Ce soir, il y a un an, mon grand-père m’a sorti une vieille boîte métallique du fond de son armoire. Dedans, trente-cinq lettres jaunies, écrites entre 1939 et 1945. Il ne m’avait jamais parlé de…

Ce soir, il y a un an, mon grand-père m’a sorti une vieille boîte métallique du fond de son armoire. Dedans, trente-cinq lettres jaunies, écrites entre 1939 et 1945. Il ne m’avait jamais parlé de...

La Wehrmacht avance depuis deux jours sans dormir. Pas deux heures, pas une nuit blanche. Deux jours entiers. Les jambes bougent encore, les yeux restent ouverts, les doigts serrent le fusil.

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Autour de lui, des milliers d’hommes font exactement la même chose dans le noir, à travers des forêts que les Alliés croyaient infranchissables. Ce n’est ni de la discipline, ni de l’idéologie, ni du courage. C’est de la chimie. Et le Reich le savait depuis le début.

J’ai passé plusieurs semaines dans les archives fédérales allemandes à Fribourg sur ce dossier. Des rapports médicaux, des carnets de médecins militaires, des lettres de soldats décrivant des états qu’eux-mêmes ne comprenaient pas. Ces documents existent depuis des décennies. Ils n’ont jamais trouvé le chemin des manuels.

Tout ce que je vais raconter est documenté, et cela change la lecture de la Blitzkrieg de fond en comble. Le 10 mai 1940, à l’aube, des centaines de milliers de soldats allemands franchissent simultanément les frontières de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas. Les Alliés s’y attendaient. Ils avaient leurs cartes, leurs prévisions, leurs lignes défensives.

Ce qui les brise, ce n’est pas la direction de l’offensive, c’est sa vitesse. Les divisions françaises et britanniques se déploient vers le nord, exactement comme les stratèges allemands l’avaient anticipé. Pendant ce temps, dans les Ardennes, ce massif forestier que l’État-major français considère comme impénétrable pour des blindés, quelque chose de stupéfiant se produit. Des colonnes de chars et de fantassins avancent sans s’arrêter.

Nuit après nuit, les hommes ne dorment pas. Une heure, pas une. Les rapports alliés décrivent des colonnes ennemies qui progressent à des heures où aucune armée normale n’avance. Deux heures du matin, trois heures, quatre heures.

Le 13 mai, un rapport de renseignement français note avec une perplexité presque pathétique que l’ennemi semble ne pas avoir besoin de repos. Le même jour, les blindés de la 7e division Panzer franchissent la Meuse à Dinant sous le commandement d’Erwin Rommel après de violents combats. Plus au sud, le général Guderian enfonce les lignes françaises à Sedan. Deux endroits différents, le même rythme impossible.

Des hommes qui attaquent depuis des heures sans dormir, sans manger, sans ralentir, comme si quelque chose dans leur biologie avait été modifié. Ce que les généraux alliés ne comprennent pas, ce que les manuels ignoreront pendant des décennies, c’est que cette armée ne repousse pas ses limites par la seule volonté. Elle a été chimiquement reprogrammée pour ne plus les sentir. Rommel commande sa division avec une agressivité constante, un refus systématique de consolider les positions avant de foncer vers la suivante.

Son état-major essaie plusieurs fois de le joindre par radio. Il a coupé sa radio. Des estafettes sont envoyées pour le rattraper, sans succès. Sa division avance si vite, surgit si souvent là où personne ne l’attend, qu’elle reçoit un surnom qui restera : la division fantôme.

Je dois être honnête sur ce qui suit. L’historien Norman Ohler, après cinq ans de recherche dans les archives de Berlin et de Washington, propose une interprétation dans son livre publié en 2015. Ce comportement, la prise de risque compulsive, le mépris des lignes d’approvisionnement, la radio coupée, correspond selon lui aux effets documentés d’une consommation excessive de métamphétamine. C’est une lecture sérieuse, étayée, mais pas unanimement acceptée par les historiens militaires.

Je vous la donne pour ce qu’elle est. Ce qui est certain, en revanche, c’est ce que Rommel avait dans sa poche de veste, et ce que ces hommes avaient dans la leur. L’Allemagne des années trente est la pharmacie du monde. Ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité industrielle.

Depuis le XIXe siècle, les laboratoires allemands dominent la recherche chimique et pharmaceutique mondiale. La morphine, l’héroïne, l’aspirine. Tout cela sort de laboratoires allemands. Après la Première Guerre mondiale, dans une société dévastée économiquement et moralement, la consommation de substances psychoactives explose.

Les vétérans traumatisés, les travailleurs épuisés, les intellectuels en détresse. Tout le monde trouve quelque chose dans les pharmacies allemandes pour tenir. C’est dans ce contexte que les laboratoires Temmler, basés au sud-est de Berlin, brevettent en 1937 une molécule nouvelle. Son inventeur s’appelle Fritz Hauschild, pharmacologue en chef de la firme.

La molécule s’appelle la métamphétamine. Son nom commercial : le Pervitin. Autorisé à la vente libre en 1938, il est présenté comme un stimulant universel contre la fatigue, contre la dépression, contre le surpoids. Les publicités inondent Berlin.

Les affiches montrent des hommes et des femmes énergiques, souriants, productifs. Un confiseur berlinois, détail attesté dans les archives commerciales de l’époque, en ajoute à ses pralines, vendues sous le nom de « pralines Hildebrand ». Les chocolats qui réveillent. On en achète pour les offrir.

En quelques mois, le Pervitin devient l’un des médicaments les plus vendus d’Allemagne. Ce qui me reste après des années avec ces sources, c’est la normalité tranquille de tout cela. On achète du Pervitin comme on achète de l’aspirine. On l’offre à Noël.

Les femmes au foyer en prennent pour faire le ménage plus vite. Les étudiants en prennent pour préparer leurs examens. Pas de honte, pas de secret. Une nation entière en train de se doper, et tout le monde trouve cela parfaitement raisonnable.

Le contexte idéologique du Reich, avec son culte de la performance et de l’énergie, rend cela non seulement acceptable mais presque patriotique. Un soldat qui ne dort pas, qui n’a pas faim, qui n’a pas peur. C’était exactement le soldat que le régime voulait. La pilule et l’idéologie s’emboîtaient parfaitement.

Et quelqu’un à Berlin avait déjà compris ce que cela signifiait militairement. Un homme dont le nom n’apparaît dans aucun manuel. Un homme qui avait passé des années à étudier une seule question, et qui avait trouvé une réponse qui allait changer la guerre. Otto Friedrich Ranke ne dirigeait pas un bureau prestigieux.

À la tête de l’Institut de physiologie militaire de l’Académie de médecine de Berlin depuis 1937, il était un homme de laboratoire méthodique, formé à Munich et à Fribourg, sans carrière politique ni ambition de gloire. Ce qui l’obsédait depuis des années, c’était une question en apparence simple : pourquoi les armées perdent-elles des batailles à cause du sommeil ? Ses propres mots, consignés dans ses notes de travail, sont d’une froideur presque clinique : « Le jour du combat, la fatigue peut décider de la victoire. Un soldat qui dort est inutile.

»

En 1938, une notice dans une revue médicale allemande attire son attention. Un pharmacologue des laboratoires Temmler y décrit les effets d’une nouvelle molécule sur la capacité pulmonaire et l’absorption d’oxygène. Ranke lit cela et comprend immédiatement. Pas comme médecin, comme stratège.

Il commence ses expériences. Le protocole est méticuleux. Des groupes d’étudiants en médecine et d’officiers reçoivent à leur insu soit du Pervitin, soit de la caféine, soit de la benzédrine américaine, soit un placebo. Toute la nuit et jusqu’au lendemain après-midi, ils doivent résoudre des problèmes de mathématiques et de logique.

Ranke observe. À l’aube, le moment décisif. Les hommes sous placebo ont la tête sur leur bureau. Les hommes sous Pervitin travaillent encore frais, alertes, physiquement et mentalement actifs.

Même après plus de dix heures de travail continu, certains décrivent l’envie de continuer, de continuer encore. Mais quand les résultats sont évalués, le tableau se complique. Les calculs sont plus rapides, oui, mais ils contiennent plus d’erreurs. La concentration sur des tâches complexes n’augmente pas.

Pour les problèmes abstraits qui demandent du jugement, les résultats sont franchement mauvais. Le Pervitin ne rend pas les gens plus intelligents. Il les maintient debout en leur faisant croire qu’ils fonctionnent normalement, alors que leur cerveau rate des choses qu’il n’aurait pas raté, reposé. Ranke lit ses résultats, les bons et les mauvais, et il conclut, je cite ses propres termes tels qu’ils sont conservés dans les archives, que le Pervitin est un excellent moyen pour galvaniser des troupes fatiguées.

Une substance militairement précieuse. Ce qui me trouble encore après des années avec ce dossier, c’est que cette phrase n’est pas cynique. En tout cas pas au sens ordinaire. C’est plus froid que cela.

Ranke sait que le Pervitin fait commettre des erreurs de calcul. Il sait que le jugement se dégrade. Et il conclut quand même que c’est idéal pour un soldat. Parce que dans sa logique, la logique d’un physiologiste au service d’une machine de guerre, un soldat n’a pas besoin de bien raisonner.

Il a besoin d’avancer. Fin 1939, la commande est passée aux usines Temmler. Trente-cinq millions de comprimés livrables avant le printemps. Mais avant même que les caisses arrivent, quelque chose échappe à Ranke.

Le Pervitin circule déjà dans les rangs. Les officiers médicaux qui ont participé aux tests en parlent à leurs collègues. Les collègues en parlent à d’autres. Des soldats en achètent dans les pharmacies civiles, parce que c’est encore légalement accessible, ou à peine.

Les rapports commencent à mentionner des « cadavres de Pervitin », terme utilisé dans les cercles médicaux de l’époque pour désigner des étudiants et des soldats épuisés, effondrés après des nuits d’abus. Ranke, alarmé par ce qu’il a lui-même déclenché, écrit au directeur des instituts pour l’avertir. Il demande d’interdire le Pervitin au sein de l’académie. Trop tard.

Moins d’une semaine avant le début de l’invasion de la Pologne, il écrit au chirurgien général de l’État-major. Sa lettre, conservée aux archives fédérales de Fribourg, contient cette phrase : « C’est bien sûr un couteau à double tranchant. Donner aux troupes un médicament différent, qui ne peut pas être limité aux seules urgences… »

Il voit ce qui vient. Il a les données.

Il met son avertissement par écrit. Et l’invasion commence quand même. Le 1er septembre 1939, les forces allemandes entrent en Pologne. Les rapports qui arrivent du front pendant les premières semaines sont presque euphoriques.

Tout le monde est frais, joyeux, discipline excellente, pas d’accident, effet durable. Un rapport de terrain note avec une candeur qui glace rétrospectivement la « bonne humeur » des troupes après la pilule. La Pologne tombe en moins de cinq semaines. L’État-major tire ses conclusions.

En avril 1940, le décret de stimulation, le « stimulant Sienlas », est émis officiellement. Les millions de comprimés commandés sont distribués aux fantassins, aux conducteurs de chars, aux pilotes de la Luftwaffe. Trois comprimés par nuit de marche, espacés, pour tenir soixante-douze heures sans dormir. Ce que personne ne dit aux hommes qui les avalent, c’est ce que Ranke savait déjà.

La pilule ne les rend pas plus forts. Elle leur ôte simplement la capacité de sentir qu’ils s’effondrent. La France capitule le 22 juin 1940. Six semaines.

L’une des défaites les plus rapides de l’histoire militaire moderne. Et dans les semaines qui suivent, alors que l’État-major célèbre, quelque chose commence à apparaître dans les rapports médicaux de la Wehrmacht. Des officiers s’effondrent. Pas au combat.

Après. Dans les cantonnements, dans les casernes, dans les hôpitaux de campagne. Des hommes qui ont tenu trois jours sans dormir, qui ont marché soixante kilomètres d’affilée, qui ont traversé les Ardennes comme des machines, se retrouvent incapables de fonctionner pendant des jours entiers. Le sommeil qu’ils ont emprunté à la chimie, il faut maintenant le rembourser.

Et le corps présente la facture. Insomnie paradoxale d’abord. Le cerveau épuisé ne sait plus comment dormir normalement. Puis la dépression brutale, qui tombe comme un rideau.

Des arrêts cardiaques chez des officiers jeunes, en bonne santé sur le papier. De l’hypertension. Des accès d’agitation qui virent à la psychose. Les rapports médicaux de l’été 1940 mentionnent des comportes que Walther von Brauchitsch, commandant en chef de la Wehrmacht, qualifie dans une note interne d’« infraction des plus graves à la morale militair ».

Bagarres, accidents, violence contre des supérieurs, actes que les archives décrivnent pudiquement comme « criminels ». Et dans certains témoignages rapports par les médecins de terrain, des hommes qui se seraient entretués lors d’épisodes psychotiques. Leonardo Conti, chef de la santé du Reich, tire la sonnette d’alarme dès 1940. Il voit les chiffres, il voit les corps.

Il met ses objectionns par écrit avec une précision qui ne laisse aucun doute sur ce qu’il craint : la dépendance généralisée, les dommages cardio-vasculaires, la désintégration psychologique de soldats qui seront encore nécessaires. Ces alertes arrivent au sommet. Elles sont lues, classées. Et la distribution continue.

Ce qui me reste de la lecture de ces rapports de Conti, c’est leur ton. Pas de l’indignation. Il n’est pas naïf. Quelque chose de plus proche de l’inquiétude d’un ingénieur qui surveille une machine qu’on a trop poussée et qui voit des fissures dans le métal.

Il ne parle pas de dignité humaine. Il parle d’efficacité opérationnelle à long terme. Même dans son vocabulaire, la question n’est pas « Est-ce qu’on abîme ces hommes ? » La question est : « Est-ce qu’on va encore pouvoir s’en servir ?

»

C’est peut-être ça la vérité la plus froide de tout ce dossier. En juin 1941, le Pervitin est officiellement soumis à la législation sur les stupéfiants. Produit stupéfiant, distribution restreinte sur ordonnance médicale uniquement, en théorie. Mais la consommation mensuelle dépasse toujours le million de comprimés.

Et sur le front de l’Est, qui vient de s’ouvrir, trois millions de soldats lancés sur 3 000 kilomètres. Les médecins militaires distribuent encore, parce que dans les plaines russes à moins trente degrés, un soldat qui s’endort dans la neige est un soldat mort. Un médecin de campagne le consigne dans ses notes en janvier 1942. Son unité, cinq cents hommes encerclés par les forces soviétiques par des températures polaires, commence à s’allonger dans la neige.

Pas blessés. Épuisés. Prêts à mourir parce que le corps ne peut plus. Il écrit : « Quand ils ont commencé à s’étendre dans la neige pour y mourir, j’ai décidé de leur donner du Pervitin.

» Au bout d’une demi-heure, les hommes se sont mis à dire spontanément qu’ils se sentaient mieux. Ils ont recommencé à marcher dans l’ordre, dans un meilleur état d’esprit, plus attentifs. Ils ont marché. L’alternatire était de geler sur place.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire les lettres de Heinricch Böll. À 22 ans, conscrit malgré lui, déployé en Pologne puis en France, il écrit à sa famille à Cologne avec une régularité presque quotidienne. En novembre 1939, depuis la Pologne : « C’est dur ici. Aujourd’hui, je vous écris surtout pour vous demmander du Pervitin.

Je vous embrasse. »

La simplicité de ça. La banalité. Il demmande du Pervitin comme on demmande du tabac ou du chocolat.

En mai, depuis la France cette fois, il réclame encore : « Peut-être pourriez-vous me fournir plus de Pervitin pour que j’en aie en réserve ? »

Et dans une lettre du même mois, il décrit ce que la drogue lui fait. Il dit qu’il est devenu fro id, indifférent, sans réaction. Il sait que quelque chose ne va pas dans sa propre chimie.

Il ne sait pas quoi. Il redemmande quand même les pilules, parce que sans elles, le front est insupportable. Ce jeune homme qui vit l’addiction sans en avoir le mot, ce sera Heinrich Böll. Prix Nobel de littérature en 1972.

L’un des plus grands écrivains de l’Allemagne d’après-guerre. L’homme qui passera toute sa carrière à écrir contre la guerre, contre l’oubli, contre la façon dont les systèmes broient les individus. Si vous avez lu ses romans, leur façon d’habiter l’épuisement moral, cette qualité particulière de son écriture qui décrit des hommes vidés, vous portez peut-être déjà quelgue chose de ce que le Pervitin laisse derrière lui, sans le savoir. Böll n’est pas une exception.

Il est la règle. Des centaines de milliers de soldats allemands vivent cette même trajectoire. L’euphorie chimique d’abord, la dépendance ensuite, l’effondrement enfin. Et pendant que les corps payaient le prix des victoires de 1940, des hommes dans des laboratoires berlinois se posaient déjà une autre question.

Si le Pervitin permet de tenir soixante-douze heures, qu’est-ce qu’on pourrait fabriquer pour tenir plus longtemps encore ? Et à quel prix humain était-on prêt à trouver la réponse ? Le 16 mars 1944, à Kiel, le vice-amiral Hellmuth Heye convoque une réunion. La guerre tourne mal depuis Stalingrad.

Les Alliés ont débarqué en Sicile. Le front de l’Est saigne. Et Heye, qui commande les unités de combat miniature de la marine, des sous-marins de poche, des torpilles humaines, des engins conçus pour des missions impossibles avec des équipages dont on n’attend plus vraiment le retour, Heye précise : il veut une pilule. Pas le Pervitin.

Quelque chose de plus fort. Quelque chose qui, selon ses propres termes dans le compte-rendu de la réunion, puisse « stimuler les soldats et en même temps augmenter leur estime de soi ». Ce qu’il décrit, c’est un soldat qui ne ressent plus rien. Ni la peur, ni la douleur, ni la mort qui approche.

Le pharmacologue Gerhard Orzechowski répond à la demande. Sa composition s’appelle la D-IX. Trois milligrammes de Pervitin, cinq milligrammes de cocaïne, cinq milligrammes de codéine. Un stimulant, un anesthésique, un opiacé.

Les trois en même temps, dans un seul comprimé. L’objectif déclaré dans les archives : « redéfinir les limites de l’endurance humaine ». Ce qui suit est documenté, mais je dois être honnête sur ce que cela signifie dans ce contexte. Les sources sur les tests de la D-IX à Sachsenhausen sont réelles.

Elles sont citées dans les travaux du chercheur Wolf Kemper, qui a redécouvert ce dossier, et dans plusieurs publications médicales allemandes d’après-guerre. Certains historiens jugent néanmoins que cette partie du dossier reste moins solidement établie que le reste de l’histoire du Pervitin. Je vous donne ce que les sources disent, avec cette réserve. Les tests ont lieu à Sachsenhausen à partir de novembre 1944, sur des détenus, des hommes désignés comme « piétons ».

Un groupe de prisonniers qu’on utilisait déjà pour tester des chaussures militaires en les forçant à marcher en cercle toute la journée, sous un sac à dos de vingt kilos. Ces mêmes hommes reçoivent la D-IX, et on mesure combien de kilomètres un corps humain peut parcourir avant de s’effondrer avec ce cocktail dans le sang. Jusqu’à quatre-vingt-dix kilomètres sans s’arrêter. Il n’y a rien à ajouter à ce chiffre.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la D-IX ne sera pas distribuée à grande échelle. La guerre finit trop tôt. Mais les équipages des sous-marins de poche, les Biber, les Seehund, les Neger, ces cercueils d’acier submersibles de deux hommes qu’on envoyait couler des navires alliés, et dont on savait au départs que la moitié ne reviendrait pas, ces équipages recoivent bien les comprimés dans les derniers mois de la guerre. Les archives de la Kriegsmarine en attestent.

Ce qu’il advient de ces hommes ensuite, dans leurs capsules, sous l’eau, avec ce mélange dans leur organisme, les archives se taissent souvent. Pendant ce temps, au sommet du Reich, une autre trajectoire chimique suit son cours. Depuis l’automne 1941, Adolf Hitler ne connaît plus une seule journée de sobreité. C’est la conclusion de Norman Ohler après cinq ans dans les notes personnelles du docteur Theodor Morell, le médecin personnel du Führer, qui consigne scrupuleusement chaque injection, chaque préparation, chaque dos age.

Plus de quatre-vingts produits différents au total. Hormones, stéroïdes, vitamines, opiacés. Et depuise la seconde moitié de 1944, de la cocaïne appliquée directement dans les narines, et de l’oxico donne injectée en intraveineuse. Le même oxicodone que dans la D-IX des sous-marins de poche.

Un homme qui avait dopé des millions de soldats pour conquérir l’Europe, lui-même maintenu en état de fonctionnement artificiel par un médecin qui augmentait les doses chaque fois que la situation empirait. Le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, ses proches n’arrivent pas à le réveiller avant le milieu de la journée. Les ordres de contre-attaques arrivent avec des heures de retard. Et en décembre 1944, c’est un homme sous oxicodone et cocaïne qui conçoit l’offensive des Ardennes, la dernière grande offensive allemande.

Une tentatire de renverser le front ouest que pratiquement aucun de ses généraux ne croit viable. La guerre se termine le 8 mai 1945. Plus de deux cents millions de comprimés de Pervitin auront été distribué à la Wehrmacht et à la Luftwaffe entre 1939 et 1945. Deux cents millions.

Quand les soldats allemands rentrent chez eux en 1945, ils rentrient avec des corps que leur entourage ne recoonnaît pas toujurs. Pas seulement les blessures visibles. Autre chose. Une irritabilité qui ne passe pas.

Un sommeil qui ne revient pas normalement pendant des semaines, parfoiss des mois. Des humeurs qui s’effondrent sans raison apparante. Des crises de dépréssion que les familles attribuent au choc de la défaite, à la honte, aux morts, à tout ce que ces hommes ont vu. Et elles n’ont pas tort.

Tout ça est là aussi. Mais sous tout ça, pour beaucoups, il y a quelgue chose d’aut re. Quelgue chose de chimique que personne ne nomme, parce que personne n’a les mots pour le nommer. Le mot « addiction » n’entre dans le vocabulaire médical courant allemand qu’après la guerre.

Et même alors, il s’applique aux drogues, à l’opium, à la morph ine, aux substances que les textes officiels du Reich avaient désignées comme « dégénérées », comme « ennemie de la race ». Pas au Pervitin. Le Pervitin était un médicament. Un stimulant.

Quelgue chose que le médecin militaires avait distribué, que le Reich avait fourni, que les officiers avaient prescrit. Comment un homme peut-il admettre qu’il est dépendant d’une substance que son armée lui a mise dans la poche ? La réponse, dans la très grande majorité des cas : il ne l’admet pas. Ni à sa famille, ni à son médecin de campagne, ni à lui-même.

Ce silence-là est particulièrement difficile à percer dans les archives, et je dois le reconnaître honnêtement. On ne laisse pas beaucoup de traces quand on souffre de quelque chose qu’on ne comprend pas, dans une société qui n’a pas l’espace pour en parler. Ce que j’ai trouvé, ce sont des bords. Des rapports médicaux qui mentionnent des troubles nerveux persistants sans en identifier la cause.

Des lettres de femmes qui décrivent leur mari rentré comme changé. Des médecins généralistes qui notent des insomnies chroniques et de l’agitation sans diagnostic précis. Le tableau se reconstruit par fragments. Ce qu’on sait avec certitude, c’est que le Pervitin ne disparaît pas avec la guerre.

Après la capitulation, il reste accessible sur ordonnance dans les deux Allemagnes, à l’Ouest comme à l’Est. Les médecins le prescrivnent pour la dépréssion, pour la fatige, pour l’obésité. Les étudients en médecine s’en servent pour passer leurs examens, exactement comme les étudiants que Ranke avait observés dans ses laboratoires en 1938. Le cercle se referme.

Ce n’est qu’en 198 qu’il est définitivement classé comme stupéfiant dans l’Allemagne réunifiée. Et Fritz Hauschild, le pharmacologue qui avait synthétisé le Pervitin chez Temmler en 1937, dont la molécule avait été dans le sang de millions de soldats, Fritz Hauschild ne disparaît pas non plus. Communiste convaincu, il passe à l’Est après la guerre et contribue à construire l’appareil pharmaceutique de la République démocratique allemande. Dont le programe de dopage sportif d’État le plus systématique de l’histoire olympique est l’une des expressions les plus connues.

Le même homme. La même expertise. La même question au fond. Comment pousser un corps humain au-delà de ce qu’il peut faire naturellement, pour qu’il performe à la demmande d’un système qui en a besoin ?

La guerre avait changé de terain. La logique, elle, était restée. Ce que cette histoire révèle sur les systèmes que nous construisons, sur ce qu’ils font aux corps, sur ce qu’ils leur demmandent, sur ce qu’ils taissent ensuite, mérite qu’on s’y arrête. La molécule synthétisée par Hauschild, distribué par Ranke, avalée par Böll, injectée à Hitler, testée sur des prisonniers de Sachsenhausen.

Cette molécule existe toujurs. On l’appelle crystal meth. Elle fait des ravages dans des dizaines de pays. Elle détruit des vies dans des appartements ordinaires, dans des villes ordinaires, avec la même mécaniqe qu’en 1940.

Elle efface la limite entre ce que le corps peut faire et ce qu’on lui demmande de faire, jusqu’à ce que le corps ne sache plus lui-même où est cette limite. La Blitzkrig a duré six semaines. Les conséqences chimiques de ces six semaines ont duré des décénnies. Et l’une d’elles dure encore.

Ce que l’État-maior appelait le « génie stratégique » de mai 1940, cette vitesse stupéfiante, cette armée qui semblait ne jamais dormir, a une autre lecture. Celle d’un système qui a consommé ses propres hommes pour gagner ses batailles, et qui a ensuite fait silence sur ce que cela leur avait coûté. Les archives, elles, ne font pas silence.

C’est pour ça que j’y retourne.