Quand tout semblait verrouillé — les Français ont trouvé la faille

Quand tout semblait verrouillé — les Français ont trouvé la faille

Les Alliés viennent de briser la ligne Gustave en Italie grâce à une manœuvre audacieuse des troupes françaises du général Alphonse Juin. Après quatre assauts meurtriers contre Monte Cassino, qui ont coûté des dizaines de milliers de vies, une faille a été trouvée là où personne ne la cherchait.

Le 11 mai 1944, à 23 heures, le fleuve Garigliano a tremblé sous le feu de deux mille canons alliés.

Pendant quatre heures, des centaines de milliers d’obus ont déchiré la nuit, transformant le ciel en une fausse aube orangée. Le sol vibrait comme sous un séisme.

À cinq kilomètres de là, le général Juin observait, une cigarette à la main gauche.

Son bras droit, blessé en 1915 sur le front de Champagne, ne lui permettait qu’un salut de la main gauche. Sous son béret bas et sa moustache épaisse, il avait l’air d’un paysan méditerranéen.

Mais cet homme venait de voir ce qu’aucun autre commandant allié n’avait su voir sur les cartes.

Une faille. Un passage dans les monts Aurunci, au sud de Cassino. Les Allemands les avaient jugés infranchissables et n’y avaient placé que des défenses légères.

Depuis cinq mois, la ligne Gustave broyait les armées alliées. Les Américains avaient attaqué de front, les Britanniques par la vallée du Liri, les Néo-Zélandais et les Indiens avaient bombardé le monastère. Les Polonais allaient s’y jeter avec un courage suicidaire.

Rien n’avait fonctionné.

Le feld-maréchal Albert Kesselring, commandant allemand en Italie, avait concentré ses meilleures troupes autour de Cassino et de la vallée du Liri. Il attendait le prochain assaut frontal.

Il n’avait pas prévu que des hommes venus de l’Atlas marocain grimperaient là où les chars ne pouvaient pas passer.

Juin commandait le Corps expéditionnaire français, 112 000 hommes dont 60 % de soldats nord-africains : tirailleurs marocains, algériens, tunisiens, et surtout les goumiers, des montagnards berbères recrutés dans les vallées reculées de l’Atlas. Ils portaient des djellabas rayées, des couteaux recourbés à la ceinture, et se déplaçaient en montagne comme des poissons dans l’eau.

Le plan de Juin était simple mais révolutionnaire. Au lieu d’attaquer Cassino de front, il enverrait ses divisions à travers les monts Aurunci, sur le flanc allemand. Si elles parvenaient à franchir ces terrains réputés infranchissables, elles déboucheraient à l’arrière de la ligne Gustave, menaçant les routes de ravitaillement de Cassino.

Le général américain Mark Clark était sceptique. Son état-major avait déjà préparé une nouvelle attaque frontale. Mais Juin protesta avec véhémence.

Il ne sacrifierait pas son corps dans une autre attaque inutile. Il avait le soutien de De Gaulle et du général américain Fred Walker, dont la division avait été anéantie sur la rivière Rapido.

La première nuit, le 11 mai, faillit tout faire échouer.

Les Allemands ripostèrent violemment. Des obus tombèrent sur les points de franchissement. Des hommes avançaient dans une eau glacée sous les tirs de mitrailleuses.

Des champs de mines non repérés décimèrent les compagnies de tête. Les mulets, essentiels au transport, s’effondraient.

À l’aube du 12 mai, l’avancée était minime et les pertes terribles.

Tout autre commandant aurait marqué une pause. Juin fit l’inverse. Il franchit le Garigliano sous le feu, parla aux chefs de compagnie, étudia les positions allemandes aux jumelles.

Il fit un calcul décisif.

Les Allemands avaient engagé toutes leurs réserves pour arrêter la première attaque. Leurs forces étaient épuisées.

Juin estima qu’un dernier coup de boutoir suffirait. Il engagea sa dernière division fraîche, la 4e division marocaine de montagne, appuyée par des goumiers. Tout sur un seul coup de dés.

Le 13 mai, la préparation d’artillerie fut dévastatrice. Clark, comprenant que l’initiative française était la seule perspective prometteuse, transféra des batteries américaines supplémentaires. Lorsque la 4e DMM attaqua, la résistance allemande commença à s’effondrer.

Des soldats qui tenaient depuis des mois se rendirent en nombre.

Mais la véritable percée vint des goumiers. Dans la nuit du 13 au 14 mai, des milliers d’entre eux se déversèrent dans les monts Aurunci comme l’eau à travers un barrage éventré.

Ils empruntèrent des sentiers que les ingénieurs allemands avaient déclarés infranchissables. Ils gravirent dans l’obscurité, portant armes et munitions sur le dos.

Derrière eux, des mulets transportaient mitrailleuses, mortiers et ravitaillement sur des sentiers si étroits qu’un faux pas signifiait une chute de plusieurs centaines de mètres.

Les Allemands n’avaient aucune parade. Leurs positions défensives étaient conçues pour repousser des attaques venant des routes et des vallées.

Les goumiers surgirent sur les sommets au-dessus d’eux, derrière eux, sur leurs flancs.

La nuit, de petits groupes silencieux se glissaient entre les sentinelles et attaquaient postes de commandement, dépôts et lignes de communication. La 71e division d’infanterie allemande, déjà exténuée, commença à se disloquer.

Le 14 mai, il ne restait guère plus d’une centaine de soldats allemands en état de combattre dans ce secteur.

L’effondrement provoqua des ondes de choc dans tout le commandement allemand. Dans l’après-midi du 13 mai, le sommet du Monte Maio tomba aux mains des Français. C’était le sommet névralgique qui ancrait la ligne Gustave dans les monts Aurunci.

Sa prise ouvrit une brèche impossible à colmater. Tout le Corps expéditionnaire français s’y engouffra. Juin poussa ses hommes sans pitié.

Il savait que seul comptait la vitesse. Si les Allemands avaient le temps d’établir une nouvelle ligne défensive, la percée serait réduite à néant.

Les divisions françaises avancèrent jour et nuit.

Des hommes qui n’avaient pas dormi depuis 48 heures poursuivaient leur ascension. Kesselring réagit trop tard. Il était obsédé par l’assaut britannique sur Cassino même.

Lorsqu’il prit la mesure du danger sur son flanc sud, ses réserves étaient déjà engagées ailleurs.

La tête de pont d’Anzio, au sud de Rome, s’anima d’une tentative de percée qui immobilisa des forces allemandes supplémentaires. Kesselring se battait sur trois fronts à la fois et perdait sur tous.

L’avance française stupéfia tout le monde.

Clark reconnut plus tard que l’ensemble des forces de Juin fit preuve, heure après heure, d’une agressivité à laquelle les Allemands ne purent résister. Kesselring lui-même rendit un hommage du bout des lèvres, notant que les Français et surtout les Marocains combattaient avec une férocité extraordinaire.

Le 17 mai, six jours après le début de l’offensive, les Français avaient poussé loin dans l’arrière allemand. Le Monte Rotondo, Castelforte, San Giorgio, Ausonia et le village fortifié d’Esperia étaient tous tombés. Kesselring ordonna à ses troupes d’abandonner complètement Cassino, craignant d’être enveloppé par la manœuvre française.

La ligne Gustave n’était pas seulement fissurée, elle était brisée. Et ceux qui l’avaient brisée étaient des tirailleurs et des goumiers venus de l’Atlas, conduits par un général dont le bras n’avait jamais tout à fait guéri des tranchées de la dernière guerre.

La percée se mua en déferlante.

Au 20 mai, les divisions de Juin avaient distancé leur propre train de mulets. Les munitions s’épuisaient. L’eau se faisait rare sur les hautes crêtes.

Mais Juin refusa d’arrêter. Il avait compris qu’un ennemi en retraite à qui l’on laisse le temps de se fixer devient un ennemi sur la défensive, et que déloger des défenseurs dans les montagnes italiennes coûte des milliers de vies.

Des bombardiers moyens larguèrent par parachute de l’eau, des munitions et de la nourriture aux unités françaises de tête.

C’était tout juste suffisant, mais cela maintint l’élan de l’avance. Les débris de la 71e division allemande et les forces en arrière avaient été brisés par la vitesse et la férocité de la poursuite.

Kesselring avait préparé une position de repli appelée la ligne Hitler, à une quinzaine de kilomètres derrière la ligne Gustav.

Elle devait servir de filet de sécurité. Le plan de Juin avait toujours été d’atteindre cette ligne avant que les Allemands puissent l’occuper correctement.

Au 22 mai, les Français et le 2e corps américain avaient percé la ligne Hitler par le sud.

La position défensive censée sauver l’armée de Kesselring avait été submergée avant même d’avoir pu jouer son rôle. La retraite allemande devint générale. La route de Rome était ouverte.

Le 4 juin 1944, les troupes alliées entrèrent dans la capitale italienne. Cela aurait dû faire la une du siècle. Au lieu de cela, deux jours plus tard, 50 000 hommes débarquèrent sur les plages de Normandie.

La libération de Rome disparut des unes des journaux du jour au lendemain.

Du même coup, la contribution française fut éclipsée. Mark Clark veilla à être photographié entrant à Rome le premier.

Les caméras montrèrent des images de troupes américaines défilant au milieu de la foule en liesse. Le rôle du Corps expéditionnaire français reçut bien moins d’attention qu’il ne le méritait.

Clark lui-même le reconnut clairement dans ses écrits.

Il exprima une admiration durable pour le général Juin et son magnifique corps expéditionnaire français, qualifiant leur progression de l’une des plus brillantes et audacieuses de la guerre en Italie.

Le général Marshall, chef d’état-major des armées américaines, envoya un télégramme à Clark déclarant que les hommes de Juin avaient ressuscité l’armée française qu’il avait connue à la Marne et à Verdun.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Au cours de la campagne d’Italie, le Corps expéditionnaire français déplora 657 tués, 208 disparus et 23 506 blessés. Plus de 32 000 pertes en huit mois d’opérations. Ces pertes frappèrent de façon disproportionnée les soldats nord-africains qui constituaient la majorité des unités combattantes.

Dans des villages à travers l’Atlas, des familles marocaines et algériennes apprirent que leurs fils étaient morts dans un pays que la plupart n’avaient jamais vu, pour une puissance coloniale qui dominait leur patrie.

La victoire sur la ligne Gustav fut aussi entachée de crimes qui ne sauraient être passés sous silence. Dans les jours qui suivirent la percée, des rapports parvinrent au quartier général allié faisant état de violences généralisées contre des civils italiens.

Des soldats du CEF, notamment certains goumiers, se rendirent coupables de viol, de pillage et de meurtre.

Selon les rapports du gouvernement italien, le nombre de victimes se chiffrait à des milliers dans les provinces de Frosinone et de Latina. Quand ces informations parvinrent au commandement, Juin ordonna des sanctions immédiates.

Des tribunaux militaires français jugèrent des soldats et des peines furent exécutées. Mais le mal était irréparable.

En Italie, le mot “marocchinat” entra dans l’usage pour désigner ces atrocités.

Ces crimes ternirent un succès militaire qui méritait d’être retenu pour son éclat.

Depuis, les historiens militaires se confrontent à cette dualité. Dominique Graham et Shelford Bidwell, dans leur étude de la campagne d’Italie, soutinrent que le meilleur commandant allié en Italie après Kesselring lui-même était Juin, et louèrent l’extraordinaire efficacité du corps français si souvent passé sous silence.

L’historien militaire américain Douglas Porch conclut que sous Juin, le CEF atteignit le sommet des performances de l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet accomplissement mérite une place bien plus grande dans l’histoire.

La bataille du Garigliano donna son nom à un pont sur la Seine à Paris.

Les vétérans du CEF sont honorés à Venafro et au Monte Mario. Mais l’histoire plus large de ce qui se passa dans les monts Aurunci en mai 1944 reste bien moins connue qu’elle ne le devrait, éclipsée par le débarquement de Normandie.

La France avait besoin de ces sujets coloniaux pour restaurer un prestige militaire brisé.

Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie fournirent les soldats qui accomplirent ce dont les divisions américaines, britanniques, indiennes et néo-zélandaises ne furent pas capables.

Ces soldats combattirent avec un courage extraordinaire sur un terrain réputé infranchissable. Ils rompirent la ligne défensive la plus redoutable d’Italie.

Ils ouvrirent la route de Rome. Deux jours plus tard, le débarquement de Normandie accapara toute l’attention.

Dans les semaines qui suivirent, le CEF fut dissous et ses divisions intégrées à l’armée B sous les ordres du général de Lattre de Tassigny en vue du débarquement de Provence en août 1944.

Beaucoup des mêmes tirailleurs et goumiers qui avaient enfoncé la ligne Gustave durent se frayer un chemin le long de la vallée du Rhône et jusque dans les Vosges.

Dans les décennies suivantes, les mouvements d’indépendance marocain et algérien firent du service des soldats nord-africains sous commandement français un sujet gênant pour tous. La dette contractée envers ces hommes, reconnue aussi bien par des chefs militaires tels que le général de Lattre que par les commémorations de Venafro, n’a jamais été pleinement acquittée dans la mémoire nationale.

Juin, lui, devint maréchal de France. Les tirailleurs et les goumiers rentrèrent dans des pays qui bientôt combattraient la France pour leur liberté.

Ce qui demeure, c’est une leçon militaire intemporelle.

Quand tout paraît verrouillé, quand toutes les approches évidentes ont été tentées et ont échoué, la solution n’est pas d’insister dans la même voie. La solution, c’est de regarder de nouveau la carte, repérer le terrain que tous ont écarté, trouver les soldats capables de le franchir et les lancer dans la brèche que personne d’autre n’avait vue.

C’est ce que Juin et son Corps expéditionnaire français firent en mai 1944.

Et cela changea tout.