J’étais dans la salle de réunion quand le vieux général a sorti une feuille de sa poche. Personne ne savait qu’il avait préparé un discours. En deux minutes, il a balayé notre dernier espoir et…

J’étais dans la salle de réunion quand le vieux général a sorti une feuille de sa poche. Personne ne savait qu’il avait préparé un discours. En deux minutes, il a balayé notre dernier espoir et...

Le 13 juin 1940, dans le salon d’un château de la Loire, un général de soixante-treize ans prononce une phrase qui scelle le destin de la France. Sa voix est rauque, épuisée par des jours sans sommeil. Autour de lui, des ministres hagards, repliés depuis la chute de Paris dans une demeure réquisitionnée à la hâte, à quelques kilomètres de Tours. Ce n’est ni un ordre crié sur un champ de bataille, ni un coup de feu.

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Juste des mots, dits d’un ton calme, presque administratif. Pourtant, ils pèsent plus lourd que tous les bataillons encore capables de se battre ce jour-là. Plus lourd même que les divisions blindées allemandes qui poursuivent leur avancée à quelques dizaines de kilomètres de là. L’homme qui parle s’appelle Maxime Weygand.

Celui à qui il s’adresse en premier, assis parmi les ministres, s’appelle Philippe Pétain. Ce qui se joue entre eux, dans cette pièce, va précipiter vingt millions de Français vers la défaite la plus rapide de leur histoire. Pour comprendre comment Weygand en est arrivé là, il faut d’abord lever un mystère qui l’accompagne depuis sa naissance. Né le 21 janvier 1867 à Bruxelles, il est déclaré sous un nom qui n’est pas le sien, de parents officiellement inconnus.

Tout au long de sa vie, les rumeurs les plus folles circulent sur ses origines. Fils illégitime d’une comtesse polonaise ? D’un colonel belge et de l’impératrice Charlotte du Mexique, devenue folle après l’exécution de son mari ? Certains murmurent même qu’il serait le bâtard du roi Léopold Ier de Belgique.

On ne le saura jamais, ni de son vivant, ni après sa mort. Sa carrière militaire, elle, ne laisse aucun doute sur son talent. Diplômé de Saint-Cyr, instructeur à Saumur, il devient chef d’état-major du général Foch en 1914, puis assiste à la signature du premier armistice, le 11 novembre 1918, dans le wagon de Rethondes. Vingt-deux ans plus tard, le même homme se retrouvera responsable d’un second armistice, signé dans ce même wagon, à quelques mètres du même endroit.

Comme si l’histoire avait pris soin de boucler une boucle macabre. Mais en mai 1940, tout s’accélère à une vitesse que personne n’avait anticipée. Le 19 mai, les armées allemandes percent le front français dans les Ardennes et foncent vers la Manche, coupant les armées alliées en deux. Le président du Conseil, Paul Reynaud, rappelle d’urgence Weygand, qui commande alors les troupes françaises au Levant, à des milliers de kilomètres du front.

Il le nomme commandant en chef, en remplacement du général Gamelin, jugé incapable d’endiguer la percée allemande. Weygand a soixante-treize ans, un âge où la plupart des officiers de sa génération ont depuis longtemps pris leur retraite. Son mandat à la tête des armées françaises durera à peine un mois. Dès le lendemain de sa prise de fonction, le 20 mai, il adresse à Reynaud un rapport dans lequel il évoque déjà, noir sur blanc, la possibilité d’une cessation des hostilités.

À peine vingt-quatre heures après avoir pris le commandement suprême, l’homme censé sauver la France commence à envisager sa reddition. Dès lors, deux camps se forment inexorablement au sein du gouvernement. D’un côté, ceux qui veulent continuer la lutte à tout prix, même en se repliant sur l’Afrique du Nord pour poursuivre la guerre depuis l’empire. Reynaud mène ce camp, bientôt rejoint par un jeune sous-secrétaire d’État à la Guerre, fraîchement nommé, un certain Charles de Gaulle, encore inconnu du grand public.

De l’autre côté, ceux qui jugent la cause perdue et veulent négocier un armistice au plus vite pour épargner la population. Weygand en est la voix militaire la plus autoritaire, bientôt rejoint par Paul Baudouin et Yves Bouthillier. Le 28 mai, la capitulation soudaine de l’armée belge aggrave encore la situation et renforce considérablement la position de ceux qui, comme Weygand, considèrent que tout est déjà perdu. Le 12 juin 1940, à dix-neuf heures trente, un conseil des ministres se tient au château de Cangé, dans la banlieue de Tours, où le gouvernement s’est replié en catastrophe.

Weygand y présente pour la première fois officiellement sa demande d’armistice. Il déroule des cartes devant les ministres médusés. La Loire est franchie par endroits. La route de la vallée du Rhône est grande ouverte.

L’armée française se désagrège, ses unités fondent jour après jour, sans possibilité de reconstituer une ligne de défense cohérente. Il met en garde : la destruction totale des forces armées mènerait, selon lui, à l’effondrement pur et simple de l’État et à une plongée dans le chaos social. Une angoisse bien précise pour cet homme, profondément marqué par le souvenir de la Commune de Paris de 1871, dont il a été témoin dans son enfance. Pour Weygand, une armée qui se désintègre sans commandement représente un danger presque aussi grand que l’ennemi lui-même.

Le spectre d’une capitale soulevée par des soldats oisifs, retournant leurs fusils contre l’ordre établi plutôt que contre les Allemands, hante son discours avec une insistance qui trouble même ses collègues du conseil. L’histoire ne donnera jamais raison à cette peur précise. Aucune insurrection ne viendra menacer la France en juin 1940. Le pays glissera, non dans le chaos révolutionnaire que redoutait Weygand, mais dans l’ordre autoritaire et disciplinaire du régime de Vichy, que ses propres paroles ont contribué à faire naître.

Reynaud s’oppose catégoriquement à toute idée d’armistice. Il rappelle qu’un accord signé le 28 mars avec le Royaume-Uni interdit formellement toute négociation séparée avec l’ennemi, et que l’honneur de la France, ainsi que la parole donnée aux Britanniques, l’interdit tout autant. Le conseil, profondément divisé, ne prend aucune décision ce soir-là. On décide seulement de consulter l’Angleterre avant d’aller plus loin dans un sens ou dans l’autre.

Ce 12 juin, Weygand est encore relativement seul dans son camp au sein du gouvernement. Sa proposition est accueillie avec un mélange d’embarras et d’incrédulité par la plupart des ministres présents. Le lendemain, le 13 juin, se déroule en deux phases bien distinctes. Et c’est dans la seconde que tout bascule irréversiblement.

Le matin, à la préfecture de Tours, se tient un Conseil suprême de guerre, réunissant côté britannique Winston Churchill en personne, tout juste devenu Premier ministre un mois plus tôt, et côté français Paul Reynaud. L’atmosphère est tendue. Chacun sait que cette rencontre pourrait bien être la dernière chance de sauver quelque chose de l’alliance franco-britannique. Reynaud évoque, de façon vague et avec une extrême prudence, l’hypothèse d’une demande française d’armistice, cherchant à obtenir de Churchill une forme de compréhension, sinon d’autorisation explicite.

Le contenu exact de cet échange restera contesté pendant des années. Reynaud maintiendra toujours que Churchill n’a en aucun cas donné son feu vert. À la sortie de cette réunion, Reynaud se rend directement au second conseil des ministres de la journée, de nouveau au château de Cangé. Et c’est là, dans cette pièce précisément, que Weygand prononce les paroles qui vont définitivement précipiter le basculement de tout un gouvernement.

Il reprend, avec plus d’insistance encore que la veille, son exposé sur l’état catastrophique de l’armée. Il explique qu’une hypothétique redoute nationale, le dernier carré de résistance sur la côte atlantique ou bretonne, ne pourrait pas être défendue par des troupes françaises déjà en pleine déroute, mais seulement par des troupes britanniques fraîches, qui n’existent tout simplement pas en nombre suffisant sur le sol français à ce moment précis de la guerre. Puis, devant tous les ministres médusés, il lance la phrase qui restera gravée dans ses propres mémoires : « Nous avons été bien coupables », dit-il en substance, d’avoir tant tardé à demander l’armistice. Une accusation à peine voilée contre le gouvernement tout entier, et contre Reynaud en particulier, de ne pas avoir agi plus tôt et d’avoir sacrifié des vies inutilement par pure obstination politique.

C’est à ce moment précis, dans le silence qui suit cette déclaration, que Philippe Pétain, qui était resté relativement en retrait depuis le début de la crise, préférant laisser Weygand porter seul le poids de cette proposition, brise enfin le silence. Il sort de sa poche un texte manuscrit préparé à l’avance, qu’il lit solennellement devant le conseil médusé. « Nous sommes tous d’accord, commence-t-il d’une voix ferme malgré son âge, pour reconnaître que la situation militaire est aujourd’hui très grave. » Il balaie méthodiquement, point par point, l’hypothèse d’un repli sur une redoute nationale, qu’il juge sans aucune garantie réelle de sécurité.

Puis il conclut par la phrase qui scellera son propre sort autant que celui de toute la France : « Je resterai parmi les Français pour partager leurs peines et leurs misères. L’armistice est, à mes yeux, la condition nécessaire de la pérennité de la France. »

En quelques phrases, à peine prononcées d’une voix calme dans ce salon de château, le maréchal le plus décoré de la Grande Guerre vient de se placer publiquement et solennellement à la tête du clan de l’armistice, entraînant dans son sillage plusieurs ministres hésitants. Les paroles de Weygand ont donné à Pétain la couverture militaire et morale dont il avait besoin pour franchir ce pas décisif.

Ce jour-là, dans ce salon au bord de la Loire, la partie est, pour ainsi dire, déjà jouée. Il ne reste plus que trois jours pour régler les modalités et pour Reynaud, déjà minoritaire dans son propre gouvernement, d’en tirer les conséquences. Les jours qui suivent confirment ce basculement de manière presque mécanique. Le gouvernement se replie à Bordeaux le 14 juin, tandis que les troupes allemandes entrent dans Paris, déclarée ville ouverte.

Au conseil des ministres qui suit, un ministre nommé Camille Chautemps propose un compromis apparemment habile : demander à l’Allemagne non pas directement un armistice, mais simplement ses conditions préalables. Une manière détournée, presque hypocrite, de s’engager sur la voie de la capitulation sans en prendre directement la responsabilité politique devant l’opinion publique. Dans la soirée du 16 juin, le téléphone sonne à Bordeaux. C’est Charles de Gaulle qui appelle depuis Londres, porteur d’une proposition absolument inouïe, imaginée par Churchill lui-même quelques heures plus tôt : une union totale entre la France et le Royaume-Uni.

Les deux pays ne formeraient plus qu’une seule nation contre l’Allemagne, avec une citoyenneté commune et un gouvernement unique. Reynaud présente cette idée au conseil des ministres. Elle est accueillie avec un mélange de choc et de mépris par le clan de l’armistice. L’un des ministres plaisante tout haut en disant que la France serait réduite au rang d’un simple dominion britannique.

Une remarque qui achève de discréditer la proposition aux yeux d’une majorité déjà convaincue de la nécessité d’arrêter de se battre. Reynaud, réalisant qu’il a définitivement perdu la majorité de son propre gouvernement, présente sa démission le soir même. Le président Albert Lebrun appelle immédiatement Philippe Pétain pour former un nouveau gouvernement. Celui-là même qui, en quelques jours, scellera le sort de la France pour les quatre années à venir.

Le 17 juin 1940, au lendemain de sa nomination, Pétain s’adresse aux Français à la radio depuis les studios de Bordeaux. « Il faut cesser le combat », annonce-t-il d’une voix tremblante mais parfaitement audible sur tout le territoire. Le problème, c’est qu’à ce moment précis, aucun armistice n’a encore été signé, ni même négocié en détail avec l’Allemagne, dont les représentants n’ont même pas encore été officiellement contactés pour fixer un lieu et une date de rencontre. Des centaines de milliers de soldats français, entendant ces paroles à la radio ou par bouche-à-oreille dans les heures et les jours qui suivent, cessent immédiatement de se battre et déposent les armes.

Certains se rendent sans même être directement attaqués, convaincus que la guerre est officiellement terminée pour la France, alors qu’en réalité elle se poursuit encore pendant plusieurs jours. Les historiens estiment aujourd’hui que cette annonce prématurée, faite plusieurs jours avant la signature effective de l’armistice, a directement contribué à gonfler de manière significative le nombre de prisonniers français capturés pendant cette période d’incertitude. Le 22 juin 1940, l’armistice est enfin signé à Rethondes, dans le même wagon-restaurant utilisé pour l’armistice de 1918, que Hitler a fait spécialement sortir de son musée et ramener sur ses rails d’origine pour orchestrer, dans les moindres détails, l’humiliation symbolique d’une France vaincue. Le général Huntziger signe pour la France en présence de Hitler lui-même.

L’armistice entre en vigueur le 25 juin après la signature d’un second texte avec l’Italie. Le pays est coupé en deux. Une zone occupée au nord et à l’ouest, une zone dite libre au sud, administrée depuis Vichy. Son armée est réduite à une force résiduelle d’au plus cent mille hommes, et près d’un million et demi de soldats français partent pour de longues années de captivité en Allemagne.

Plus de quatre-vingts ans plus tard, les historiens ne s’accordent toujours pas sur la manière de juger ce moment précis. Certains, dans la lignée de ce que Weygand défendra jusqu’à sa mort, considèrent que la situation militaire de la mi-juin 1940 ne laissait réellement aucune marge de manœuvre raisonnable, et que Weygand n’a fait que dire ce que la réalité du terrain imposait de toute façon. D’autres, à la suite de Reynaud et de Gaulle, y voient au contraire une capitulation précipitée par des hommes politiquement engagés dans l’idée que la défaite militaire offrait une opportunité inattendue de liquider les institutions de la Troisième République. Entre ces deux interprétations, le débat reste ouvert.

Weygand, pour sa part, ne s’arrête pas à ce succès politique. Il poursuit sa carrière au service du nouveau régime. Brièvement ministre de la Défense nationale dans le tout nouveau gouvernement de Pétain, il est envoyé en septembre 1940 en Afrique du Nord comme délégué général du gouvernement, basé à Alger, où il administre un immense territoire avec un pouvoir quasi absolu. Il y applique avec une sévérité notable le premier statut des Juifs, qu’il a lui-même contresigné quelques mois plus tôt, excluant des milliers de personnes de la fonction publique et des professions libérales, et internant sans ménagement les opposants politiques du régime dans des camps.

Cette sévérité contraste singulièrement avec sa résistance affichée aux exigences allemandes. Un paradoxe qui résume à lui seul toute l’ambiguïté de l’homme : inflexible envers les catégories de Français que le régime désigne comme indésirables, mais farouchement intransigeant dès qu’il s’agit de préserver l’intégrité territoriale de l’Empire face à l’occupant. Car, dans le même temps, cet homme, profondément antiallemand et viscéralement attaché à l’idée d’une France qui garde son empire intact, résiste avec une grande constance aux tentatives d’infiltration économique et militaire allemandes en Afrique du Nord. Il s’oppose notamment aux célèbres protocoles de Paris négociés par l’amiral Darlan au printemps 1941, contribuant directement à leur échec, au grand dam de Berlin.

Il organise même, en toute discrétion et au mépris du risque personnel, la dissimulation d’une partie des armements français en Afrique du Nord, en violation directe des clauses de l’armistice qu’il avait lui-même appelées de ses vœux à peine un an plus tôt. Cette résistance tranquille et obstinée finit par lui coûter son poste. Sous la pression conjuguée de l’Allemagne et de l’Italie, qui exigent son départ comme préalable à toute nouvelle concession, Pétain est contraint de rappeler Weygand d’Afrique du Nord en novembre 1941. L’homme qui avait précipité l’armistice se retrouve ainsi écarté par le régime même qu’il avait contribué à faire naître, devenu encombrant pour la politique de collaboration que Vichy poursuit désormais.

Le 12 novembre 1942, à peine quatre jours après le débarquement allié en Afrique du Nord, qui provoque immédiatement l’invasion de la zone dite libre par les Allemands, Weygand est arrêté sur place par la Gestapo, sans avertissement ni considération. L’homme dont les paroles, deux ans plus tôt, avaient à peine pavé la voie à l’armistice avec l’Allemagne, se retrouve déporté par cette même Allemagne qu’il avait aidée à épargner d’une plus longue guerre, pour une captivité de trente longs mois. Sa captivité commence en solitaire dans le nord de l’Allemagne, coupé de tout contact, sans nouvelles de sa famille ni de la progression de la guerre. Puis il est transféré dans un lieu dont le nom résonne aujourd’hui comme l’un des épisodes les plus étranges de toute la Seconde Guerre mondiale : le château d’Itter, une forteresse médiévale perchée dans le Tyrol autrichien.

Transformé par les nazis en annexe du camp de concentration de Dachau pour y détenir d’éminentes personnalités françaises, jugées précieuses comme monnaie d’échange pour de potentielles négociations avec les Alliés. Quatorze prisonniers français de haut rang sont rassemblés dans cette forteresse au printemps 1945, parmi lesquels la sœur aînée du général de Gaulle, le champion de tennis Jean Borotra, le syndicaliste Léon Jouhaux et le fils de Georges Clemenceau. Et là, dans ce château doré mais gardé, Weygand se retrouve à vivre, jour après jour, avec des hommes qui incarnent le camp exactement opposé au sien. L’ancien président du Conseil Paul Reynaud, l’homme même à qui il s’était opposé à Cangé deux ans et demi plus tôt, se trouve là, avec Édouard Daladier et le général Maurice Gamelin, l’homme même que Weygand avait remplacé comme généralissime en mai 1940.

Le vieux conflit politique de 1940 continue de couver derrière ces murs cinq ans plus tard, dans une promiscuité forcée qui n’arrange absolument rien. Les témoignages de l’époque racontent que Weygand traitait ouvertement Reynaud de canaille, et que Reynaud lui rendait la pareille en le traitant tout aussi ouvertement de collaborateur, cinq ans après leur confrontation. Sous le regard médusé des autres prisonniers, contraints d’assister impuissants à la continuation de cette vieille rancune, en plein milieu d’une captivité qu’ils partageaient pourtant tous. Aux premières lueurs du 4 mai 1945, alors que le Troisième Reich s’effondre de toutes parts, les prisonniers du château d’Itter se réveillent dans une forteresse abandonnée par leurs gardiens, qui se sont enfuis dans la nuit devant l’avancée rapide des troupes américaines dans le Tyrol.

Ce qui suit est l’un des épisodes militaires les plus incroyables de toute la guerre. Quelques soldats américains d’une petite unité blindée isolée sont rejoints par des soldats allemands de la Wehrmacht qui choisissent, dans ces derniers jours du conflit, de retourner leurs armes contre leurs propres camarades SS plutôt que de poursuivre un combat qu’ils savent perdu. Ils joignent leurs forces aux prisonniers français eux-mêmes, qui saisissent des fusils pour la première fois depuis des années pour défendre le château contre une colonne de SS fanatiques, déterminés à exécuter les prisonniers français avant l’arrivée finale des Alliés. La bataille dure plusieurs heures, ponctuée de violents échanges de tirs et d’un char Panther capturé qui manque de faire basculer l’issue du combat, jusqu’à ce que les renforts américains parviennent enfin à sécuriser entièrement le site à la fin de la journée.

Le 5 mai 1945, Maxime Weygand, accompagné de sa femme, elle aussi détenue à ses côtés durant toute cette captivité, sort libre du château d’Itter aux côtés de Paul Reynaud, Daladier et Gamelin. Tous quatre ont survécu à une guerre qu’ils ont vécue, chacun à sa manière, depuis des positions politiques diamétralement opposées. À peine cinq ans plus tôt, ils s’étaient affrontés dans le salon d’un autre château, au bord de la Loire. Mais la liberté retrouvée de Weygand ne dure guère plus de deux jours.

Sur ordre venu directement de Paris, où le gouvernement provisoire du général de Gaulle entend demander des comptes aux architectes de la défaite et de la collaboration, le général de Lattre de Tassigny, qui commande la Première armée française et n’est autre qu’un ancien subordonné direct de Weygand, reçoit l’ordre de le placer en état d’arrestation. Reynaud, Daladier et Gamelin, considérés comme des victimes du régime de Vichy plutôt que comme ses architectes, ayant eux-mêmes été emprisonnés par ce régime à partir de 1940, ne subissent pas le même sort et rentrent librement en France dans les jours suivants. Weygand, pour sa part, est transféré en détention à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, où il reste détenu près d’un an, jusqu’en 1946, avant d’être formellement inculpé devant la Haute Cour de justice, le tribunal spécialement créé pour juger les hauts responsables du régime de Vichy. Cette arrestation de Weygand s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large, l’épuration qui frappe toute la France à la fin de la guerre.

Des dizaines de hauts responsables de Vichy comparaissent alors devant la Haute Cour. Certains sont condamnés à mort, comme Pierre Laval, exécuté en 1945. D’autres reçoivent de lourdes peines de prison. D’autres enfin bénéficient, comme Weygand, d’un non-lieu à l’issue d’une instruction qui ne trouve pas de motifs suffisants pour une condamnation formelle.

Le procès traîne pendant des années, entre les investigations minutieuses, les positions contradictoires de dizaines de témoins et les rebondissements procéduraux sans fin. Ce n’est qu’en 1948, huit ans après ce fameux 13 juin 1940, que la Haute Cour rend enfin sa décision concernant Maxime Weygand : un non-lieu, l’abandon de toutes les charges retenues contre lui. Aucune condamnation, aucune peine, pas même une sanction symbolique. L’homme dont les paroles avaient précipité l’armistice, qui avait ensuite servi Vichy en Afrique du Nord tout en résistant discrètement aux Allemands, qui avait finalement été arrêté et déporté par ces mêmes Allemands, sort de ce long processus judiciaire sans la moindre condamnation officielle à son dossier.

À la question posée au début de cette histoire, de savoir si cet homme a jamais payé pour son rôle décisif dans la chute de son propre pays, la réponse légale et officielle est presque déconcertante de simplicité : non, jamais. Libéré de toute poursuite judiciaire, Weygand consacre les dernières années de sa vie à la réhabilitation méthodique de la mémoire du maréchal Pétain. Il publie plusieurs volumes de mémoires entre 1953 et 1957, dans lesquels il ne désavoue pas un seul instant les paroles qu’il a prononcées ce 13 juin 1940, les présentant toujours comme la seule décision responsable possible face à une situation militaire qu’il juge, jusqu’à la fin de sa vie, absolument désespérée. Il continue également à écrire sur l’histoire militaire, publiant des biographies de Turenne et de Foch, ainsi qu’un essai polémique en 1955 où il répond point par point aux Mémoires de guerre publiés par Charles de Gaulle.

Il meurt à Paris le 28 janvier 1965, à plus de quatre-vingt-dix-huit ans. L’un des tout derniers témoins directs à avoir vécu les deux guerres mondiales du vingtième siècle aux plus hauts postes militaires, de sa présence au premier armistice de Rethondes en 1918 aux paroles qu’il a lui-même prononcées pour précipiter le second, vingt-deux ans plus tard, dans le salon d’un château au bord de la Loire. Un homme né dans le mystère complet, dont personne n’a jamais connu les véritables origines. Un serviteur de Vichy, arrêté et déporté par les Allemands qu’il avait aidés à éviter une guerre plus longue.

Un prisonnier croisant, dans un château autrichien, l’homme même qu’il avait combattu politiquement cinq ans plus tôt, pour continuer à se quereller avec lui derrière les mêmes barbelés. Et au bout de la route, un non-lieu silencieux et définitif qui n’a jamais vraiment clos le débat sur ce qui s’est réellement passé ce jour-là entre Weygand et Pétain.