Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord, et Charles de Gaulle l’apprend par un collaborateur qui lui lit les dépêches du matin. Ni Roosevelt ni Churchill ne l’ont prévenu….

Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord, et Charles de Gaulle l’apprend par un collaborateur qui lui lit les dépêches du matin. Ni Roosevelt ni Churchill ne l’ont prévenu....

Le 8 novembre 1942, les Alliés lancent l’opération Torch. Plus de 700 navires déversent 100 000 soldats sur les côtes marocaines et algériennes. Charles de Gaulle, le chef de la France libre, qui se bat depuis Londres depuis deux ans, apprend la nouvelle par un collaborateur qui lui lit les dépêches du matin. Ni Roosevelt ni Churchill ne l’ont prévenu.

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Ce n’est pas un oubli. C’est un choix délibéré, scellé par un accord secret qui va déclencher l’une des crises diplomatiques les plus explosives de la Seconde Guerre mondiale. De Gaulle entre dans une rage que ses proches n’oublieront jamais. De l’autre côté de l’Atlantique, Roosevelt comprend qu’il vient de se faire un ennemi pour la vie.

Pour comprendre la fureur de De Gaulle, il faut savoir qui était François Darlan. Amiral de la flotte française, numéro deux du régime de Vichy, Darlan avait géré les relations avec l’Allemagne nazie depuis 1940. Il avait signé des accords de coopération avec Hitler, autorisé le passage de l’aviation allemande par la Syrie, appliqué les lois antisémites. Churchill l’avait publiquement traité de « quislíng odieux ».

Mais le 8 novembre 1942, un hasard incroyable place Darlan à Alger, venu rendre visite à son fils malade. Les Américains débarquent exactement au même moment. Le général Mark Clark, adjoint d’Eisenhower, comprend immédiatement que Darlan est la clé. S’il ordonne aux troupes françaises de cesser le feu, des milliers de vies alliées seront épargnées.

S’il résiste, il faudra conquérir chaque ville, chaque port, chaque aérodrome. Clark négocie avec Darlan pendant deux jours. Le 11 novembre 1942, jour anniversaire de l’armistice de 1918, Darlan signe un cessez-le-feu général. Il ordonne aux forces françaises d’Afrique du Nord de déposer les armes.

En échange, Eisenhower reconnaît Darlan comme haut-commissaire de la France en Afrique du Nord. Le collaborateur, le protégé de Pétain, devient le représentant officiel des intérêts français aux yeux des Américains. L’accord est officialisé le 22 novembre 1942 à Alger. On l’appellera les accords Clark-Darlan.

À Londres, de Gaulle apprend la nouvelle. Ses proches se souviendront toute leur vie de sa réaction. Ce n’est pas de la colère ordinaire. C’est viscéral.

Depuis juin 1940, il a bâti une légitimité française hors de France. Des soldats ont traversé la Méditerranée pour le rejoindre. Des résistants risquent leur vie à Paris, Lyon, Marseille, pour l’idée que la vraie France existe encore. Cette idée repose sur une conviction : les hommes de Vichy sont des ennemis, pas des partenaires.

En reconnaissant Darlan, Eisenhower brise cette prémisse. Il dit au monde que collaboration et résistance sont interchangeables. Plusieurs témoins rapportent que de Gaulle, dans un état d’agitation extrême, a lancé : « J’espère que les gens de Vichy vont les jeter à la mer. On ne rentre pas en France comme ça.

» Le chef de la France libre souhaitait presque, dans un premier moment, que les troupes américaines soient repoussées plutôt que de les voir entrer en s’appuyant sur Darlan. Il se calmera. Il prononcera un discours à la BBC appelant les troupes françaises d’Afrique du Nord à rejoindre les Alliés. Mais en privé, la blessure est profonde.

Elle ne cicatrisera jamais. Roosevelt, lui, n’aimait pas de Gaulle. Il entretenait des relations diplomatiques avec Vichy depuis 1940, via son ambassadeur l’amiral Leahy. Pour Roosevelt, Vichy était une source de renseignements utile.

De Gaulle, exigeant d’être reconnu comme seul représentant légitime de la France, était perçu comme imprévisible, ambitieux, peut-être même dangereux. Roosevelt le qualifiait ouvertement de « dictateur en herbe ». Il voulait contrôler l’avenir de la France, pas le laisser entre les mains de ce général insoumis. Quand Roosevelt apprend que De Gaulle a été écarté de l’opération Torch, il n’est pas troublé.

Quand il découvre l’accord Darlan, il le défend comme une « nécessité militaire temporaire », un « expédient temporaire ». Une formule qui restera dans les livres d’histoire. Darlan est utile, mais jetable. On s’en servira, puis on s’en débarrassera.

Ce que Roosevelt n’a pas anticipé, c’est la tempête médiatique. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la presse se déchaîne. Edward R. Murrow, le célèbre correspondant de CBS, pose la question qui résume tout : les Américains font-ils la guerre au nazisme ou couchent-ils avec lui ?

Les rédactions britanniques sont furieuses que de Gaulle, l’homme de la résistance, soit exclu tandis que Darlan, le collaborateur notoire, se voit offrir le pouvoir. Roosevelt tente de calmer le jeu. Il présente l’accord comme une décision purement militaire. Il promet que ça ne durera pas.

Mais les dégâts politiques sont réels. Pour de Gaulle, la trahison ne s’arrête pas là. Son représentant André Philip, envoyé à Washington, revient avec une nouvelle encore plus alarmante. Roosevelt lui a révélé sans gêne ce qu’il envisage pour la France après la libération : un gouvernement militaire américain imposé sur le territoire français.

« Quand nous entrerons en France, nous exercerons les droits d’une puissance occupante », a-t-il dit. Les Américains resteraient jusqu’à ce que des élections soient organisées. De Gaulle comprend alors que Darlan n’est qu’un symptôme. Le vrai problème, c’est que Roosevelt ne reconnaît pas la légitimité de la France libre.

Il veut décider seul de l’avenir politique de la France, comme s’il s’agissait d’un territoire conquis. Cette humiliation, de Gaulle ne la pardonnera jamais. Elle colorera toute sa politique étrangère pendant des décennies, jusqu’au retrait de la France de l’OTAN en 1966, jusqu’à ses discours sur l’indépendance européenne. Mais avant cela, quelque chose d’inattendu se produit.

Le 24 décembre 1942, à 15 h 30, au palais d’été d’Alger, un jeune homme de 22 ans s’approche de Darlan dans un couloir. Il sort un pistolet de calibre 7,65 et tire deux fois. Darlan s’effondre, le sang coulant de la bouche. Il meurt deux heures plus tard.

L’assassin s’appelle Fernand Bonnier de La Chapelle, un royaliste idéaliste de 22 ans. Il est jugé en moins de 48 heures et fusillé le 26 décembre au petit matin, pendant un raid aérien allemand, dans des conditions si précipitées que les questions restent ouvertes. Qui a armé Bonnier ? Qui l’a encouragé ?

Des connexions avec des réseaux proches du SOE britannique, des contacts avec des proches de De Gaulle à Alger, des dollars appartenant à l’entourage gaulliste retrouvés sur l’assassin. De Gaulle lui-même qualifiera la mort de Darlan d’« exécution » et non d’assassinat. Mais aucune preuve directe d’une implication organisée n’a jamais été établie. À Londres, dans les cercles de la France libre, la mort de Darlan est accueillie avec un soulagement à peine dissimulé.

Anthony Eden note dans son journal « une absence remarquable de regrets » dans les cercles gouvernementaux britanniques. Roosevelt condamne publiquement le meurtre. Mais en privé, il sait que le problème est réglé. La mort de Darlan laisse un vide.

Eisenhower pousse le général Giraud pour le remplacer, un autre Français, ni gaulliste ni vichyste, que les Américains préféraient. Mais Giraud est un soldat, pas un politique. Il n’a ni la stature ni la vision de De Gaulle. En mai 1943, De Gaulle quitte Londres pour Alger et devient coprésident du Comité français de libération nationale aux côtés de Giraud.

La cohabitation est brève. Par la force du caractère, l’habileté politique et la légitimité acquise par des années de combat, de Gaulle évince Giraud. En novembre 1943, il est seul à la tête du comité. Roosevelt s’obstine.

Il refuse de reconnaître De Gaulle comme chef légitime de la France. La France n’est pas invitée à Téhéran en 1943, ni à Yalta en 1945. En décembre 1944, Roosevelt écrit à Churchill et Staline que la présence de De Gaulle aux conférences alliées n’introduirait qu’un « facteur compliqué et indésirable ». Il l’appelle toujours « le dictateur en herbe ».

Mais les événements militaires suivent leur propre logique. Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. De Gaulle fait en sorte que la 2e division blindée du général Leclerc soit la première à entrer dans Paris le 25 août 1944. Il remonte les Champs-Élysées à pied devant des centaines de milliers de Parisiens.

Ce jour-là, la légitimité de la France libre ne peut plus être contestée. Roosevelt reconnaît finalement le gouvernement provisoire de De Gaulle le 23 octobre 1944. Trop tard pour paraître généreux, juste assez tôt pour éviter une rupture totale. L’histoire ne s’arrête pas là.

L’humiliation de novembre 1942 devient le moteur d’une politique. Chaque fois que de Gaulle parlera d’indépendance nationale, de souveraineté française, de refus des blocs, il parlera aussi de l’opération Torch, de Darlan, du moment où ses alliés ont décidé que la France était un territoire à gérer, non une nation à respecter. En 1966, il retire la France du commandement intégré de l’OTAN et demande aux Américains de retirer leurs bases. Il développe la force de frappe nucléaire indépendante.

Il refuse deux fois l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun, en 1963 et 1967. Les Américains y voient de l’arrogance, de l’ingratitude, de l’anti-américanisme. Lui y voit la continuation logique d’une conviction forgée en 1942 : la France ne peut compter que sur elle-même. Quelqu’un a-t-il payé pour la décision de novembre 1942 ?

Darlan a payé de sa vie, un pistolet dans un couloir d’Alger la veille de Noël. Roosevelt a payé d’une autre façon. La colère de De Gaulle l’a suivi jusqu’à sa mort le 12 avril 1945. Il n’a jamais vu la libération de la France qu’il avait contribué à planifier.

Il n’a jamais compris de Gaulle. Eisenhower s’en est mieux sorti. De Gaulle avait une estime réelle pour lui. C’est Eisenhower qui avait promis que les soldats français entreraient les premiers à Paris, et qui s’était opposé à l’idée d’un gouvernement militaire américain en France libérée.

Ce qui reste, au fond, c’est une question que l’accord Darlan a posée sans jamais y répondre. Jusqu’où peut-on aller dans les compromis moraux pour gagner une guerre juste ? Eisenhower avait dit oui en novembre 1942. Les résultats militaires lui donnaient raison à court terme : des milliers de vies épargnées, l’Afrique du Nord sécurisée en quelques jours.

Mais le prix politique était considérable. Il avait affaibli la légitimité de la résistance française, donné à Roosevelt un argument pour continuer à marginaliser de Gaulle, semé une graine de méfiance franco-américaine qui pousserait pendant des décennies. De Gaulle, lui, avait dit non. Il n’avait pas pu empêcher l’accord, mais il avait refusé de l’accepter comme normal.

Il avait porté la blessure et l’avait transformée en politique. Deux hommes, deux visions de la guerre et de l’honneur. L’un pragmatique jusqu’à la compromission, l’autre intransigeant jusqu’à l’isolement. Et entre eux, un accord signé un soir à Alger qui a changé la façon dont la France se regardait elle-même et dont elle regardait le monde.

L’histoire ne demande pas qu’on choisisse entre les deux. Elle demande qu’on comprenne que derrière chaque décision militaire, il y a des conséquences politiques que les généraux n’avaient pas prévues. Des conséquences qui se mesurent parfois en années, parfois en décennies, parfois dans des discours prononcés vingt ans plus tard, des traités refusés, des alliances rompues. De Gaulle l’avait vu avant tout le monde.

L’histoire lui a donné raison.