Ce soir-là, j’ai entendu mon grand-père murmurer un nom que personne n’avait jamais prononcé devant moi : Monte Cassino. Il m’a montré une photo jaunie et a dit : “On nous avait dit que ces…

Ce soir-là, j'ai entendu mon grand-père murmurer un nom que personne n'avait jamais prononcé devant moi : Monte Cassino. Il m'a montré une photo jaunie et a dit : "On nous avait dit que ces...

Le 11 mai 1944, à 23 heures précises, l’une des plus grandes concentrations d’artillerie de la campagne d’Italie ouvre le feu sur le front allié. Des centaines de canons pilonnent simultanément les positions allemandes. Le ciel au-dessus des montagnes du Latium s’illumine. Personne ne le sait encore, mais cette nuit va changer le cours de la guerre.

Thumbnail

Depuis des mois, les alliés sont bloqués devant Monte Cassino. Les Américains, les Britanniques, les Néo-Zélandais, les Indiens : tous ont échoué contre la ligne Gustave, cette ligne de défense allemande qui barre la route de Rome. Une abbaye bénédictine du VIe siècle domine la vallée, et les parachutistes allemands qui la tiennent voient tout ce qui bouge en dessous. En janvier 1944, la où 36e division d’infanterie américaine a perdu 2 000 hommes en deux jours pour tenter de franchir le Rapido.

En février, 224 bombardiers ont réduit l’abbaye en ruines, mais les décombres sont devenus une forteresse encore plus solide. En mars, les Néo-Zélandais et les Indiens ont attaqué la ville de Cassino rue par rue,问题 without success. Trois offensives, trois échecs, des milliers de morts. Au printemps 1944, un général français regarde les cartes différemment.

Alphonse Juin est né en 1888 à Bône, en Algérie, fils de gendarme. Ancien major de sa promotion à Saint-Cyr, où il côtoyait un certain Charles de Gaulle, il a perdu l’usage de son bras droit en 1915 en Champagne. Malgré cette blessure qui aurait pu mettre fin à sa carrière, il a continué à servir au Maroc pendant la campagne du Rif, où il a appris à connaître les soldats d’Afrique du Nord. Il comprend quelque chose que beaucoup d’officiers européens ignorent : ces hommes savent se battre dans un terrain impossible.

Juin regarde les échecs précédents et voit une chaîne de montagnes au sud-ouest de Cassino : les monts Aurunci. Des sommets déchiquetés, des pentes abruptes, des ravins, des sentiers de chèvres. Aucune route, aucune infrastructure. Les Allemands n’y ont pas installé de défense solide, car ils jugent ce terrain impraticable pour toute armée moderne.

C’est là que Juin veut attaquer. Son plan est audacieux : la 8e armée britannique attaquera dans la vallée du Liri pour fixer les défenses allemandes, les Polonais du général Anders s’empareront du monastère, les Américains avanceront le long de la côte. Et le corps expéditionnaire français, avec ses tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, ses goumiers, ses spahis et ses légionnaires, traversera les Aurunci pour surgir dans le dos allemand. Pour cela, il faut des mulets, des centaines de mulets, car les camions ne peuvent pas passer par ces sentiers.

Les Britanniques et les Américains écoutent le plan avec scepticisme. Les Monts Aurunci sont impraticables, disent-ils. Juin répond calmement que leurs soldats ne peuvent pas traverser ces montagnes, mais les siens si. Le soir du 11 mai 1944, la quatrième offensive contre la ligne Gustave commence.

Dès les premiers jours, la 2e division d’infanterie marocaine, que Juin appelle le Bélier du CEF, s’empare des monts Faito et Maio. Les goumiers et les tirailleurs avancent sur des pentes que les Allemands n’ont pas défendues, car ils ne croyaient pas qu’une armée puisse y passer. Le 13 mai, les Français ont ouvert une brèche de 25 kilomètres de large et 12 de profondeur dans la ligne Gustave. Aucune autre force alliée n’a réalisé une progression comparable en quatre mois.

Kesselring, le commandant allemand, note dans son rapport : “Les soldats marocains franchissent même les terrains réputés impraticables avec leurs armes lourdes chargées sur des mulets et essaient toujours de déborder les positions par des manœuvres et de percer par derrière. ”

Le 16 mai, les Français prennent le Monte Petrella, dernier bastion allemand dans ce secteur. Le 17, Kesselring ordonne à ses troupes de laisser Cassino de côté et de se retirer vers le nord, de crainte d’être encerclées par la manœuvre française. Le lendemain, le drapeau polonais est planté sur les ruines de l’abbaye.

La ligne Gustave est brisée. Les semaines suivantes, le corps expéditionnaire français maintient une cadence de progression stupéfiante. Le 26 mai, les chars français remportent le plus important combat blindé de toute la campagne d’Italie à Saint-Giovanni. Le 4 juin 1944, les alliés entrent dans Rome, mais ce jour-là, personne ne le sait encore, le débarquement de Normandie approche et va effacer l’Italie de la une des journaux.

Le colonel Bumler, officier allemand qui a combattu devant Cassino, écrira après la guerre : “C’est Juin qui, en s’emparant du mont et en faisant irruption dans la vallée du Liri, a réduit en miettes la porte de Rome. ” De Gaulle lui dédicacera une photographie avec ces mots : “Au maréchal qui sut saisir la victoire quand elle se présentait. ”

Pourtant, cette victoire reste méconnue. Les soldats qui l’ont rendue possible, ces tirailleurs et goumiers qui n’avaient pas la citoyenneté française et qui étaient payés moins que leurs camarades, ont grimpé des montagnes que personne ne croyait praticables, avec leurs armes sur le dos et leurs mulets.

Ils ont dormi sur des pentes pierreuses, avancé de nuit sur des cartes imprécises, et combattu dans un terrain où une cheville tordue pouvait signifier la mort. Cette histoire est celle d’un homme qui refuse les certitudes collectives. Tout le monde disait que les Aurunci étaient impraticables. Juin a regardé ses soldats, il a regardé les montagnes et il a dit : “Ces hommes-là peuvent passer.

” Et ils sont passés. Et la ligne s’est brisée. Et Rome a été libérée.