ne se voyaient pas. Une partie de la forteresse a changé de main en quelques minutes.
À l’intérieur, environ 300 hommes défendaient la position : 100 légionnaires du 4e escadron du premier régiment étranger de cavalerie, un escadron du 12e régiment de tirailleurs tunisiens, un peloton du 2e régiment de tirailleurs syrien et une centaine de gendarmes libanais. Autour de la colline et dans les ruelles du bourg, 3 000 combattants druzes tenaient toutes les issues.
Le poste était un ancien palais des émirs Chehab, de petite taille et en partie en ruine, perché sur une hauteur au-dessus de Rachaya El Wadi. Le bourg comptait 3 000 habitants. Derrière la ville, le Jebel El Cheikh, le mont Hermon, et la route qui passait au pied de la colline reliait le Jebel Druze à la plaine de la Bekaa.
Celui qui tenait la citadelle tenait la route.
Depuis quinze jours, l’escadron travaillait la position. Les bâtiments qui offraient un couvert aux tireurs avaient été abattus. Un mur de vingt mètres protégeait les chevaux au fond de l’ouvrage, des boyaux reliaient les corps de bâtiment entre eux et des réseaux de fil de fer barbelé fermaient les approches.
La garnison disposait de dix jours de vivres et de 22 000 cartouches.
Le capitaine Landriot a fait contre-attaquer dans le noir à la baïonnette, pièce par pièce. Les assaillants ont été rejetés hors des murs avant le jour. Ce qui a commencé cette nuit-là a duré quatre jours.
Après la Première Guerre mondiale, la France a reçu de la Société des Nations le mandat sur la Syrie et le Liban. Le territoire a été découpé en plusieurs entités administrées séparément, dont le Grand Liban, proclamé en 1920. Au sud de Damas, le Jebel Druze, massif volcanique isolé au milieu des plateaux, a reçu un statut particulier avec ses chefs et ses coutumes.
Le général Maurice Sarrail est arrivé comme haut commissaire au début de 1925. Sa méthode consistait à administrer directement sans passer par les notables locaux et à traiter les questions du Levant comme des questions d’ordre public. Ce choix rompait avec la pratique de ses prédécesseurs.
Le capitaine Gabriel Carbillet gouvernait le Jebel Druze. Ses réformes touchaient la propriété de la terre, les corvées et l’autorité des grandes familles. Les chefs druzes ont demandé son départ, puis une audience au haut commissaire, qui l’a refusée.
En juillet 1925, les premiers coups de feu ont éclaté dans le Jebel.
L’homme qui les a fait tirer s’appelait Sultan El Atrache. Le commandement français connaissait son nom depuis longtemps. Né en 1891 à El Koraïa, un village situé à 20 km au sud de Sida, son père Zane avait conduit les Druzes contre les troupes ottomanes près d’El Kafre en 1910.
Pris l’année suivante, il n’est pas revenu.
Le fils a fait sa première guerre sous l’uniforme ottoman. Il est parti dans les Balkans avec plusieurs centaines de Druzes envoyées par Constantinople, puis est rentré au Jebel. Quand la révolte arabe de l’émir Fayçal a atteint Aqaba, il a expédié 1 000 hommes en renfort et a rejoint lui-même la colonne à Bosra avec 300 cavaliers.
Ces hommes ont été parmi les premiers à entrer dans Damas en 1918 et y ont hissé le drapeau arabe. Plus tard, la même autorité personnelle lui a permis de lever le Jebel. En quelques semaines, les combattants qui montèrent sur Rachaya obéissaient à un chef formé par une décennie de campagne.
Le 21 juillet, près de Soueïda, la colonne du capitaine Normand a été prise à El Kafre. 115 hommes sur 166 ne sont pas revenus. En quelques jours, la nouvelle a traversé le Hauran et les ralliements se sont multipliés.
Au début du mois d’août, la colonne de secours du colonel Michot, forte d’environ 3 000 hommes, a été battue à El Mazraa.
640 hommes de la colonne ont été perdus, dont 122 Français. Le 23 août, Sultan El Atrache a proclamé officiellement le soulèvement contre la France. La garnison de Soueïda s’est retrouvée enfermée dans la citadelle de la ville, coupée du reste du Levant.
Elle y est restée plusieurs semaines pendant que le Jebel entier passait aux mains des insurgés.
Le général Maurice Gamelin, commandant des troupes françaises au Levant, a monté la colonne qui l’a dégagée en septembre. La France tenait alors le Levant avec plusieurs dizaines de milliers de soldats, une artillerie nombreuse, des dizaines d’avions et un régiment de chars Renault FT. Les renforts ont continué d’arriver de Métropole et d’Afrique du Nord pendant tout l’hiver.
La révolte s’est étendue malgré cela, vers l’ouest et vers le nord, du Hauran à la Ghouta, puis vers l’Anti-Liban. En septembre, le premier étranger de cavalerie a brisé une attaque de nuit à Messif. En octobre, les insurgés ont proclamé la révolution nationale syrienne et se sont concentrés autour de Damas à partir des vergers de la Ghouta.
Le mouvement a gagné Homs et Hama. Les colonnes françaises ont passé l’automne à courir d’un foyer à l’autre. Le Liban est devenu l’objectif suivant : la chaîne de l’Anti-Liban sépare le plateau syrien de la plaine de la Bekaa et peu de routes la franchissent dans cette région.
Rachaya commandait l’une d’elles.
Une colonne qui passait par là débouchait dans la Bekaa en une journée de marche. L’enjeu dépassait la vallée. La Bekaa ouvrait sur le Grand Liban, c’est-à-dire sur la partie du mandat que la France considérait comme acquise.
Une insurrection qui y prenait pied changeait la nature de la guerre. Tenir la colline de Rachaya revenait à fermer la porte avant qu’elle serve.
Le régiment qui tenait ce verrou avait quatre ans d’existence. Son premier peloton monté a été formé en octobre 1920 à Saïda, en Algérie. Le premier régiment étranger de cavalerie a été créé le 8 mars 1921 à Sousse, en Tunisie, avec les compagnies montées du 2e étranger d’infanterie.
Son appellation n’est devenue officielle qu’en janvier 1922.
Le recrutement de la première heure explique le reste. Sur les 156 premiers engagés, 128 étaient russes. Ils venaient des armées blanches du général Wrangel, évacués de Crimée après la défaite face aux bolcheviques et débarqués en Méditerranée sans pays et sans solde.
Parmi eux se trouvaient 30 officiers, dont un ancien général de l’armée impériale russe et un ancien colonel, 14 sous-officiers et 33 cosaques.
Ces hommes montaient à cheval depuis l’enfance et faisaient la guerre sans interruption depuis 1914. La Légion a obtenu ainsi une cavalerie constituée en quelques mois. La règle de la maison s’appliquait à eux comme aux autres.
L’engagé laissait son nom au bureau de recrutement et servait sous l’identité qu’il avait déclarée. La formule qui résume ce contrat tient en quatre mots : Français par le sang versé.
Le régiment a été coupé en deux dès sa création. Une partie a servi au Maroc, l’autre au Levant, où les escadrons patrouillaient les pistes du sud syrien et de l’Anti-Liban entre des postes séparés par des journées de cheval. Le 4e escadron avait pour chef le capitaine Landriot.
La monture servait à venir, pas à charger.
Sur ce terrain de pierre et de pente, un escadron se déplaçait à cheval sur 50 kilomètres, puis mettait pied à terre et combattait au fusil comme de l’infanterie. Les chevaux devenaient alors une charge à protéger. Et c’est exactement le problème que posait Rachaya.
Un officier a demandé expressément à rejoindre cet escadron. Le lieutenant Paul Gardi a été désigné pour le Levant en septembre 1925 et a obtenu sur sa demande son affectation au 4e escadron du premier étranger de cavalerie. Deux mois plus tard, il se trouvait dans la citadelle.
Rachaya El Wadi se tient dans l’Anti-Liban entre 850 et 1 600 mètres d’altitude, à 84 kilomètres au sud-est de Beyrouth et à moins de 10 km de la frontière syrienne. Le mont Hermon se dresse 7 km plus au sud et culmine à 2 814 mètres. La ville est bâtie sur des pentes et la citadelle occupe la première hauteur au-dessus des toits.
L’ouvrage était un palais, pas un fort. Les émirs Chehab l’avaient rebâti comme résidence avec des cours, des galeries et des pièces d’habitation, et le temps avait ouvert des brèches dans son enceinte. Aucune de ces parties n’avait été conçue pour recevoir un assaut et les hauteurs voisines la dominaient à faible distance.
Le 5 novembre, l’escadron est monté sur la colline et s’est installé dans le palais en ruine. La garnison entière est passée sous les ordres du capitaine Granger du 12e régiment de tirailleurs tunisiens. Le 4e escadron de ce régiment était commandé par le capitaine Cros Mayrevieille.
Les autres éléments sont arrivés dans les mêmes jours.
Le peloton du 12e régiment de tirailleurs syrien a pris son secteur et la centaine de gendarmes libanais s’est répartie sur l’enceinte avec ses officiers. Chez les légionnaires servaient les lieutenants Castaing, de Médrano et Gardi. La Légion ne formait qu’un tiers de cette garnison.
Les deux autres tiers étaient des tirailleurs tunisiens, des tirailleurs syriens et des gendarmes libanais.
Les brèches ont été tenues par les uns et par les autres pendant les quatre jours et le compte final le montre. Le 12e régiment de tirailleurs syrien était levé sur place dans les territoires du mandat et la gendarmerie libanaise l’était de même. Ces unités servaient à quelques journées de marche de leur lieu de recrutement.
À Rachaya, elles tenaient leur secteur de l’enceinte face à des combattants arrivés du Jebel voisin.
La première tâche a été de raser ce qui gênait le tir. Les maisons collées à l’enceinte, les murets et les enclos. Tout ce qui permettait d’approcher à couvert est tombé en quelques jours.
Le travail s’est fait à la pioche et à l’explosif sous les yeux du bourg. Les hommes ont ensuite creusé des boyaux entre les corps de bâtiment pour circuler sans se découvrir.
Le fil de fer barbelé a été posé sur les pentes d’accès. Un mur de quatre mètres a été monté au fond de l’ouvrage pour mettre les chevaux et les dromadaires du convoi hors de vue des crêtes. Le compte des munitions a été fait et noté.
22 000 cartouches pour la garnison avec dix jours de vivres. Contre une bande armée qui passerait et repartirait, le calcul tenait largement. Contre 3 000 hommes décidés à rester sur place, il donnait quelques jours.
Dans ce pays sans route, l’avion était le seul moyen de voir derrière les crêtes. Les escadrilles du Levant assuraient la reconnaissance, la liaison entre les postes isolés et le renseignement sur les rassemblements adverses. Une garnison encerclée n’avait rien d’autre pour savoir ce qui montait vers elle.
L’aviation survolait la région de Rachaya chaque fois que le temps le permettait.
Les équipages ont signalé une concentration d’environ 3 000 combattants druzes à proximité de la ville. Le renseignement est remonté à l’état-major et n’a entraîné aucun renfort. Le 18 novembre, les patrouilles sont sorties comme les jours précédents.
Celle du lieutenant Gardi comptait 10 hommes et est tombée sur une embuscade montée par les partisans de Zid El Atrache, frère de Sultan.
Deux légionnaires ne sont pas revenus, trois ont été blessés et trois sont restés introuvables. La gendarmerie libanaise a perdu son encadrement le même jour. Le lieutenant Tiné et deux officiers libanais sont tombés au cours de l’engagement.
En une matinée, la garnison venait de perdre huit hommes et trois officiers sans avoir localisé le gros de l’adversaire.
Les routes se sont fermées après cette sortie. Le poste a cessé de patrouiller et s’est préparé à recevoir l’attaque. À partir de cette date, tout ce que la garnison savait du reste du Levant lui arrivait par la radio et par les avions.
Le 20 novembre au matin, le feu est parti des hauteurs qui entourent la ville.
Les tireurs druzes occupaient les crêtes et les toits du bourg en contrebas et au-dessus de la citadelle à la fois. Cette géographie a décidé de la forme du combat, car la position a été battue de tous les côtés dès la première heure. Le bourg est tombé dans la journée.
Les insurgés se sont installés dans les ruelles à quelques dizaines de mètres du pied des murs et le tir est devenu continu.
La garnison s’est retrouvée enfermée dans un rectangle de pierre sans champ de tir dégagé sur trois côtés. L’arithmétique de la position était simple et tout le monde à l’intérieur la connaissait. 3 000 combattants contre 300 hommes sur un terrain qui permettait de venir se coller à l’enceinte laisserait peu de solutions aux défenseurs.
Les Druzes manquaient d’artillerie, et c’est la seule chose qui manquait à leur affaire.
La nuit tombe tôt dans l’Anti-Liban en novembre. Les assaillants ont attendu l’obscurité complète, puis se sont infiltrés par les brèches que le temps avait ouvertes dans les vieux murs. Ils ont pris pied dans une partie de la forteresse et s’y sont installés.
Le combat qui a suivi s’est fait dans les couloirs et les cours à la baïonnette et à la crosse.
Les légionnaires ont repris les pièces une par une dans le noir sans pouvoir distinguer un ami d’un adversaire à plus de deux pas. Au lever du jour, la citadelle était de nouveau entière et les Druzes étaient ressortis. Cette nuit a décidé de la forme des trois jours suivants.
Les assaillants avaient démontré qu’ils pouvaient entrer. La garnison avait montré qu’elle pouvait les faire ressortir.
Le reste du siège a été la répétition de cette opération avec un défenseur qui s’usait à chaque tour. Le 21 novembre, les assauts ont repris au jour. Les Druzes montaient par vagues sur les pentes, atteignaient le pied du mur et le combat repartait au corps à corps sur les brèches.
Chaque reprise coûtait des hommes à la garnison et la garnison ne pouvait pas les remplacer.
Dans les cours, le sol avait un aspect. Les carcasses de chevaux et de dromadaires abattus par le tir s’y accumulaient et l’odeur montait jusque dans les pièces où les hommes tiraient. Les blessés ont été regroupés dans les caves du palais.
Le service de santé de l’escadron a travaillé sans relève pendant tout le siège. Il tenait ses caves à la lampe, sans ventilation, avec le matériel monté sur la colline le 5 novembre.
Aucun blessé n’a pu être évacué avant la fin de l’affaire. La journée du 22 novembre s’est déroulée sur le même rythme. Les hommes tiraient depuis les mêmes créneaux, se déplaçaient par les mêmes boyaux et dormaient par tranche de quelques minutes quand le feu baissait.
Personne dans la citadelle n’avait dormi une nuit entière depuis trois jours.
Le compte des cartouches descendait vite. 22 000 au départ, elles partaient à la cadence d’un combat de contact qui reprenait plusieurs fois par jour. Les grenades ont été employées les premières et ont disparu avant le reste.
Atteint deux fois pendant le siège, le lieutenant Gardi est resté à son poste. Les lieutenants Castaing et de Médrano tenaient les autres secteurs de l’escadron. Landriot conservait le commandement de la partie de l’ouvrage tenue par la Légion, sous l’autorité du capitaine Granger.
Le 23 novembre, la situation s’est réduite à quelques chiffres. 40 à 50 hommes de l’escadron Landriot étaient tombés ou blessés. Il ne restait plus une seule grenade et une quinzaine de cartouches par soldat, et aucune colonne de secours n’était annoncée.
Landriot a alors pris sa décision. Il a fait préparer une sortie générale à la baïonnette. Tous les hommes valides ensemble dans la direction du plus gros rassemblement adverse.
Dans la Légion, cette manœuvre porte un nom depuis 1863 : Camerone. Camerone est un village mexicain où, le 30 avril 1863, 65 légionnaires du capitaine Danjou ont tenu une ferme contre plus de 2 000 hommes pendant une journée entière. Ils ont refusé les offres de reddition et sont sortis baïonnettes au canon quand les cartouches ont été épuisées.
La main de bois de Danjou est conservée par la Légion et présentée chaque année devant les troupes, et le nom du village sert depuis de description technique pour une situation précise. À Rachaya, la situation était la même à un détail près, car la garnison n’était pas seule dans le Levant et une colonne pouvait encore arriver. Le capitaine a fait passer une consigne dans les sections.
Chaque homme devait garder une dernière cartouche.
Les officiers ont vérifié l’ordre de sortie et la répartition des sections sur les issues. Les hommes ont attendu le signal pendant la nuit du 23 au 24 novembre. Le tir adverse n’a pas baissé avant le jour.
Le 24 novembre au matin, l’aviation française est arrivée au-dessus de Rachaya. Les équipages ont vu ce que la garnison ne pouvait pas voir depuis les murs, c’est-à-dire le gros des insurgés massés autour de la forteresse en terrain découvert, prêt à l’assaut final.
Les avions ont donc traité ces rassemblements et les positions installées dans le bourg. L’intervention aérienne a désorganisé l’attaque et a laissé aux colonnes de terre le temps d’arriver. La première était formée par le régiment de spahis, cavalerie recrutée en Afrique du Nord, montée et rapide sur ce genre de terrain.
La seconde suivait avec le 21e régiment de tirailleurs algériens, une unité d’infanterie recrutée en Algérie et employée au Levant depuis le début de la révolte.
Les partisans de Zid El Atrache ont décroché et se sont repliés dans les montagnes de l’Anti-Liban. La sortie préparée par Landriot n’a jamais été lancée. La citadelle était tenue depuis quatre jours et personne ne l’avait prise.
Les comptes ont été faits après le décrochage. Dans l’escadron Landriot, 58 hommes étaient tombés ou blessés, soit plus de la moitié de l’effectif engagé.
Du côté druze, les états français ont relevé plus de 400 tombés et au moins 34 blessés. Ce chiffre de 58 ne concerne que la Légion. Les pertes des tirailleurs tunisiens, des tirailleurs syriens et des gendarmes libanais ne sont pas détaillées dans les états publiés, alors que ces trois éléments formaient les deux tiers de la garnison et tenaient leur part de l’enceinte.
Le total réel de la défense est donc plus élevé que le seul compte de l’escadron.
La garnison est sortie des murs pour la première fois depuis quatre jours. Les hommes n’avaient pas dormi. La plupart avaient combattu à la baïonnette au moins une fois et il leur restait de quoi tirer une quinzaine de coups chacun.
Les spahis ont établi le contact et le ravitaillement est monté la colline dans la journée.
Rachaya a arrêté la poussée vers le Liban. Les insurgés avaient enserré l’Anti-Liban et visaient la Bekaa et la route passée par cette colline. Après le 24 novembre, la révolte a cessé de gagner du terrain vers l’ouest.
Le mouvement s’est inversé dans les semaines qui ont suivi. Les colonnes françaises ont repris l’initiative dans le Hauran et autour de Damas, et les bandes se sont repliées sur les massifs.
Le général Sarrail a été rappelé en France à la fin de 1925. Paris a envoyé à sa place un civil. Henry de Jouvenel, sénateur et journaliste, a pris le poste de haut commissaire avec l’idée de traiter avec les notables plutôt que de les contourner.
Le changement de méthode est venu après le retournement militaire, pas avant.
En avril 1926, les troupes françaises ont repris Soueïda, capitale du Jebel Druze. La révolte a été considérée comme brisée au printemps de la même année, mais des foyers se sont rallumés dans la région de Homs et de Hama en septembre. Les derniers combats ont pris fin à l’été 1927.
Sultan El Atrache est passé en Transjordanie avec ce qui lui restait de partisans.
Il n’est rentré au Jebel qu’après le traité de 1936, a repris une place politique en Syrie et est mort en 1982. Le premier régiment étranger de cavalerie est resté au Levant jusqu’à la fin des opérations. Le bilan général du soulèvement a été établi à 4 213 vies perdues sur l’ensemble du mandat, dont 2 064 dans le seul Jebel Druze.
Rachaya représente quatre jours dans une guerre qui en a compté près de 700. Le général Sarrail a écrit de l’escadron du premier étranger de cavalerie qu’il avait égalé les plus beaux faits d’armes des guerres lointaines de la France. L’escadron a reçu la fourragère aux couleurs des théâtres d’opérations extérieures.
Le lieutenant Gardi a été cité à l’ordre de l’armée et évacué après le dégagement de la position.
La fourragère est un cordon porté à l’épaule gauche de la tenue. Elle se donne à une unité et non à un homme, et elle récompense des citations obtenues collectivement au feu. Celle des théâtres d’opérations extérieures reprend les couleurs de la croix de guerre correspondante, et l’escadron l’a portée pour quatre jours passés dans un palais en ruine.
Le régiment né à Sousse existe toujours. Il a quitté le cheval pour le blindé, a servi en Indochine, en Afrique et au Koweït, et son étendard porte les inscriptions de ses campagnes. Sa première guerre reste celle des escadrons montés du Levant.
Les noms des légionnaires tombés à Rachaya ne disent rien à personne, et c’est le fonctionnement normal de la Légion.
Les engagés du 4e escadron venaient de nombreux pays d’Europe et servaient sous l’identité qu’ils avaient déclarée au bureau de recrutement. Une partie des premiers cavaliers du régiment avait déjà perdu une armée et un pays avant de monter sur cette colline. La citadelle est restée un poste militaire français.
Ses murs ont été réparés, ses brèches rebouchées, et le palais des émirs Chehab a continué sa carrière de caserne pendant les 18 années suivantes.
En novembre 1943, la France y a enfermé le président de la République libanaise Béchara El Khoury, le président du conseil Riad El Solh et plusieurs de leurs ministres, arrêtés après un vote du parlement. Les prisonniers ont passé 11 jours dans les mêmes pièces où l’escadron Landriot avait combattu à la baïonnette. Ils en sont sortis le 22 novembre.
Le Liban a fait de cette date sa fête nationale, et les Libanais appellent l’ouvrage la citadelle de l’indépendance. Sur la colline, les deux histoires occupent les mêmes murs.


