Le 1er décembre 1934, à environ deux heures du matin, Staline prend un stylo. Sergueï Kirov, chef du parti à Léningrad, son allié, l’homme qui venait de recevoir au dernier congrès seulement trois votes négatifs contre deux cent soixante-sept pour Staline lui-même, venait d’être abattu dans un couloir. Une balle dans la nuque, un seul coup de feu, dans un bâtiment pourtant sous surveillance du NKVD. Staline rédige un décret dans la nuit, avant même que l’enquête ait commencé.

Le texte supprime les garanties procédurales pour les accusés de terrorisme. Plus de défense, plus d’appels, exécution immédiate possible. Ce décret deviendra l’outil juridique de la Grande Terreur. Pendant des décennies, on a cru que Staline avait commandité cet assassinat.
Puis les archives soviétiques se sont ouvertes, et la conclusion qui s’en dégage est plus troublante encore que la thèse du complot. La majorité des historiens contemporains pensent aujourd’hui que Staline n’a probablement pas tué Kirov. Il n’en avait pas besoin. Quelqu’un l’a tué à sa place, et en quelques heures, le décret était signé, comme si le texte attendait depuis longtemps un prétexte pour exister.
Ce n’est pas que Staline ait tué, c’est qu’il ait été possible qu’il n’ait pas eu à le faire. De l’autre côté de l’Europe, à la même époque, une autre mécanique s’enclenche, mais elle suit une logique différente. Le régime arrivé au pouvoir en janvier 1933 ouvre ses premiers camps dès mars. Dans ces premières années, les cibles sont politiques : communistes, syndicalistes, opposants déclarés.
Des milliers, pas des millions. Ce qui distingue cette période de ce qui viendra ensuite, c’est la progressivité. La machine n’est pas encore lancée, elle est en construction. Les lois de Nuremberg en 1935 marquent le tournant racial.
Pour la première fois dans l’histoire moderne d’un État occidental, la citoyenneté est définie par le sang. Un juriste a rédigé ce texte. Un homme avec un doctorat, formé dans une grande faculté de droit allemande. Il a appliqué le vocabulaire précis du droit à la déshumanisation méthodique d’une partie de la population.
La machine dévore ceux-là même qui la font tourner. Parfois sans instruction formelle, son questionnaire d’arrestation rempli en 1939 porte dans la case « niveau d’étude » la mention : école primaire inachevée. Le 20 janvier 1942, quinze hommes se réunissent dans une villa au bord du lac de Wannsee, en banlieue de Berlin. Entre 1930 et 1953, un régime a tué davantage de ses propres citoyens que le nombre total de soldats morts dans toutes les armées alliées réunies pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ce chiffre n’est pas contesté, il est simplement absent des manuels. De l’autre côté, un autre régime a planifié, administré et exécuté le meurtre de six millions de personnes, non pas sur un champ de bataille, mais dans des bureaux. Avec des formulaires, des signatures, des comptes rendus de réunion. Deux machines, deux logiques, des dizaines de millions de morts civils.
Et depuis soixante-dix ans, on vous demande de choisir laquelle était la pire, sans jamais vous donner les outils pour comprendre comment elles fonctionnaient vraiment. J’ai passé une partie importante de mes dix-huit années d’archives sur deux corpus que la plupart des documentaires ne croisent jamais : les fonds du NKVD soviétique ouverts après 1991, et les rapports des unités d’extermination mobile capturés à Nuremberg. Ce ne sont pas des sources agréables à lire, mais ce sont des sources honnêtes, parce que les gens qui les ont rédigées ne pensaient pas qu’un jour quelqu’un d’autre les lirait. Ce que je vais vous montrer vient directement de là.
Pas d’une thèse, pas d’une émission grand public. Des documents.


