Certains légionnaires n’ont même plus de quoi remplir leur gourde à moitié. C’est pourtant là, dans ce trou de sable perdu au cœur du désert libyen, qu’un capitaine va écrire l’une des pages les plus héroïques de la France libre. Mais ce que cet homme a vécu après Bir Hakeim dépasse tout ce que l’on imagine. Pierre Messmer est né en 1916 à Vincennes, dans une famille aisée d’origine alsacienne, réfugiée en France après l’annexion de 1871.

Brillant élève, il se destine à une carrière de haut fonctionnaire. Mais la guerre change tout. Refusant l’armistice et l’autorité de Vichy, il rejoint Londres avec son ami le lieutenant Jean-Simon, déguisé en membre d’équipage sur un navire ennemi, au péril de sa vie. Engagé dans la Légion étrangère, il combat en Afrique du Nord, puis en Syrie, dans une guerre fratricide entre Français.
En 1942, le voilà à Bir Hakeim, une ancienne forteresse ottomane au milieu du désert, sans eau, sous un soleil écrasant. Les hommes de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère tiennent tête à l’Afrika Korps de Rommel pendant des jours, malgré les bombardements italiens et allemands. Le maréchal ennemi, furieux, envoie des messages menaçants : « Pas de prisonniers. » La réponse du général Koenig est célèbre : « Merde !
»
Messmer, capitaine, commande une compagnie. La position devient intenable. Dans la nuit noire, sans lune, il faut traverser un champ de mines balisé à la hâte par des bandes de tissu blanc. Les explosions éclairent le ciel, la mitraille crépite, et chaque homme ne sait pas s’il verra l’aube.
Messmer guide ses hommes à travers ce chaos, trébuchant, rampant, se relevant. Il atteint les lignes alliées avec les survivants. Bir Hakeim a retardé Rommel d’un mois, permettant aux Britanniques de gagner El Alamein. Paris n’oubliera pas : une rue et une station de métro porteront bientôt ce nom.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En juillet 1943, alors que la brigade connaît un répit, Messmer est envoyé aux Antilles pour rallier les territoires français à la France libre. Puis viennent le débarquement de Normandie, la libération de Paris, et l’Alsace rendue enfin à la France. La guerre semble finie.
Elle ne l’est pas pour lui. En 1945, il est parachuté au Tonkin avec deux compagnons, sans soutien réel, pour rétablir la souveraineté française en Indochine. La mission tourne au désastre : il est capturé par le Việt Minh, jeté dans une cage de bambou, battu, privé de soins. L’un de ses deux compagnons meurt en captivité.
La propagande ennemie annonce sa mort pour empêcher toute négociation. Mais il survit, libéré après des mois d’enfer. De retour en France, il poursuit une carrière hors normes : chef de cabinet du haut commissaire en Indochine, puis gouverneur de Mauritanie, de Côte d’Ivoire, et enfin ministre des Outre-mer pendant la décolonisation. En 1960, de Gaulle le nomme ministre des Armées, poste qu’il occupe pendant quatorze ans.
Il supervise la fin de la guerre d’Algérie, la réorganisation de l’armée, et lance le programme nucléaire français : le premier sous-marin lanceur d’engins en 1967, les Mirage IV. Il traverse même l’interim après la mort de Pompidou avant de passer la main en 1974. Des dunes de Libye aux cabinets ministériels, des larmes des familles de rapatriés aux silences des bases nucléaires, Messmer n’a jamais cessé de servir. Son nom, un temps célèbre, s’efface aujourd’hui derrière ceux de de Gaulle ou Leclerc.
Pourtant, peu d’hommes ont traversé autant de guerres, autant de déserts, autant de responsabilités. Il est mort en 2007, dernier grand témoin d’une époque où l’honneur se gagnait dans le sable et le sang.


