Le 21 octobre 1943 , à la tombée de la nuit, une femme enceinte de cinq mois est assise dans une voiture garée boulevard des Hirondelles, à Lyon. À côté d’elle, des hommes armés attendent. Ils savent que dans quelques minutes, un camion de la Gestapo va passer. Dans ce camion, il y a son mari.

Et dans son ventre, il y a leur enfant à naître. Ce qu’elle s’apprête à faire, personne ne l’a jamais tenté avant elle. . Quelques mois plus tôt, en juin 1943 , Lyon est une ville sous terreur.
Klaus Barbie, chef de la Gestapo, règne sur les caves de l’avenue Berthelot. Les interrogatoires qu’il mène lui-même laissent des traces dont personne ne parle à voix haute. C’est là, dans cette ville, que Lucy Obrac a choisi de se battre. .
Lucy, agrégée d’histoire, mère d’un petit garçon de deux ans, vit avec son mari Raymond, ingénieur et figure montante de la Résistance. Depuis 1941 , ils se sont jetés à corps perdu dans la lutte clandestine. Elle fabrique de faux papiers, organise des passages de résistants, écoute les réunions chez elle malgré les fouilles répétées de la Gestapo. Son calme absolu, sa manière de mentir sans trembler, impressionnent ses camarades,et parfois les inquiètent un peu.
Le 15 mars 1943 , un agent de liaison inexpérimenté est arrêté. Dix membres du mouvement tombent avec lui. Raymond est du nombre. Il est incarcéré à la prison Saint-Paul.
Lucy ne pleure pas. Elle se rend chez le procureur de la République et, au lieu de supplier,elle tient un discours qui ressemble à une menace voilée. Le procureur, intimidé par ce regard, cède. Raymond est relâché le 10 mai 1943 .
Premier miracle. Mais le 21 juin 1943 , tout bascule. Une réunion secrète est organisée dans une villa à Caluire, pour tenter de réorganiser l’Armée secrète après l’arrestation d’un général. Jean Moulin est là, Raymond aussi.
Klaus Barbie, en personne, fait irruption avec ses hommes. Tout le monde est arrêté. Jean Moulin, torturé dans les caves de la Gestapo,meurt le 8 juillet 1943 , dans un train qui l’emmène vers l’Allemagne. Raymond est détenu à Montluc, entre les mains du pire tortionnaire de France.
Lucy apprend la nouvelle dans la journée. Elle est enceinte. Elle ne le sait pas encore précisément, mais son corps le sait. Elle a un enfant à la maison.
Son mari est entre les mains de Barbie. Toute autre femme aurait fui. Elle, elle commence à construire un plan. Le problème est simple à énoncer,et impossible à résoudre.
Comment approcher Barbie sans se faire arrêter ? Comment obtenir quelque chose d’un homme qui ne faisait aucun cadeau ? La réponse qu’elle trouve est à la limite de l’invraisemblable. Lucy se présente à la Gestapo en se faisant passer pour la fiancée de Raymond, pas son épouse.
Elle construit toute une histoire autour de ce mensonge. Elle est enceinte, dit-elle, et l’enfant sera illégitime. Elle veut se marier avec Raymond avant l’accouchement, pour que l’enfant naisse avec un père reconnu. Elle demande, en somme, un mariage en prison.
C’est absurde. C’est incontrôlable. Et c’est exactement ce que Barbie n’attend pas. Barbie la reçoit.
Il l’écoute. Et, pour des raisons qu’on ne comprendra jamais totalement, sadisme calculé, conviction que cette femme ne représente aucun danger, il dit oui. Le mariage fictif a lieu dans les locaux de la police lyonnaise. Raymond, sous escorte allemande,joue le jeu.
Lucy signe les papiers avec des mains fermes. Ils sont déjà mariés depuis 1939 , mais personne dans cette salle ne le sait, ou ne doit le savoir. Ce que Lucy n’a pas dit à Barbie, c’est ce qu’elle prépare en parallèle depuis des semaines. Pendant qu’elle jouait la fiancée éplorée, elle organisait en secret, avec les groupes francs de la Résistance, une opération armée.
Serge Ravel, le responsable des groupes francs à Lyon, lui avait donné son accord. Quatre mois de planification. Deux tentatives avortées. Une première idée, faire dérailler le train qui transfère les prisonniers vers Paris, abandonnée.
Une seconde tentative échoue le matin du 21 octobre, quand la voiture du commando ne démarre pas à l’heure prévue. Tout repose sur la troisième tentative. Ce soir-là, le 21 octobre 1943 , les voitures des groupes francs se positionnent boulevard des Hirondelles,sur le trajet habituel du transfert entre la Gestapo et la prison Montluc. L’information sur l’heure exacte du transfert vient de Lucy elle-même, qui a utilisé la paperasserie du mariage fictif pour obtenir des détails sur le mouvement de Raymond.
Raymond est dans le camion allemand, avec d’autres résistants. À 18 h, dans l’obscurité naissante, le commando frappe. Les voitures bloquent le convoi. Les résistants armés neutralisent les gardes allemands.
L’action dure quelques minutes. Quand c’est terminé, cinq soldats allemands sont hors de combat. Quatorze prisonniers sont libres, dont Raymond Obrac. Lucy, enceinte de cinq mois, est dans l’une des voitures.
Elle a organisé l’opération. Elle a fabriqué le scénario du faux mariage pour obtenir les informations. Et elle est présente lors de l’attaque, pas à l’arrière, dans la rue, avec ses camarades. Le succès a un prix.
Raymond et Lucy sont désormais les résistants les plus recherchés de la région. Barbie a été roulé dans la farine par une femme enceinte qui lui a souri en face et organisé une embuscade dans son dos. Ce genre d’humiliation ne se pardonne pas. Le couple fuit de planque en planque, avec Jean-Pierre, leur fils, dans les bras.
Ils sont épuisés, traqués, vivant avec la certitude qu’une seule dénonciation suffit à tout terminer. Lucy continue de grossir pendant que sa mère, elle, dort dans des maisons inconnues avec de faux papiers. Le 8 février 1944 , un avion les emporte, eux et leur fils, vers Londres. Ces petits avions qui atterrissent la nuit dans des champs français, avec un feu de poche comme seule balise.
Lucy a sept mois de grossesse. Quatre jours plus tard, le 12 février 1944 , à Londres, elle donne naissance à une fille. Elle l’appelle Catherine. Le nom de code qu’elle utilisait dans la Résistance depuis le début.
Une signature. Mais cette histoire ne s’arrête pas là,parce que Klaus Barbie, lui, n’a pas disparu. Après la libération de Lyon, en septembre 1944 , il fuit vers l’Allemagne. Les Américains, dans les premières années de la guerre froide, le recrutent comme agent de renseignement, estimant que ses compétences anticommunistes valent plus que ses crimes de guerre.
Une décision qui provoquera, des décennies plus tard, un scandale diplomatique entre Paris et Washington. Barbie quitte ensuite l’Europe pour la Bolivie, où il vit tranquillement sous le nom de Klaus Altman. Il collabore même avec l’armée bolivienne, transmettant ses techniques d’interrogatoire à des régimes militaires. C’est le couple Klarsfeld, Serge et Beate, qui retrouve sa trace dans les années 1970 .
En février 1983 , Barbie est expulsé de Bolivie et livré à la France. Il a soixante-neuf ans. Le procès commence le 11 mai 1987 , à Lyon. Premier procès pour crime contre l’humanité jamais tenu en France.
Lucy Obrac est dans la salle. Raymond aussi. Ils sont parmi les témoins de ce que Barbie a fait à Lyon, quarante-quatre ans plus tôt. Barbie refuse de comparaître à plusieurs audiences, déclarant que ce tribunal ne le concerne pas.
Rien n’y fait. Le 3 juillet 1987 , il est reconnu coupable de crimes contre l’humanité et condamné à la prison à vie. Il meurt en prison le 25 septembre 1991 , d’une leucémie. Puni pas assez, pas assez vite, diront ceux qui ont perdu des proches sous ses ordres.
Mais punis quand même, condamné par le pays qu’il avait voulu écraser. Lucy Obrac, elle, a vécu jusqu’en 2007 . Elle est décédée le 14 mars de cette année-là, à l’hôpital suisse d’Écully, à quatre-vingt-quatorze ans. Raymond était mort cinq ans plus tôt, en 2002 , à quatre-vingt-dix-sept ans.
Ils sont enterrés ensemble à Sallanches-sur-Duyes, la région de la famille Bernard. Après la guerre, Lucy avait repris l’enseignement. Elle n’avait pas cherché la gloire. Elle avait cherché à transmettre.
Elle avait écrit,en 1984 , un récit intitulé « Ils partiront dans l’ivresse », qui couvre les neuf mois entre mai 1943 et février 1944 . Ces neuf mois pendant lesquels elle était enceinte et menait,en même temps, la Résistance la plus concrète qui soit. Ce livre a inspiré un film en 1997 , réalisé par Claude Berri, avec Carole Bouquet dans le rôle de Lucy et Daniel Auteuil dans celui de Raymond. Lucy Obrac est devenu un symbole.
Pas seulement de la Résistance française, mais de quelque chose de plus simple et de plus fort. La preuve qu’une personne ordinaire,avec une intelligence ordinaire et une volonté extraordinaire,peut tenir tête à une machine de mort. Peut trouver les failles dans un système qui semble sans faille. Peut gagner même quand tout dit que c’est impossible.
Elle était professeure d’histoire. Elle n’avait pas de formation militaire. Elle n’avait pas de réseau puissant au départ. Elle avait un mari emprisonné, un enfant en bas âge, une grossesse,et une cervelle qui tournait à plein régime même quand son corps était épuisé.
Elle s’est présentée à la Gestapo, elle a menti à Klaus Barbie en face, elle a organisé une embuscade armée,et elle l’a réussie. Une question hanne encore les historiens. Est-ce que Barbie savait ? Est-ce qu’une part de lui se doutait que Lucy n’était pas simplement une fiancée éplorée ?
Est-ce qu’il a voulu jouer, tester, voir jusqu’où cette femme irait ? Ou a-t-il été, simplement et complètement, berné ? Personne ne le sait. Barbie n’en a jamais parlé clairement.
Et cela ajoute à l’histoire une couche supplémentaire d’étrangeté. L’homme qui terrifiait toute une ville, l’homme qui avait brisé Jean Moulin, s’est-il laissé manipuler par une femme enceinte qui lui souriait en face pendant qu’elle préparait son propre piège ? Peut-être que la réponse à cette question dit quelque chose sur la nature du pouvoir. Les tyrans ont des angles morts.
Les machines d’oppression aussi. Et c’est souvent dans ces angles morts qu’agissent celles et ceux qu’on ne voit pas venir. Lucy Obrac n’était pas visible. Elle était professeure, femme, enceinte.
Dans la France occupée de 1943 , aucune de ces qualités ne semblait menaçante. C’est pour ça qu’elle a gagné. Quatre-vingts ans plus tard, cette histoire reste l’une des actions les plus audacieuses de toute la Résistance française. Pas parce qu’elle avait des armes supérieures.
Pas parce qu’elle avait des appuis puissants. Parce qu’elle avait un plan que personne d’autre n’aurait osé imaginer, et le sang froid de l’exécuter jusqu’au bout, dans une ville sous terreur, avec un enfant dans le ventre et un autre à la maison. Klaus Barbie a été puni. Il est mort en prison, condamné par la justice française.
Lucy Obrac est morte libre, à Lyon. Une école porte son nom, un lycée aussi, des rues dans plusieurs villes de France. Mais ce qui compte, ce ne sont pas les plaques et les panneaux. Ce qui compte, c’est cette nuit du 21 octobre 1943 , boulevard des Hirondelles, à Lyon.
Une femme enceinte dans une voiture, des camarades armés, un camion de la Gestapo qui approche dans le noir,et un plan qui,contre toute logique,a fonctionné. Quand les journalistes et les étudiants venaient la voir,après la guerre,pour lui demander comment elle avait fait,comment on trouve la force de faire ça,comment on ne craque pas,comment on regarde Barbie dans les yeux sans trahir ce qu’on cache,elle répondait toujours à peu près la même chose. Elle disait qu’elle n’avait pas été courageuse. Qu’elle avait eu peur,bien sûr,que la peur était là tout le temps,comme un bruit de fond qu’on apprend à ignorer parce qu’il n’y a pas le choix.
Elle disait que ce n’était pas de l’héroïsme, c’était de l’amour et de la colère,et du refus de laisser les choses se passer comme ça,comme si l’occupant avait le droit de décider de tout. Cette réponse-là dit peut-être plus sur la Résistance que tous les livres d’histoire réunis. Les gens qui ont résisté n’étaient pas des surhommes. Ils avaient peur.
Ils faisaient des erreurs. Certains ont craqué. Certains ont trahi. Ce qui différenciait ceux qui ont tenu, ce n’était pas l’absence de peur.
C’était la décision,renouvelée chaque matin,de continuer quand même. Lucy Obrac a pris cette décision chaque jour pendant quatre ans, avec un mari en prison, avec un enfant à protéger, avec une grossesse, avec Barbie à quelques rues de chez elle. Et elle a gagné.

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