Six tonnes. C’est ce que le régime allemand a volé entre 1938 et 1945. Pas six cents kilos, six tonnes d’or arrachées aux banques centrales de l’Europe occupée, aux coffres de familles entières, et parfois directement aux corps des victimes des camps. À la fin de la guerre, les Alliés ont ouvert les coffres de la Reichsbank.

Ils ont découvert que des dizaines de tonnes manquaient. Pas détruites, pas fondues. Volatilisées. Alors, ils ont cherché partout.
Dans des mines abandonnées au cœur des Alpes, si profondes que la lumière n’y atteint jamais le sol. Dans les registres de banques suisses qui refusaient d’ouvrir leurs livres. Jusqu’en Argentine, où des sous-marins allemands se sont rendus des semaines après la capitulation, sans que personne sache ce qu’ils transportaient. Quatre-vingts ans de recherches.
Des plongeurs, des espions, des commissions internationales, des gouvernements entiers mobilisés. Et l’or n’a jamais été retrouvé. Pas parce qu’il a disparu. Parce que trois pays ont tout fait pour qu’on ne le trouve jamais.
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Tout commence par une signature. Le 3 février 1939, un homme nommé Walter Funk prend officiellement la direction de la Reichsbank. Funk n’est pas banquier. C’est un ancien journaliste, un homme de réseau, un fidèle du parti depuis la première heure.
Et c’est précisément pour ça qu’on l’a choisi. Parce que ce qui va suivre n’a rien à voir avec la finance. Ce qui va suivre, c’est la mise en place du plus vaste système de pillage organisé que le monde ait connu. Et ce système a une logique implacable.
Chaque fois que l’armée allemande entre dans un pays, la banque centrale de ce pays est vidée. Pas pillée au hasard, pas saccagée. Vidée méthodiquement, avec des formulaires, des ordres de transfert, des bordereaux de livraison. L’Autriche d’abord, dès 1938.
Les réserves d’or de la banque nationale autrichienne quittent Vienne en quelques jours, direction Berlin. Puis la Tchécoslovaquie, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Norvège, la Grèce. La France résiste partiellement. En juin 1940, quand les forces allemandes approchent de Paris, une partie de l’or de la Banque de France, environ 200 tonnes, est évacuée vers l’Afrique du Nord.
Dakar, Bamako, Alger. Cette opération d’évacuation est l’une des plus grandes réussites logistiques de la guerre, et presque personne ne la connaît. Mais tout n’a pas été sauvé. Loin de là.
Les Allemands imposent à la France des frais d’occupation de 400 millions de francs par jour. Un chiffre si colossal qu’il revient à drainer l’économie française par un pipeline financier permanent. Là, il faut s’arrêter une seconde. Parce que quand on parle de l’or des nazis, la plupart des gens pensent à des coffres remplis de lingots, des caisses dans un bunker.
C’est plus confortable comme image. La réalité est très différente. L’or nazi, ce n’est pas qu’un trésor. C’est un circuit, un système financier parallèle construit pour transformer le vol en commerce et le meurtre en comptabilité.
Voici comment ça fonctionne. L’or volé aux banques centrales est fondu et transformé en lingots standards de la Reichsbank. Nouveau numéro de série, nouvelle marque de fonderie. L’origine disparaît.
Un lingot qui était tchèque le mardi devient allemand le vendredi. Avec ces lingots blanchis, le Reich achète ce dont il a besoin pour continuer la guerre. Du tungstène au Portugal, essentiel pour les obus perforants. Du chrome en Turquie.
Des roulements à billes en Suède. Du pétrole en Roumanie. L’or circule, passe les frontières, change de main. Et à chaque étape, quelqu’un ferme les yeux.
Mais il y a pire. Il y a l’autre source d’or, celle dont les registres de la Reichsbank ne parlent qu’à travers un nom de code : Melmer. Bruno Melmer est un officier SS. Son nom apparaît dans les fichiers des banques suisses et dans les comptes rendus de la Reichsbank, mais son rôle exact n’a jamais été clairement établi.
Ce qui est certain, c’est que son nom est lié à des transferts d’or dont l’origine ne provenait pas des banques centrales. L’or Melmer, c’est l’or des victimes. Celui qu’on arrachait aux déportés avant de les envoyer dans les camps, aux familles juives avant leur exécution, aux prisonniers avant leur assassinat. Les dents en or, les bijoux de famille, les alliances, les montres, les objets de valeur confisqués dans les ghettos et les camps de concentration.
Cet or-là n’était pas comptabilisé dans les réserves officielles. Il passait par un circuit parallèle, dirigé personnellement par les SS, et il servait à financer des opérations secrètes, des achats d’armes, des réseaux d’évasion. À la fin de la guerre, les Alliés ont découvert l’existence de ce circuit. Mais ils n’ont jamais pu en retracer la totalité.
Des tonnes d’or Melmer manquent à l’appel. Alors, où est-il passé ? Les recherches ont mené les enquêteurs dans le lac Toplitz, en Autriche, où des plongeurs ont remonté des faux billets sterling, des documents SS et des caisses scellées. Mais pas d’or.
Dans des mines de sel abandonnées, où les nazis avaient entreposé des œuvres d’art volées et des archives. Mais pas d’or. Dans des banques suisses, où des transactions anonymes ont permis à des dignitaires nazis de blanchir des fortunes. Mais les banques ont refusé d’ouvrir leurs livres pendant des décennies.
En Argentine, où des réseaux d’évasion, les fameuses filières dites “ratlines”, ont permis à des centaines de criminels de guerre de fuir l’Europe avec des valises pleines d’or. Des sous-marins allemands se sont rendus dans des ports argentins des semaines après la capitulation, et leur cargaison n’a jamais été inventoriée. Trois pays ont systématiquement entravé les enquêtes : la Suisse, pour protéger son secret bancaire et sa réputation de place financière neutre ; l’Argentine, pour ne pas remettre en cause l’accueil de dirigeants nazis sur son sol ; et l’Autriche, qui a longtemps nié sa responsabilité dans le pillage et préféré laisser les dossiers dormir. Des commissions internationales ont été créées, des rapports publiés, des accords signés.
Mais l’essentiel de l’or n’a jamais été restitué, ni aux États, ni aux familles des victimes. Certains lingots ont refait surface, parfois des décennies plus tard, dans des ventes aux enchères anonymes, des coffres privés, des comptes dormants. Mais la majeure partie est introuvable. Dans les archives de la Reichsbank, plusieurs documents portent la mention “transfert spécial Melmer” sans autre précision.
Ces transferts ont été effectués jusqu’aux derniers jours de la guerre, alors que l’armée russe approchait de Berlin. Le dernier convoi documenté est parti de la Reichsbank fin avril 1945. Des caisses chargées sur des camions, direction les Alpes bavaroises et autrichiennes. Il n’a jamais été retrouvé.
Peut-être est-il au fond d’un lac autrichien, dans une mine effondrée, dans un coffre dont le titulaire est mort en 1943, dans les murs d’une estancia de Patagonie achetée avec des fonds dont personne n’a jamais vérifié la source. Ou alors, il a été fondu depuis longtemps, remis dans le circuit, transformé en lingots neufs, vendu sur les marchés, et personne ne peut plus faire la différence entre l’or volé et l’or propre. C’est ça, la vérité la plus difficile à accepter : l’or des nazis n’a peut-être pas besoin d’être caché. Peut-être qu’il est devenu invisible, mélangé à tout le reste, et que ceux qui le détiennent ne le savent même plus.
Ce qui est sûr, c’est que les enquêtes n’ont jamais été fermées. Les archives continuent d’être consultées, les témoignages continuent d’être recueillis, et des chercheurs continuent de creuser les dizaines de milliers de pages de documents non classifiés. La question n’est pas de savoir si l’or existe encore. La question est de savoir qui sait où il est.
Et il y a des gens qui savent.


