Deux noms que l’histoire officielle a toujours accolés, comme s’ils ne formaient qu’un seul pilier de gloire : Leclerc et de Lattre. Deux libérateurs, deux maréchaux, deux héros. Mais ce que les manuels scolaires n’ont jamais osé écrire, c’est que ces deux hommes se détestaient. Pas une rivalité courtoise entre soldats qui s’estiment.

Une haine profonde, nourrie pendant des années, qui a éclaté au grand jour au moment même où la France avait le plus besoin d’unité. Pour comprendre ce qui s’est joué entre eux, il faut saisir ce que chacun représentait. Leclerc, c’est l’homme de la France Libre, le gaulliste de la première heure, celui qui n’a jamais transigé avec Vichy. De Lattre, c’est tout autre chose.
Un homme du système, formé par l’armée de Vichy avant de se racheter. Cette différence n’a jamais été une simple nuance. Pour Leclerc, elle était une frontière infranchissable. En août 1944, Leclerc entre dans Paris à la tête de la 2e division blindée.
La ville est en liesse, les cloches sonnent, et ce moment devient le symbole absolu de la libération. De Gaulle lui a confié cette mission en personne, en lui remettant un document qu’il devait garder sur lui en permanence. Une marque de confiance intime que de Lattre n’obtiendra jamais, et il le sait. Trois mois plus tard, tout bascule.
Sur ordre du général américain Devers, la 2e DB est rattachée à la Première Armée française de de Lattre. Leclerc se retrouve sous les ordres d’un homme qu’il méprise. La tension est immédiate, mais elle explose vraiment à propos de la poche de Colmar, ce bastion allemand qui résiste en Alsace et que les Alliés n’arrivent pas à réduire. Le désaccord est total, non pas sur la politique ou le prestige, mais sur la stratégie militaire.
De Lattre pense en termes de corps d’armée, de dizaines de milliers d’hommes, de planification minutieuse. Leclerc, lui, méprise cette approche. Il a conquis Kufra avec 350 hommes parce qu’il croyait en quelque chose d’absolu. Pour lui, le résultat justifie la méthode, même si la méthode improvise.
L’opération de nuit lancée par de Lattre tourne au désastre. Himmler supervise personnellement la résistance allemande, et la 19e armée allemande ne cède pas un pouce. Les pertes sont lourdes. Dans le froid de cet hiver alsacien, Leclerc ne mâche plus ses mots en privé.
Il se dit que de Lattre paie maintenant le prix de ses compromissions passées, que ce commandement est une faute avant même d’être appliqué. Fin janvier 1945, après une crise de commandement qui remonte jusqu’à de Gaulle, la 2e DB est retirée de la Première Armée et rattachée aux Américains. Leclerc n’écrit pas de rapport détaillé. Il n’explique rien.
C’est sa méthode depuis toujours : en août 1944, il avait déjà envoyé un détachement vers Paris de sa propre initiative, avant même de recevoir l’ordre formel d’Eisenhower. De Gaulle, lui, joue un jeu subtil et délibérément ambigu. Il exacerbe les tensions autant qu’il tente de les contenir. En confiant à Leclerc la libération de Paris, la mission symbolique par excellence, il lui offre un prestige que de Lattre, avec toute sa puissance militaire, ne peut pas égaler.
Quand les deux hommes se retrouvent sur le même terrain en Alsace, Leclerc arrive avec une aura que de Lattre ne supporte pas de voir briller à côté de lui. Personne ne l’ignore, ni les officiers, ni les soldats, ni les Américains. Les hommes de la 2e DB savent ce que leur général pense de de Lattre, parce que Leclerc n’a jamais caché ses opinions. Et ce qu’il pense, c’est que de Lattre reste marqué par une faute originelle : avoir choisi le mauvais camp au moment où le camp comptait le plus.
Même s’il s’est racheté depuis, cette tache ne s’efface jamais aux yeux de Leclerc. La guerre s’achève le 8 mai 1945. Les deux généraux ont suivi des chemins définitivement séparés. De Lattre assiste à la signature de la reddition allemande à Berlin.
Leclerc, lui, voit un détachement de sa division entrer dans le chalet d’Hitler à Berchtesgaden le 4 mai, une sorte de consolation après des mois de frustration. Deux destins, deux gloires, mais aucune réconciliation. Après la guerre, leurs routes ne se croisent plus vraiment. De Lattre part pour l’Indochine, où il meurt en 1951.
Leclerc meurt en 1947 dans un accident d’avion en Algérie. L’un a 44 ans, l’autre 63. Officiellement, l’histoire a réuni leurs noms dans les livres et les musées, inventé une fraternité d’armes qui n’a jamais existé. Deux grands soldats, une seule cause, et une inimitié irréconciliable qui a duré jusqu’à ce que la mort les sépare.
Ce qui reste de cette rivalité, c’est une leçon qui parle encore aujourd’hui : deux hommes peuvent se battre du même côté, contre le même ennemi, pour les mêmes drapeaux, et se haïr. La frontière que Leclerc voyait entre lui et de Lattre n’a jamais disparu. Et la paix entre ces deux hommes, qui portaient chacun une part de la France sur leurs épaules, n’a jamais été signée.


