Le 18 juin 1940, un homme seul, sans armée, sans gouvernement, sans territoire, s’installe devant un micro à Londres et décide que la France n’a pas perdu. Personne ne lui a demandé de le faire, personne ne l’a mandaté. Il n’a derrière lui aucun parti, aucune institution. Juste un grade provisoire de général de brigade et une conviction absolue.

En quelques minutes de radio, Charles de Gaulle change le destin du pays. Mais ce que peu de gens savent, ce sont les conditions précaires, la pression et le risque personnel dans lesquels cet appel a été lancé. Pour comprendre ce que représente le 18 juin, il faut revenir quelques jours plus tôt. Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance son offensive à l’Ouest.
En six semaines, l’impensable se produit. L’armée française, considérée comme l’une des plus puissantes du monde, s’effondre. Les Allemands contournent la ligne Maginot par les Ardennes, exactement comme certains l’avaient prévu, et comme personne n’avait voulu les écouter. Bientôt, des centaines de milliers de soldats alliés sont encerclés dans le Nord.
Dunkerque évacue précipitamment 338 000 hommes vers l’Angleterre. La débâcle est totale. Paris est déclaré ville ouverte le 13 juin pour éviter sa destruction. Le lendemain, les Allemands défilent sur les Champs-Élysées.
Le même jour, des millions de Français fuient sur les routes, dans ce qu’on appellera l’exode. Des colonnes de voitures et de charrettes s’étirent sur des centaines de kilomètres. Des familles entières emportent tout ce qu’elles peuvent. Des avions allemands mitraillent ces civils en fuite.
Le gouvernement, lui, s’est replié à Bordeaux. C’est là, dans une atmosphère de panique, que se jouent les dernières heures de la résistance politique française. Paul Reynaud, le président du Conseil, veut continuer à se battre. Il plaide pour que le gouvernement parte en Afrique du Nord afin de poursuivre la guerre depuis là-bas.
La France possède un immense empire colonial, une flotte, des ressources. La guerre n’est pas perdue. Mais autour de lui, les partisans de l’armistice sont plus nombreux et plus déterminés. À leur tête, Philippe Pétain, 84 ans, maréchal de France, héros de Verdun.
Pétain estime que la guerre est perdue, et que demander l’armistice est la seule façon de préserver les Français d’une destruction totale. Son autorité morale est immense. Quand il parle, les gens s’inclinent. Dans ce gouvernement qui vacille, un homme refuse.
Charles de Gaulle, 49 ans, sous-secrétaire d’État à la Défense nationale depuis le 5 juin seulement, à peine une semaine. Général de brigade à titre provisoire, le plus jeune des généraux en fonction. Un homme que le grand public ne connaît pas. Mais lui sait une chose que les autres ont décidé d’ignorer.
L’Angleterre tient. La Royal Air Force a résisté, la Royal Navy contrôle les mers. Winston Churchill, devenu Premier ministre en mai, a déclaré que la Grande-Bretagne se battrait jusqu’au bout. Et si l’Angleterre tient, si l’Amérique entre un jour dans la guerre, comme de Gaulle en est convaincu, alors les forces de l’Axe seront finalement écrasées.
La défaite de juin 1940 n’est pas la fin de la guerre. C’est peut-être le début de sa plus longue phase. Pétain ne le croit pas. Les partisans de l’armistice ne veulent pas l’entendre.
Le 16 juin, Paul Reynaud démissionne, écrasé par la pression des défaitistes. Le président de la République, Albert Lebrun, charge Pétain de former un nouveau gouvernement. C’est officiel : la France va demander l’armistice. Ce soir-là, à Bordeaux, de Gaulle comprend que tout est fini pour lui en France.
S’il reste, il sera arrêté ou réduit au silence. Alors, il prend une déécision. Le matin du 17 juin, de Gaulle se rend à l’aééroport de Méigniac à Bordeaux. Il accompagne le géénéral Spears, représentant personnel de Churchill, qui repart en Angleterre.
Ils se serrent la main sur le tarmac. L’avion commence à rouler. Et de Gaulle saute à bord. Voilà comment ça s’est passé.
Pas un départ planifié en grande pompe. Un saut dans un avion en mouvement, avec son aide de camp, le lieutenent Geoffroy de Courcel, et rien d’autre. À Paris, les soldats allemands défilent sur les Champs-Élysées. À Bordeaux, le gouvernment de Pétain prépare la demande d’armistice.
À Londres, un géénéral inconnu du grand public arrive et se rend au 10 Downing Street pour recontérer Winston Churchill. Cet entretien est déécisif. De Gaulle expose à Churchill sa situation et son projet : s’adresser aux Français par radio, refuser l’armistice au nom de la France, appeler ceux qui veulent continuer à se battre à le rejoindre en Grande-Bretagne. Churchill l’éécoute.
Il comprend immédiatement ce que représante cet homme. Quelqu’un qui dit non quand tous les autes disent oui. Quelqu’un qui choisit de se battre quand tous les autes capituent. Il accepte de lui ouvrir les micros de la BBC, mais à une condition : pas avant que Pétain n’ait officiellement demandé l’armistice.
Il ne veut pas rompre prématurément avec le gouvernment français. Ce soir-là, le 17 juin, Pétain passe à la radio. Il parle depuis Bordeaux. Sa voix est celle d’un vieillart éépuisé, sincère dans sa douleur, sincère dans sa certitude que c’est la seule chose à faire.
Il dit aux Français qu’il faut cesser le combat, que c’est avec un cœur brisé qu’il prend cette déécision, pour leur épargner des souffrances inutiles. Des millions de Français l’entendent. Beaucoup pleurent. De Gaulle, lui, entend ce discour à Londres.
Pour lui, ce que dit Pétain est une trahisoin. Pas une décision courageuse, mais une capituation qui abandonne la France et ses alliés. Maintenant, il peut parler. Mais rien ne se passe comme prévu.
Le cabinet de guerre britannique hésite. Lord Halifax, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, ne veut pas rompre officiellement avec Vichy. Il espère encore que la flote française, la deuxième flote de guerre du monde, ne tombera pas aux mains des Allemands. Si de Gaulle appèle à la résistance depuis Londres, cela complique toutes les négociations diplomatiques avec Bordeaux.
Il bloque la diffusion. Pendant des heures, de Gaulle attend dans un appartement de Seymour Grove, près de Hyde Park. Il rédige son texte. Il l’a rédigé lui-même, à la main, sur quelques feuilles dans la nuit du 17 au 18.
Une secrétaire, Élisabeth de Miribel, le tape à la machine. Le texte fait à peine 350 mots. Mais ces 350 mots, de Gaulle les a pesés un par un. Il n’est pas certain d’être diffusé.
Il ne sait pas si Churchill va finir par l’emporter face à Halifax. Il attend. C’est le géénéral Spears, l’allié fidèle, qui finit par convaincre Churchill de passer outtre les objections de son cabinet. En fin d’après-midi, Churchill donne son accord définitif.
De Gaulle peut parler, mais à une autre condition : son texte doit être amendé. Les passages trop durs contre le gouvernment de Bordeaux, les formuations trop directement accusatrices contre Pétain doivent être atténuées. Les Britanniques veulent ménager leurs options diplomatiques. De Gaulle accepte à contre-cœur.
Il éédulcore quelques phrases. Le 18 juin 1940, à 18 heures, il entre dans les studios de la BBC à Broadcasting House, dans le quartier de Marylebone à Londres. Il s’assoit face au micro. Il y a peu de monde.
Pas de public, pas de céérémonie. Un technicien, un micro, et quelques phrases qui vont changer le cours de l’histoire. Il dit que les chefs français ont formé un gouvernment, que ce gouvernment, alléguant la dééfaite des armées, s’est mis en rappor avec l’ennemi pour cesser le combat. Il dit que la France a étéé submergée par la force mécaniqe de l’ennemi, les chars, les avions, la tactique allemande.
Il dit que cette dééfaite n’est pas dééfinitive. Il dit que la France n’est pas seule. Elle a un empire. Elle a l’appui de la Grande-Bretagne.
Elle a la possiilité de la victoire future. Puis il dit les mots qui resteront pour toujours : « Quoi qu’il arrive, la flame de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »
Le discour est annoncéé dans les programmes de la BBC à 20h15, et diffuséé à 22 heures. En France, dans le chaos totaal, avec des millions de personnes sur les routes, quelques dizaines de milliers de Français l’entendent ce soir-là.
Peut-être. Les estimations varient. Mais tout le monde s’accorde à dire que l’audience est très faible. Pétain avait parlé la veille à midi, à l’heure de plus grande écoute.
De Gaulle parle le soir, à une heure tardive, sur une radio étrangère. Voilà le paradoxe de cet appel. Il n’est presque pas entendu sur le moment. Mais il est tout de suite reprise.
Le lendemain, le 19 juin, le Times et le Daily Express publient le texte en intégralité. Quelques journaux français de zone libre, comme le Progrès de Lyon et le Petit Provençal à Marseille, le reprennent aussi. Le New York Times en parle, le Los Angeles Times en parle. De Gaulle apprend aussi, en retournant à la BBC le 19 juin pour un second appel, que son discours du 18 n’a pas été enregistré.
La BBC n’avait pas conservé l’enregistrement. Il n’en existera jamais d’original. Les documents filmés ou sonores que l’on voit dans les documentaires sont des reconstitutions. Maintenant, il faut parler de ce qui s’est passé juste après le 18 juin.
Parce que la réaction de Vichy à l’appel dit beaucoup sur ce que cet appel représentait réellement. Le gouvernement de Pétain ne tarde pas à réagir. Dès le 22 juin, Vichy rétrograde de Gaulle au rang de colonel. Le lendemain, il est mis à la retraite d’office.
Le 4 juillet, il est condamné à quatre ans de prison et à cent francs d’amende pour excitation à la désobéissance militaire. Sa nationalité française lui est retirée. Et finalement, le 2 août 1940, Vichy prononce contre lui la peine de mort par contumace pour désertion et trahison. Ce même homme que Pétain avait jadis soutenu dans sa carrière, dont il avait reconnu les qualités exceptionnelles, est maintenant condamné à mort par son ancien mentor.
De Gaulle réagit avec cette sécheresse que ceux qui le connaissent lui reconnaissent. Il dit : « Les vieillards qui se soignent à Vichy emploient leur temps et leur passion à faire condamner ceux qui sont coupables de continuer à combattre pour la France. Voilà tout. »
Pas de plainte, pas de surprise.
Un constat froid, et la poursuite du travail. Car le travail est immense. De Gaulle est à Londres avec pratiquement rien. Les Britanniques l’hébergent, lui fournissent un bureau, lui accordent l’accès à la BBC, mais ils n’ont pas confiance en lui.
Churchill a du respect pour lui, mais le cabinet de guerre britannique dans son ensemble préférerait traiter avec un homme politique français de premier plan, un Reynaud, un Mandel, un Hio. De Gaulle, ce jeune géénéral inconnu, n’est pas ce qu’ils attendaient. Jean Monnet, envoyé par Churchill à Bordeaux le 19 juin avec un hydravion pour tenter de convaincre des responsibles français de rejoindre Londres, revient presque bredouille. Les grands noms de la politique française ont choisi de rester.
De Gaulle est seul. Mais il construit, heure après heure, jour après jour. Le 28 juin, Churchill le reconnaît officiellement comme chef des Français libres. Le 1er juillet, le quartier géénéral de la France libre s’installe au 4, Carlton Gardens à Londres.
Des volontaires commencent à affluer. Pas en masse, pas en flot, mais ils arrivent. Des marins qui refusent de rentrer en France, des soldats qui ont survécu à Dquercque, des pêcheurs de l’île de Sein en Bretagne qui ont traversé la Manche sur leur bateau de pêche. L’île de Sein sera la première commune française à répondre à l’appel.
Presque tous ces hommes en âge de se battre rejoignent les forces françaises libres. De Gaulle leur dira plus tard : « La Bretagne tout entière est dans cette salle. »
Le 12 août 1940, les forces françaises libres sont officiellement constituées. À la fin du mois, plusieurs territoires coloniaux rejoignent la France libre.
Le Cameroun le 26 août, le Tchad le 27, le Congo français le 28, l’Oubangui-Chari le 29, le Gabon en novembre après des combats. De Gaulle a maintenant un territoire, des ressources, une armée qui commence à se former. Ce qui était parti de rien prend corps peu à peu. Sur le plan du droit international, la question de la légitimité est centrale.
Qui représente la France ? Le gouvernement de Vichy, installé légalement, reconnu par la plupart des pays du monde ? Ou de Gaulle, condamné à mort par ce même gouvernement, soutenu par les seuls Britanniques ? De Gaulle a une réponse à cette question, et il ne variera jamais.
Vichy n’est pas la France. Vichy est un gouvernement illégitime, né de la défaite et de la trahison. La France légale et la France légitime ne sont pas la même chose. Et la France, la vraie France, c’est celle qui continue à se battre.
Cette position est audacieuse. Elle est même arrogante. Certains le lui reprocheront. Churchill lui-même notera dans ses mémoires que de Gaulle avait l’habitude de défendre les intérêts de la France avec d’autant plus d’intransigeance qu’il était dans la position la plus faible.
Mais c’est précisément cette intransigeance qui a fait sa force. Si de Gaulle avait accepté de se plier aux exigences britanniques, de modérer ses ambitions, de traiter la France libre comme une simple troupe auxiliaire des Alliés, il n’aurait été qu’un général parmi d’autres, utile mais remplaçable. En insistant sur le fait qu’il représentait la France entière, pas une brigade de volontaires, il forçait ses interlocuteurs à le traiter différemment. Cette posture coûtait.
Elle créait des frictions constantes avec Churchill, avec Roosevelt, avec tous ceux qui auraient préféré une France libre plus docile et moins encombrante. En novemre 1942, quand les Américains débarquent en Afrique du Nord, ils ignorent délibérément de Gaulle et traient avec d’autes autorités françaises. C’est un affront direct. De Gaulle encaisse.
Et il continue. Il continue parce qu’il croit à quelque chose que les calculs diplomatiques à court terme ne peuvent pas mesurer. Que la France a besoin d’un symbole de résistance. Que ce symbole doit être français.
Et que ce symbole, c’est lui. Pas parce qu’il est supérieur aux autres, mais parce qu’il s’est levé quand les autres étaient assis. Parce qu’il a dit non quand tous les autres disaient oui, et que ce geste, une fois accompli, est irréversible. Le 18 juin 1940, il n’avait aucune garantie que cela fonctionnerait.
Il pouvait mourir fusillé si Vichy mettait la main sur lui. Il pouvait finir sa vie comme un général raté dans un coin d’Angleterre si les Français ne répondaient pas à son appel. Il pouvait être marginalisé, remplacé, oublié. Il a fait le choix malgré tout.
Et il n’a jamais regardé en arrière. Quatre ans plus tard, le 25 août 1944, Charles de Gaulle descend les Champs-Élysées en libérateur. La fou le est immense. Les cloches de Notre-Dame sonnent pour la première fois depuis 1940.
Et au bout de cette avenue, dans cette ville retrouvée, se tient le même homme qui, en juin 1940, avait sauté dans un avion en mouvement à l’aéroport de Méigniac, avec pour tout bagage sa conviction que la France méritait mieux que la capituation. L’appel du 18 juin est aujourd’hui classé par l’UNESCO au registre Mémoire du monde depuis 2005, au côté de son manuscrit original, de l’enregistrement du 22 juin et de l’affiche « À tous les Français » distribuée en août 1940. Depuis le 10 mars 2006, le 18 juin est une journée nationale comméémorative en France. Chaque année, à Paris, à Colombey, les deux églises où de Gaulle est enterréé, et dans des dizaines de villes françaises, cette date est céélébrée.
Il faut dire aussi ce que le 18 juin représente dans le temps long de l’histoire de France. Ce n’est pas la première fois qu’un Français refuse l’évidence. Clemenceau a refusé l’évidence de la défaite en 1917, quand la moitié des politiques parlaient de négocier. Et de Gaulle en 1940 a refusé l’évidence de la défaite, quand l’immense majorité de ceux qui l’entouraient avaient déjà tiré le rideau.
Il existe dans l’histoire française cette tradition du refus solitaire, de l’homme ou de la femme qui dit non quand tout le monde dit oui. Ce n’est pas une garantie de réussite. Mais c’est une façon de rester debout. Ce qui reste de cet appel, au fond, ce n’est pas le texte.
Même s’il est beau. Ce n’est pas la voix. Même si elle a traversé l’Atlantique. C’est le geste.
Un homme seul qui dit non. Qui dit : « Ce n’est pas parce que tout le monde a renoncé que la renonciation est juste. Ce n’est pas parce que tous les autres ont signé que la signature est inévitable. Il existe toujours un autre chemin, même quand on ne le voit pas encore.
»
Cette leçon-là n’a pas de date d’expiration.


:max_bytes(150000):strip_icc():focal(749x0:751x2):format(webp)/Celeste-Rivas-Hernandez-d4vd-042026-1-69960cbe0e7e482ba33622d5c1c1c401.jpg)