Septembre 1940. Le général Ludwig Kübler commande la 49e division de montagne allemande. Il a traversé la Pologne, la Norvège. Il a vu ses Gebirgsjäger, les meilleurs chasseurs de montagne du monde, réduire des forteresses réputées imprenables.

Mais cette fois, quelque chose lui échappe. Il rédige un rapport pour l’état-major, et malgré la discipline militaire, les mots trahissent une stupéfaction qu’il ne contrôle plus. « Ces hommes ne combattent pas comme des soldats ordinaires. Ils combattent comme s’ils avaient été fabriqués par la montagne elle-même.
Nous n’avons rencontré nulle part en France une résistance comparable. »
Pendant sept jours, dans les gorges et sur les crêtes des Alpes françaises, une force infiniment plus petite a stoppé net sa division d’élite. « Des diables bleus », murmurent ses soldats, désignant leurs adversaires du nom qu’ils vont traîner à travers la guerre : die blauen Teufel. Les diables bleus.
C’est une histoire que 1940 a effacée. Ensevelie sous l’humiliation de l’armistice, oubliée dans les décombres d’une République effondrée. C’est l’histoire d’hommes qui ont prouvé, sur les hauteurs glacées, que la France n’avait pas capitulé faute de courage. Pour comprendre ces hommes, il faut remonter à 1888.
Le général de Wimpffen propose de créer des unités spécialisées dans le combat en altitude. Autrichiens et Bavarois ont les leurs, mais Wimpffen voit plus loin qu’une simple troupe légère. Il imagine une doctrine complète. Les premiers bataillons de chasseurs alpins s’installent à Grenoble, Chambéry, Annecy, Briançon.
Leurs recrues ne viennent pas toutes de la montagne, mais la montagne les forme. Elles apprennent à lire les pentes, à anticiper les avalanches, à se déplacer sans bruit sur la neige, à tirer depuis des positions qui feraient renoncer un soldat ordinaire. Leur signe distinctif est un béret bleu profond, celui du ciel de haute altitude. Plus sombre que le bleu horizon de l’infanterie, porté incliné sur la gauche.
Plus tard, ce béret donnera une partie de leur surnom aux hommes qui le portent. Leur doctrine repose sur trois principes. La vitesse, d’abord, parce qu’en montagne, arriver le premier sur une position dominante, c’est déjà avoir gagné la moitié de la bataille. L’initiative ensuite, parce que dans les gorges, les communications sont impossibles et le simple chasseur doit prendre des décisions qu’une armée ordinaire réserverait à un colonel.
L’endurance enfin, parce que la montagne use les corps et que celui qui se bat encore quand l’autre s’est épuisé a tout l’avantage. La Grande Guerre les avait envoyés dans les tranchées, gâchant leurs capacités. Mais sur les crêtes de l’Ortler, du Stelvio, du Mont Chaberton, ils avaient montré ce dont ils étaient capables. Attaques nocturnes à la grenade à quatre mille mètres.
Raids en raquettes dans les tempêtes. Contre-attaques si violentes que l’ennemi n’avait jamais le temps de se réorganiser. Entre les deux guerres, pendant que le reste de l’armée française se figeait dans le mythe de la ligne Maginot, les chasseurs alpins continuaient d’évoluer. Ils adoptèrent le ski comme arme tactique, pas comme moyen de transport.
Ils développèrent des techniques d’escalade sous le feu, des méthodes d’infiltration par des voies jugées impraticables. Ils soumettaient leurs hommes à des exercices hivernaux d’une brutalité délibérée, les laissant dormir dans la neige. Parce que celui qui n’a jamais passé une nuit à moins vingt dans le froid ne peut pas se battre dans ces conditions avec la sérénité qui sauve. Le 10 mai 1940, l’Allemagne attaque à l’Ouest.
Mais elle frappe au nord, dans les Ardennes. Les chasseurs alpins regardent, impuissants et informés, depuis leurs montagnes, une guerre qui se déroule ailleurs. Le 10 juin, Mussolini envoie un demi-million d’hommes contre la frontière alpine française. Convaincu que la France s’effondre, il veut négocier en position de force.
Face à lui, quatre-vingt-cinq mille soldats français. Mais sur ce terrain, la proportion ne veut plus rien dire. Les chasseurs alpins sont chez eux. Au col de Montgenèvre, un détachement du 22e bataillon repousse, pendant quatre jours, des assauts répétés d’une force dix fois supérieure.
Ils tirent en enfilade depuis des positions latérales invisibles. Ils contre-attaquent sur des flancs exposés. Ils reculent en attirant les Italiens dans des couloirs couverts par des mitrailleuses bien placées. Au Mont Chaberton, la plus haute fortification d’Europe, à trois mille cent quarante et un mètres, les Italiens ont installé huit canons de gros calibre dans des casemates en béton.
Ces pièces menacent la vallée de l’étroite bande française au-dessous. Mais les chasseurs alpins de Briançon ont préparé leur réponse. Le 21 juin, les mortiers de 147 mm de la batterie de Gondran ouvrent le feu. En moins de deux heures, six des huit casemates sont détruites.
Un officier italien survivant écrira dans son rapport : « Nous n’avions aucune réponse à cette précision. Ils connaissaient chaque centimètre de leur montagne mieux que nous ne connaissions les plans de nos propres fortifications. »
Au col de l’Échelle, le 17 juin, au petit matin, une colonne italienne de plusieurs milliers d’hommes cherche à forcer le passage. Devant elle, soixante-huit chasseurs alpins du 39e bataillon, commandés par le lieutenant Duran, tiennent un réseau de positions pré-positionnées dans la roche.
Ils résistent quarante-deux heures sans ravitaillement, sans renfort, sans rotation. Quand le cessez-le-feu sonne, la colonne n’a pas avancé d’un mètre. Soixante-huit hommes. Plusieurs milliers d’assaillants.
Quarante-deux heures. Puis les Allemands arrivent. Et c’est là que l’histoire des chasseurs alpins devient ce qu’aucune défaite ne peut effacer. La 49e division de montagne allemande, Kübler.
Ce ne sont pas les Italiens. Ce sont des professionnels du combat en altitude, entraînés depuis des décennies dans les Alpes, les Carpates, les Dolomites. Ils ont leurs propres grimpeurs, leurs skieurs, leur propre doctrine de guerre verticale. Ils arrivent dans les Alpes françaises en pensant sécuriser un secteur secondaire.
La France est en train de s’écrouler partout ailleurs. L’armistice est dans l’air. Quelle force restante pourrait leur résister ? Dans le massif du Vercors, des patrouilles de chasseurs alpins tendent des embuscades aux éléments avancés de la 49e division.
Un caporal bavarois de Garmisch-Partenkirchen, Franz Schubert, survivant de ces rencontres, écrira plus tard : « Nous avons envoyé une patrouille de douze hommes dans un couloir qui semblait libre. Six sont revenus. Les autres n’ont jamais été retrouvés. Les Français avaient disparu dans la montagne comme si la roche les avait absorbés.
»
Le phénomène se répète. Les positions que les planificateurs allemands estiment pouvoir prendre en quelques heures résistent des jours. Les contre-attaques surgissent de directions que les cartes d’état-major jugent impraticables. Les tireurs d’élite ouvrent le feu depuis des altitudes qui obligent les artilleurs à recalculer leurs angles.
Un officier allemand, le sous-officier Wilhelm Brandt, écrit à sa sœur le 20 juin 1940 : « Je ne sais pas comment appeler ces gens. Ils portent des bérets bleus et surgissent de partout, la nuit, de sous la neige, des parois verticales. Nous avons commencé à les appeler die blauen Teufel. Les diables bleus.
»
Pour comprendre comment ces hommes pouvaient ce que même les meilleurs ne parvenaient pas à contrer, il faut regarder comment ils se battaient. Leur position défensive n’est pas une ligne. C’est un réseau de petits nids indépendants, chacun capable de se défendre seul, chacun couvrant la position voisine, chacun prêt à fonctionner dans l’isolement total. Cela exige un niveau d’autonomie que peu d’armées possèdent.
Le mouvement, surtout, les distingue. En montagne, les chemins sont prévisibles, imposés par la topographie. Les chasseurs alpins ont appris à ne pas les emprunter. Leurs itinéraires passent par des parois rocheuses, des couloirs de neige à forte pente, des crêtes secondaires que les cartes ne mentionnent même pas.
Le rapport de la section de renseignement de la 49e division, daté du 22 juin 1940, admet : « L’ennemi utilise systématiquement des itinéraires que nos cartes et nos éclaireurs signalent comme impraticables. Il convient de réviser toutes nos évaluations de terrain dans ce secteur. Aucun versant, aucune paroi, aucun couloir ne doit être exclu d’office comme axe d’approche adverse. »
Ce sont des Gebirgsjäger, les champions du monde du combat en altitude, qui avouent ne pas pouvoir anticiper les mouvements adverses dans un terrain où ils évoluent chez eux.
La surprise est la conséquence de tout cela. Les chasseurs alpins avaient perfectionné l’attaque nocturne en altitude. La nuit en montagne est d’une obscurité presque totale, le son porte différemment sur les parois, la désorientation est immédiate pour qui ne connaît pas le terrain. Le lieutenant Hermann Schulz, officier de renseignement allemand, écrira après la campagne : « Les chasseurs alpins ont démontré une maîtrise du combat nocturne en montagne qui dépasse ce que nous pensions techniquement possible.
»
Derrière les rapports, il y a des hommes. Le capitaine André Marcelin commande la 3e compagnie du 27e bataillon. Fils d’un guide de Chamonix, il grimpe depuis l’âge de sept ans. Pendant que la France s’effondre au nord, il reçoit les nouvelles au compte-gouttes.
Paris ville ouverte. Gouvernement à Bordeaux. Réfugiés partout. Il réunit ses hommes un soir, dans un abri creusé dans la roche, les étoiles alpines au-dessus, les lumières d’une colonne ennemie en contrebas.
« Nous ne savons pas ce qui se passe là-bas, dit-il. Nous ne savons pas ce que fait le gouvernement. Nous ne savons pas ce que deviendra la France. Ce que nous savons, c’est ce qui se passe ici.
Et ici, notre travail est simple : personne ne passe. »
La phrase devient le mot d’ordre de tout le secteur. Personne ne passe. À soixante kilomètres de là, le sergent-chef Gabriel Morin du 32e bataillon tient une position avec dix-neuf hommes sur la route nationale du col de Larche.
Morin vient de Marseille. Il n’est pas né dans la montagne, il l’a apprise. Mais il a absorbé la doctrine avec une intensité qui, selon ses supérieurs, compense largement son manque de bagage naturel. Le 19 juin, une compagnie italienne d’environ cent vingt hommes tente de forcer le passage au col.
Morin dispose de deux mitrailleuses légères, de dix-neuf fusils, et d’une connaissance parfaite des angles de tir de la route qui descend vers lui. La compagnie italienne entre dans un entonnoir de feu. Elle en ressort en laissant trente-deux morts. Morin est blessé légèrement.
L’un est né dans la montagne. L’autre l’a apprise. Tous deux ont compris que la montagne, utilisée avec intelligence, est un multiplicateur de force qu’aucune supériorité numérique ne peut annuler. Les chasseurs alpins de juin 1940 ont gagné leurs combats.
Presque tous. Ils ont arrêté des armées supérieures. Ils ont infligé des pertes disproportionnées. Ils ont accompli exactement ce qu’une armée est censée accomplir.
Et ils ont quand même perdu. Pas à cause de ce qu’ils avaient fait. À cause de ce qui se passait à huit cents kilomètres au nord, dans des plaines qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de défendre. Ils n’ont pas décidé que parce que la France perdait au nord, leur position alpine n’avait plus d’importance.
Ils ont décidé que leur travail était de tenir. Et ils ont tenu. Pas parce qu’ils ignoraient la situation globale, mais parce qu’ils avaient décidé que cette situation ne changeait rien à ce qu’ils devaient faire, ici, maintenant, dans leur montagne. C’est peut-être ce que Kübler ne parvenait pas à articuler quand il écrivait que ces hommes « combattaient comme s’ils avaient été fabriqués par la montagne elle-même ».
La montagne exige une présence totale, une attention absolue à l’instant. Les hommes formés par elle apportent cette qualité dans le combat. Le surnom que les Allemands leur ont donné parle de ce qu’ils n’arrivaient pas à comprendre. Le diable, c’est celui qui n’obéit pas aux règles ordinaires.
Les soldats de Kübler, des professionnels entraînés à anticiper les comportements ennemis, avaient rencontré des hommes qui faisaient régulièrement ce qu’ils ne prévoyaient pas. Alors ils avaient invoqué le diable. Ce qu’ils ne comprenaient pas était pourtant simple. C’étaient des Français qui ne s’étaient pas encore rendu compte qu’ils étaient censés avoir perdu.
Dans les archives du deuxième bureau de l’armée française, un document d’une page est resté rangé pendant des décennies. C’est la liste des bataillons de chasseurs alpins engagés en juin 1940, avec le bilan de leurs engagements. La colonne des retraites est vide. Pas dans tous les cas, mais dans presque tous.
Personne n’est passé. Et les Allemands, eux, s’en souvenaient.


