Le 2 décembre 1940, Philippe de Hauteclocque, dit Leclerc, arrive à Fort-Lamy, l’actuelle N’Djamena, au fin fond du Tchad. Une ville coloniale écrasée de chaleur, à des milliers de kilomètres d’une France occupée et déchirée. Officier de cavalerie, prisonnier évadé deux fois, rallié à de Gaulle à Londres sans un sou en poche, il a adopté ce nom de guerre pour protéger sa famille restée en France. Sa mission paraît absurde : tenir un territoire enclavé au cœur de l’Afrique et frapper l’ennemi là où personne ne l’attend.

Le lendemain de son arrivée, il déplie une carte. Du doigt, il désigne une oasis perdue dans le désert libyen, à 1 700 kilomètres du Tchad, et annonce : « On va prendre ça. » Koufra est un fort italien isolé, inaccessible. Autour de lui, ses hommes échangent des regards sceptiques.
L’un d’eux confiera plus tard : « Cette entreprise est une folie, aucun de nous n’en reviendra. » Leclerc ne cède pas. En quelques semaines, il réunit une colonne hétéroclite : des Européens, des tirailleurs tchadiens et camerounais, des méharistes qui connaissent les dunes mieux que n’importe quelle carte, une centaine de camionnettes rouillées armées de mitrailleuses vétustes et cinq petits avions de reconnaissance. Le 26 janvier 1941, la colonne s’enfonce dans le Tibesti.
Le désert n’a rien de romantique. Les pistes sont ensablées, les pneus éclatent, la chaleur mortelle le jour, le froid mordant la nuit. On pousse les camions à la main sous un soleil de plomb. La navigation se fait à la boussole et aux étoiles.
Il faut douze jours pour parcourir plus de 1 600 kilomètres. Le 7 février, la palmeraie de Koufra apparaît enfin à l’horizon. Ce qui suit n’est pas une bataille classique, mais un siège. Les Italiens sont retranchés dans un fort solide, mais leur unité motorisée a déjà été mise en déroute.
Leclerc encercle, bombarde, attend. Le 1er mars, les parlementaires italiens sortent pour négocier une reddition « dans l’honneur ». Les discussions s’enlisent. Soudain, Leclerc se lève, s’avance vers les officiers italiens, leur ordonne de remonter dans leur véhicule, s’assoit à côté d’eux et déclare : « Conduisez-moi à votre commandant.
» Les Italiens, stupéfaits, obéissent. La capitulation est signée le jour même. Koufra est tombé. Le lendemain, dans la cour du fort, Leclerc rassemble ses hommes.
Devant quelques centaines de soldats épuisés mais debout, il fait cette promesse : « Jure de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. » Une ville annexée, à l’autre bout du continent, de l’autre côté du Sahara et de la Méditerranée. Une promesse qui semble irréelle en mars 1941. Mais ses hommes jurent avec lui.
De Gaulle, de Londres, adresse un télégramme : « Les glorieuses troupes du Tchad et leurs chefs sont sur la route de la victoire. »
Pourquoi Koufra est-il un tournant ? Parce que c’est la première victoire militaire de la France libre. La première fois que des soldats français battent l’ennemi sous leur propre drapeau, sans l’appui d’aucune armée alliée.
Mais Leclerc ne s’arrête pas là. Il repart, prépare la suite : le Fézzan, une région immense au sud-ouest de la Libye, truffée de postes fortifiés. En février 1942, il lance sa première campagne. Six cents hommes, une centaine de véhicules.
Les oasis tombent une à une par des coups de main rapides, des raids éclairs. On apprend à se battre dans le désert : frapper où l’ennemi ne t’attend pas, disparaître avant qu’il réagisse. En décembre 1942, l’offensive finale commence. L’objectif est de chasser les Italiens de toute la région et de rejoindre la 8e armée britannique de Montgomery qui remonte l’Afrique du Nord après la victoire d’El-Alamein.
Deux armées convergent pour prendre l’ennemi en tenaille. Le 12 janvier 1943, les Français entrent dans Sebba ; le lendemain, ils prennent Mourzou. Un millier de prisonniers. Le 26 janvier, la colonne Leclerc rejoint Montgomery à Tripoli.
Des soldats partis du fin fond du Sahara contemplent la Méditerranée pour la première fois. Certains n’ont jamais vu la mer. La campagne de Tunisie suit. Là, ce n’est plus l’Italie : c’est l’Afrika Korps allemand, des blindés aguerris, des artilleurs qui se battent depuis des années.
La colonne Leclerc tient. Elle contribue à la chute de l’Axe en Afrique, qui s’achève le 12 mai 1943. Ceux qui étaient partis à cent avec des camionnettes rouillées sont désormais près de 5 000 hommes. Leclerc n’a pas oublié Strasbourg.
En août 1943, sa colonne devient officiellement la 2e division blindée, équipée de chars Sherman et de Jeep modernes. L’une des meilleures unités alliées. Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie. Le 1er août, la 2e DB débarque à son tour sur Utah Beach.
Pour beaucoup de Tchadiens, de Camerounais, d’Espagnols républicains exilés qui composent une partie de la division, c’est la première fois qu’ils foulent le sol de France. Ils ont traversé l’Afrique et la mer pour libérer un pays qui n’est pas le leur. Ils le font quand même. La division se bat dans la forêt de Normandie, libère Alençon.
Puis, le 22 août, l’ordre tombe : marcher sur Paris. Paris est en insurrection depuis le 19 août. Le général allemand von Choltitz a reçu l’ordre d’Hitler de détruire la ville si elle tombe. Les ponts sont minés.
Le 24 août au soir, l’avant-garde du capitaine Dron entre par la porte d’Italie avec trois chars. Les cloches de Paris se mettent à sonner. Von Choltitz comprend que c’est fini. Le lendemain, la 2e DB entre en masse dans la capitale.
À 15 h 30, von Choltitz signe la reddition à la préfecture de police, en présence de Leclerc. Paris est libéré. De Gaulle prononce son discours : « Paris libéré ! Libéré par son peuple avec le concours des armées de la France.
»
Mais Leclerc n’a pas fini. Il y a Strasbourg. La 2e DB repart vers l’est, se bat dans les Vosges. Le 23 novembre 1944, Leclerc entre dans Strasbourg.
Le serment de Koufra est tenu. Le drapeau français flotte sur la cathédrale. Des hommes partis du Tchad trois ans plus tôt ont tenu leur parole jusqu’au bout. La division continue de se battre.
En janvier 1945, elle repousse une contre-attaque allemande qui menaçait de reprendre Strasbourg. Elle franchit le Rhin. Le 4 mai 1945, ses éléments atteignent Berchtesgaden, le nid d’aigle d’Hitler dans les Alpes bavaroises. La boucle est fermée.
Partis du fond du Sahara, ils finissent dans la montagne du dictateur. Leclerc a 43 ans. Il mourra trois ans plus tard dans un accident d’avion en Algérie. Il deviendra maréchal de France à titre posthume.
Ce qui rend cette histoire unique, c’est l’obstination tranquille avec laquelle elle a été menée. En mars 1941, rien n’est joué : l’Allemagne domine l’Europe, l’Amérique n’est pas encore entrée en guerre. Et pourtant, un homme, à des milliers de kilomètres, fait une promesse impossible et la tient, étape par étape, oasis par oasis. Et von Choltitz, l’homme qui devait détruire Paris ?
Il n’a jamais été jugé pour cela, ni pour les crimes de guerre commis sous ses ordres sur d’autres fronts. Il est même sorti de prison après quelques années. Une zone d’ombre de plus dans une guerre pleine de contradictions.
Mais c’est une autre histoire.
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