Le 7 mars 1966, un homme assis dans le bureau présidentiel de l’Élysée signe une lettre qui va provoquer un séisme diplomatique entre deux pays alliés depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette lettre, adressée au président américain Lyndon B. Johnson, contient une exigence sans précédent dans l’histoire de l’Alliance atlantique. Le général Charles de Gaulle ordonne aux États-Unis de retirer toutes leurs forces militaires du sol français.

Environ 60 000 soldats, plus de 30 bases aériennes et terrestres, des dépôts de munitions, des aérodromes entiers, tout doit partir avant le 1er avril 1967. Le siège de l’OTAN lui-même, installé à Paris depuis 1952, doit trouver une autre ville pour l’accueillir. La question que vous vous posez sûrement est celle-ci. Pourquoi un allié aussi proche a-t-il chassé l’armée la plus puissante du monde de chez lui ?
Et est-ce que cette décision a vraiment fonctionné, ou s’est-elle retournée contre lui ? Restez jusqu’à la fin de cette vidéo parce que la réponse va vous surprendre, et elle explique bien des choses sur la France d’aujourd’hui. Abonnez-vous dès maintenant, le bouton est juste en dessous, et n’éteignez pas la vidéo avant la fin parce que ce que de Gaulle a répondu à Washington restera dans votre mémoire longtemps. Pour comprendre pourquoi mars 1966 a explosé comme il a explosé, il faut remonter à l’après-guerre, juste en 1949.
Le 4 avril 1949, 12 nations signent à Washington le traité de l’Atlantique Nord. La France est là, pays fondateur aux côtés des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada et d’autres. L’idée est simple, face à l’Union soviétique qui vient de tester sa première bombe atomique en août 1949, les démocraties occidentales doivent s’unir militairement. L’OTAN naît pour ça.
Et pendant les premières années, personne en France ne conteste vraiment la logique. Les traumatismes de 1940 sont encore là. La présence américaine rassure autant qu’elle protège. Le problème, c’est ce qui vient ensuite.
Dès le début des années 1950, les bases américaines poussent sur le territoire français comme des champignons après la pluie. À Châteauroux, dans l’Indre, s’installe la plus grande d’entre elles, un véritable porte-avions terrestre avec ses pistes d’aviation, ses hangars géants, ses quartiers résidentiels, ses supermarchés réservés aux GI, ses terrains de baseball. À Laon, à Évreux, à Toul, Rosières-en-Haye en Meurthe-et-Moselle, à Metz, à Phalsbourg en Alsace, à Chamblay-Bussières, partout des uniformes américains, des Jeep qui circulent sur des routes françaises, des F-86 Sabre qui déchirent le ciel au-dessus des villages. Plus de 60 000 militaires américains vivent en France en permanence.
Le quartier général de toutes les forces alliées en Europe, le SHAPE, s’installe à Rocquencourt, en Île-de-France, à quelques kilomètres du château de Versailles, sous le commandement d’Eisenhower lui-même dans les premières années. Le siège de l’OTAN était à Paris, avenue Kléber, dans le 16e arrondissement. Et pour beaucoup de Français, c’est la normalité de la Guerre froide. Ce sont les alliés qui ont libéré le pays en 1944.
Pour Charles de Gaulle, c’est inacceptable. De Gaulle n’a pas attendu 1966 pour le dire. Dès son retour au pouvoir en juin 1958 et la fondation de la 5e République, il pose la question que personne ne veut entendre. Dans cette alliance, qui commande ?
La réponse est évidente et elle le dérange profondément. Un général américain décide où vont les troupes. Un général américain contrôle les codes nucléaires. Un général américain, en cas de crise, décide si la France se bat ou ne se bat pas.
De Gaulle a passé la Seconde Guerre mondiale à se battre pour que la France soit traitée comme une grande puissance. Il n’est pas revenu aux affaires pour accepter qu’elle devienne un territoire d’accueil pour des forces qu’il ne contrôle pas. Le 17 septembre 1958, il envoie un mémorandum secret à Eisenhower et au Premier ministre britannique Harold Macmillan. Le texte est rédigé personnellement par de Gaulle, corrigé de sa main, envoyé sans témoin.
500 mots sobres et précis. Il y propose la création d’un directoire tripartite, France, Royaume-Uni, États-Unis, pour partager les décisions stratégiques et nucléaires de l’alliance. En clair, il demande à être traité d’égal à égal. Eisenhower refuse.
Trop dangereux de disperser le commandement nucléaire, disent les Américains. Trop compliqué d’ouvrir une consultation à trois sur chaque décision. La vérité que les historiens ont établie depuis, c’est qu’Eisenhower ne peut tout simplement pas accéder à cette demande. La loi américaine sur l’énergie atomique interdit de partager les décisions nucléaires, et le président des États-Unis lui-même ne peut pas y déroger.
De Gaulle prend note et il commence à agir independently, and together with our lips. En mars 1959, il retire unilatéralement la flotte française de Méditerranée du commandement intégré de l’OTAN. Ce n’est pas encore une rupture. C’est un avertissement.
Eisenhower lui écrit pour lui demander de revenir en arrière. De Gaulle ignore la lettre. En 1963, c’est autour des forces navales américaines. En novembre 1959, dans un discours resté célèbre à l’école militaire de Paris, il prononce une phrase qui résume tout.
Il faut que la défense de la France soit française. Et là, il ajoute que le système qu’on a appelé intégration a vécu. Aux oreilles de beaucoup de personnes, personne ne l’écoute vraiment. De toute façon, c’est un de Gaulle a encore une grande phrase.
De la rhétorique et rien de rien de concret. Tout au long des années 1960, la tension monte. Le Vietnam s’embrase. Les États-Unis s’y enfoncent progressivement, quelques conseillers militaires en 1960, et bientôt plus d’un demi-million de soldats perdus dans la jungle du Sud-Est asiatique.
De Gaulle observe et il calcule. Ce qui le préoccupe vraiment, c’est une logique d’entraînement. La structure intégrée de l’OTAN signifie que si les États-Unis entrent en guerre ailleurs dans le monde, en Asie, en Amérique centrale, au Proche-Orient, les bases françaises automatiquement disponibles pour l’armée américaine. La France pourrait se retrouver impliquée dans un conflit qu’elle n’a pas voulu par le simple fait d’avoir signé un traité d’alliance.
A-t-il dit noir sur blanc lors de sa conférence de presse du 21 février 1966. Il y a d’autres conflits où l’Amérique s’engage, comme hier en Corée, à Cuba, aujourd’hui au Vietnam, peuvent, en vertu de l’escalade, prendre une extension telle qu’on aboutisse à une conflagration générale, et dans ce cas, la France y serait automatiquement impliquée alors même qu’elle ne l’aurait pas voulu. Il y a aussi la question de la bombe. En février 1960, la France fait exploser sa première bombe atomique dans le Sahara algérien, à Reggane, puis en 1962 et 1963, d’autres essais à In-Ecker dans le Hoggar.
La France veut une force de dissuasion nucléaire entièrement indépendante, des sous-marins, des missiles, des bombardiers capables de répondre seuls, sans avoir besoin de l’autorisation américaine. Mais dans la structure de l’OTAN telle qu’elle existe, cette indépendance reste partielle, conditionnée, encadrée. De Gaulle ne l’accepte pas. Ces deux raisons, le risque d’être embarqué dans des guerres qui ne regardent pas la France, et la perte de contrôle sur sa propre défense nucléaire, mènent inexorablement à mars 1966.
Ce n’est pas une décision impulsive, c’est l’aboutissement de huit ans de manœuvres patienteschaque
La lettre du 7 mars 1966 est envoyée par voie diplomatique à la Maison Blanche. Ses raisons sont formellement courtoises, de Gaulle était un homme pleuvoir de protocole, il savait ce que les mots comptent entre chefs d’État, mais le fond est sans équivoque. La France se retire des commandements militaires intégrés de l’OTAN. Toutes les bases, unités alliées stationnées sur le sol français devront avoir quitté le territoire avant le 1er avril 1967.
Le Shape de Rocquencourt doit déménager, et le siège de l’OTAN, avenue Kléber à Paris, doit trouver une autre adresse. Johnson reste d’abord sans voix. Il convoque Dean Rusk, son secrétaire d’État. Il dit que les alliés doivent être prévenus.
Il dit que de Gaulle est impossible. Et puis il pense à une question, une question précise, concrète, que Rusk n’ose pas vraiment lui suggérer de poser, mais que Johnson, en Texan direct qu’il est, exige qu’il pose lors de la prochaine rencontre avec de Gaulle. Rusk rencontre de Gaulle. La discussion est longue, tendue, policée en surface et glaciale dans le fond.
À un moment, Rusk pose la question que Johnson voulait entendre : "Est-ce que l’ordre de retrait des forces américaines du sol français inclut également les 60 000 soldats américains enterrés en France depuis la Grande Guerre et la Seconde Guerre mondiale à Colleville-sur-Mer en Normandie au cimetière de Belleau Wood dans la Marne, à Saint-Mihiel dans la Meuse, à Suresnes près de Paris ? " De Gaulle ne répond pas. Il regarde Rusk, il garde le silence, un long silence. Cette absence de réponse circule ensuite dans les couloirs diplomatiques comme une légende.
On raconte cette scène au Congrès américain des années plus tard. Elle résume mieux que n’importe quelle analyse la nature de cet affrontement, deux pays qui ont vécu côte à côte pendant 20 ans et qui ne parlent pas tout à fait la même langue quand il s’agit de dettes et de souverainetéchaque
Ce qui suit est une opération logistex d’une ampleur que peu de gens imaginent. 27 000 militaires américains et canadiens doivent plier bagages. Avec eux partent 37 000 employés civils.
Une trentaine de bases aériennes et terrestres ferment leurs portes, de Châteauroux à Toul-Rosières, de Laon à Évreux, de Savour Rights Farm A Sama à Laon, à Orléans, à Chaumont, à Issoire, à Quessy, à Chamblay et Le Chaffaut-Saint-Eusèbe. Les cités entières construites par les Américains se vident en quelques mois. À Châteauroux, la ville vit un choc brutal. Des milliers de personnes qui travaillaient avec les bases ou pour elles, des commerçants qui vivaient du pouvoir d’achat des GI, des familles franco-américaines nées pendant ces 15 années de cohabitation.
Les pistes d’aviation se désertifient, les quartiers résidentiels se vident du jour au lendemain, supermarchés fermés à clé, écoles silencieuses, cinémas éteints, une ville dans la ville qui disparaît en quelques semaines. Côté américain, la réaction officielle est la retenue, mais à l’intérieur, c’est la fureur. Le secrétaire d’État Dean Rusk envoie une circulaire à tous les ambassadeurs américains dans les pays de l’OTAN. Il y est écrit que Washington doit accorder peu d’importance aux opinions gaullistes et que de Gaulle sera remplacé par un gouvernement plus attentif aux souhaits de l’opinion publique et donc plus favorable à l’OTAN.
Au printemps 1966, la France se retrouve isolée diplomatiquement. Les alliés, notamment l’Allemagne de l’Ouest, jugent la décision irresponsable. Mais de Gaulle ne recule pas. Il démissionne en avril 1969 après un référendum perdu, mais sur la politique étrangère, ses successeurs maintiennent l’essentiel.
La France reste hors des commandements intégrés. La force de frappe nucléaire reste indépendante, et ce n’est qu’en 2009 que Nicolas Sarkozy décide de réintégrer le commandement militaire de l’OTAN, 43 ans après de Gaullechaque
Alors, la question qui reste ouverte aujourd’hui, en juin . , est celle que les historiens et les stratèges débattent encore. Est-ce que de Gaulle a eu raison ?
Les arguments contre sont sérieux. En pleine guerre froide, retirer la France de la structure intégrée de l’OTAN diminuait la défense collective de l’Europe occidentale face à l’Union soviétique. Les Américains furieux réduisent leur coopération avec Paris sur le nucléaire civil et militaire. Certains alliés, l’Allemagne de l’Ouest notamment, trouvent la décision irresponsable, et la position française devient inconfortable, un membre de l’alliance en théorie, absent des commandements en pratique, un pied dedans, un pied dehors.
Mais les arguments pour sont tout aussi solide. La force de frappe nucléaire française se développe librement sans contrainte américaine. La France garde ses propres industries d’armement et le nucléaire civil de EDF sans dépendance imposée par des accords d’alliance. Quand les États-Unis s’enlisent au Vietnam et ils perdent 58 000 soldats en 1975, la France n’a pas à choisir juste au choix américain.
La France choisit sa position, pas toujours parfaitement, mais avec une marge de manœuvre que les autres n’ont pas. Ce n’était pas des histoires d’isolationnisme, c’est du calcul froid. Et voilà ce qui rend cette histoire particulièrement puissante. De Gaulle n’était pas anti-américain, il avait un respect réel pour les États-Unis, pour ce qu’ils avaient accompli lors des deux guerres mondiales, pour la grandeur de leur projet démocratique.
Il l’a dit lui-même plus d’une fois. Une alliance entre un pays et un autre n’est pas vraiment une alliance si elle n’est qu’une autre forme de dépendance. Et si la France voulait exister comme puissance sur la scène internationale, elle devait accepter le risque de décider seule. Une alliance entre Anne et n’est pas vraiment une alliance, et c’est une autre forme de dépendance.
Et si la France voulait exister comme puissance sur la scène internationale, elle ne pouvait pas survivre sous la protection américaine. Elle devait accepter le risque de décider seulechaque
La dernière chose que je veux vous laisser n’est pas une leçon de géopolitique, c’est une image simple. Le soir du 7 mars 1966, après que la lettre était partie, de Gaulle est resté dans son bureau de l’Élysée. Un de ses collaborateurs proches lui a demandé s’il ne craignait pas les réactions américaines.
Le général a répondu quelque chose qu’on ne retrouve dans aucun document officiel, mais que plusieurs collaborateurs ont rapporté. Les États-Unis de nous en voudront pas longtemps. Ils ont besoin d’alliés qui se respectent eux-mêmes. Il avait 75 ans, et ça faisait 26 ans qu’il se battait pour que la France soit traitée comme une nation souveraine.
Depuis l’appel du 18 juin . , depuis Londres, depuis les combats de la France libre, depuis les négociations brutales avec Churchill et Roosevelt pendant la guerre. Il n’avait jamais lâché sur ce point-là, et ce mardi de mars, il venait de transformer cette idée en acte irréversible. Les cimetières américains en France, Colleville-sur-Mer avec ses 9 387 croix blanches face à la mer, Belleau Wood, Saint-Mihiel, Sedan, Soissons, Verdun, rester là où ils étaient.
Les soldats américains morts pour la France n’ont pas été déplacés. Ce silence de De Gaulle face à la question de Rusk était peut-être la seule réponse juste. Aujourd’hui encore, en . , et pour De Gaulle, ce choix de 1966 reste au cœur du débat français sur la place de la France dans le monde.
Peut-on être pleinement dans une alliance sans y perdre sa souveraineté ? La souveraineté nationale a-t-elle encore un sens dans un monde d’interdépendance économique ? Et qu’en a-t-il ? De Gaulle a donné sa réponse.
Sarkozy a donné la sienne en 2009 en réintégrant le commandement intégré, et ce débat n’est pas terminé. Quand on regarde aujourd’hui les archives déclassifiées, on voit quelque chose que les contemporains n’ont pas toujours voulu admettre. La décision de De Gaulle n’a pas détruit l’OTAN, elle ne l’a pas non plus affaiblie de manière décisive face à l’URSS. L’alliance atlantique a survécu au retrait français.
Elle s’est adaptée. Elle a déplacé son siège à Bruxelles, son commandement militaire à Mons. Elle a continué à fonctionner, et paradoxalement, certains historiens comme Frédéric Bozo ont montré que cette crise franco-américaine de 1966, en forçant l’OTAN à se réformer et à réfléchir à ses propres structures, l’a rendue plus solide sur le long terme. Ce n’est pas le résultat que de Gaulle cherchait nécessairement.
Mais c’est le résultat qui s’est produit. Ce que de Gaulle cherchait à prouver, c’était d’une chose précise, qu’un pays peut dire non aux États-Unis sans que le monde s’effondre, que l’indépendance nationale n’est pas un luxe d’avant-guerre, une nostalgie de puissance, un rêve de grande nation qui ne veut pas admettre son déclin, que la souveraineté se défend non pas avec des discours mais avec des actes au concret, même quand ces actes coûtent cher diplomatiquement, même quand ils isolent, même quand ils fâchent les alliés. Il a prouvé ce point le 7 mars 1966 à Paris avec une lettre de 500 motsà Lyndon Johnson. C’est pour ça que cette date reste dans les mémoires.
Pas parce que de Gaulle avait forcément raison sur tout, pas parce que le choix était simple, mais parce qu’un homme a osé mettre sa parole en jeu pour transformer une idée en acte. Et dans l’histoire, c’est ça qui compte. Et il y a un détail que j’aime particulièrement dans cette histoire. Pendant toute l’année 1966 et jusqu’au printemps 1967, pendant que les convois américains remballent leurs affaires et quittent Châteauroux, Laon, Évreux et toutes les autres bases, les journaux français couvraient l’opération avec une attention mêlée d’ambivalence.
Certains reporters décrivaient des scènes presque ordinaires, des soldats américains qui emballaient leurs affaires, des familles qui chargeaient leurs voitures, des officiers qui faisaient leurs au revoir à mots, des Français qui béonnaient et tiraient des villes où ils avaient vécu parfois 5 ou 10 ans. Parce qu’on en était à la fin d’une époque, d’une présence qui avait duré une génération entière. Et dans ces décharges qui s’étaient portées avec il y avait quelque chose que les diplomates et les généraux ne savaient pas tout à fait comment nommer. Ce n’était pas de la honte, ce n’était pas de la colère, c’était plutôt ce sentiment étrange qu’on éprouve quand on comprend qu’une époque s’est terminée et qu’on ne savait pas exactement quand elle avait commencé.
La présence américaine en France avait commencé avec les plages du débarquement en juin 1944. Elle finissait avec des camions qui quittaient des bases au milieu de la France à l’initiative d’un général de 75 ans qui avait décidé que 22 ans c’était assez. La France d’aujourd’hui est héritière de ce choix, pour le meilleur et pour le pire, avec ses doutes et ses certitudes, avec sa place particulière dans les alliances occidentales, ni tout à fait dedans, ni tout à fait en dehors.
C’est l’héritage de mars 1966.


