Roosevelt n’avait peur de personne. Il avait vaincu la polio, dirigé la première puissance mondiale et tenu tête à Hitler. Mais il y avait un homme qui le dérangeait, un général français de deux mètres, inconnu du grand public, qui ne possédait qu’une voix sur un micro de la BBC et une certitude absolue : la France n’était pas morte. Ce que Roosevelt pensait réellement de Charles de Gaulle, ses archives personnelles, ses télégrammes classifiés et les témoignages de ses proches conseillers le révèlent aujourd’hui sans détour.

C’était du mépris. Un mépris profond, presque viscéral, qui a duré du premier jour jusqu’aux dernières semaines du conflit. Et la question que vous vous poserez avant même la fin de cette histoire est celle-ci : comment de Gaulle a-t-il pu gagner face à un adversaire aussi puissant ? Juin 1940.
La France s’effondre en quarante-six jours. Des dizaines de divisions allemandes ont enfoncé les lignes alliées par les Ardennes, contournant la ligne Maginot comme si elle n’existait pas. Paris tombe le 14 juin sans un coup de feu. Le maréchal Pétain, héros de Verdun transformé en vieillard résigné, signe l’armistice le 22 juin à Rethondes, dans le même wagon où l’Allemagne avait capitulé en 1918.
Un choix de décor chargé d’humiliation. La France officielle rend les armes. Mais dans un avion qui décolle de Bordeaux le 17 juin, il y a un homme qui refuse. Charles de Gaulle, quarante-neuf ans, général de brigade depuis trois semaines à peine, le grade le plus bas parmi les généraux.
Il s’assied et s’attache. Dans ses poches, la somme dérisoire de cent mille francs empruntée à un ami. Sa femme Yvonne et ses trois enfants sont restés en Bretagne. Il ne sait pas s’il les reverra.
Le lendemain, le 18 juin, il parle à la BBC. Sa voix tremble légèrement au début. Elle dit que la France a perdu une bataille, pas la guerre. À Washington, Franklin Roosevelt écoute la nouvelle de la capitulation avec un sentiment qui ressemble à du dégoût.
Pas pour l’ennemi. Pour la France elle-même. La France, selon lui, a trahi. Elle n’a pas combattu, elle a plié en six semaines là où la Grande Guerre avait duré quatre ans et demi et coûté un million quatre cent mille morts français.
Dans une note privée, il confie à ses conseillers qu’une nation capable d’une telle débâcle a perdu tout droit au respect. C’est une conclusion terrible. Et terriblement injuste pour les centaines de milliers de soldats français qui ont bel et bien combattu dans les forêts ardennaises et sur les plaines de Belgique, pour les quatre-vingt mille hommes qui sont morts en juin 1940 seulement. Mais c’est la conclusion que Roosevelt tire, et elle va peser lourd pendant cinq ans.
Dès lors, pour le président américain, il y a deux France possibles. La première, c’est Vichy, le gouvernement de Pétain installé dans le casino d’une ville thermale, un État collaborateur qui contrôle encore les deux tiers du territoire métropolitain, l’empire colonial, l’Afrique du Nord, l’Indochine, et près de cent mille soldats. La deuxième, c’est ce général inconnu à Londres, sans armée constituée, sans territoire, sans légitimité démocratique. Roosevelt choisit Vichy.
Il y envoie son ambassadeur, l’amiral William Leahy, un officier ultra-conservateur, catholique, intime de Pétain, qui adopte très vite la méfiance viscérale du vieux maréchal envers de Gaulle et la retransmet fidèlement à Washington dans ses dépêches hebdomadaires. Leahy décrit de Gaulle comme un dictateur en apprentissage. Roosevelt lit ces rapports et les croit. De Gaulle, lui, sait exactement ce qui se passe.
Il n’a pas d’autre choix que de continuer depuis son quartier général au 4 Carlton Gardens à Londres. Il travaille dix-huit heures par jour. Chaque semaine, de nouveaux territoires se rallient à la France libre. Le Tchad avec le gouverneur Éboué dès août 1940, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, puis la Polynésie française.
Des officiers traversent la Méditerranée à la nage ou en barque pour rejoindre les rangs. Des pêcheurs bretons prennent la mer dans leurs chalutiers pour gagner les côtes anglaises. La France libre grandit formidablement contre toutes les prévisions. Et plus elle grandit, plus Roosevelt la regarde avec suspicion.
Car une France libre forte, c’est une France qui n’aura pas besoin des Américains pour décider de son destin. Il y a un épisode particulier en décembre 1941 qui va cristalliser la méfiance en quelque chose de plus dur, de plus personnel. Les forces gaullistes s’emparent des îles Saint-Pierre-et-Miquelon, au large des côtes canadiennes, deux petits morceaux de territoire français qui émettaient des messages radio au profit de l’Allemagne. L’opération est militairement impeccable.
Politiquement, c’est une catastrophe pour les relations franco-américaines, car Washington avait explicitement demandé à de Gaulle de ne pas toucher à ces îles. Il l’a fait quand même. Cordell Hull, le secrétaire d’État américain, explose de colère. Il parle des « soi-disant Français libres » dans un communiqué officiel.
Roosevelt ne le prend pas bien non plus. De Gaulle vient de lui montrer qu’il n’obéissait à personne. Pas même aux Américains. En novembre 1942, la tension atteint un nouveau sommet dans l’absurde.
Les Alliés débarquent en Afrique du Nord dans l’opération Torch. Une grande victoire stratégique, mais de Gaulle n’a pas été informé. Il apprend le débarquement par la radio, comme n’importe quel civil. Les Américains ont préféré négocier avec les officiers de Vichy encore en place, avec l’amiral Darlan, un homme qui avait activement participé aux lois antisémites de Vichy, plutôt que d’associer de Gaulle à l’opération.
Pour Roosevelt, c’est du pragmatisme. Pour de Gaulle, c’est une trahison. Darlan est assassiné en décembre 1942 dans des circonstances obscures. Les Américains le remplacent par le général Henri Giraud, un officier courageux, évadé spectaculairement d’une prison allemande, mais politiquement naïf et sans base populaire réelle.
Roosevelt mise sur Giraud pendant plus d’un an. Le plan est clair : faire de Giraud le chef de la France résistante, marginaliser de Gaulle et garder la main sur la politique française au lendemain de la guerre. C’est dans ce contexte que se tient la conférence d’Anfa à Casablanca, du 14 au 24 janvier 1943. Roosevelt et Churchill se retrouvent dans une villa entourée de barbelés et de gardes armés.
La conférence est ultra-secrète. C’est là que Churchill dit à Roosevelt avec son humour caractéristique que de Gaulle se prenait pour Jeanne d’Arc, et que pour sa part, il voudrait bien le brûler, mais qu’il ne le pouvait pas. L’anecdote circule dans les couloirs du pouvoir. De Gaulle reçoit Roosevelt pour la première fois en entretien privé le 22 janvier au matin.
Il est venu de Londres en rechignant et n’apprécie pas qu’on le convoque comme un subordonné. Les deux hommes sont aux antipodes l’un de l’autre. Roosevelt est souriant, charmeur, diplomate, à l’aise dans la conversation mondaine. De Gaulle est raide, cérémonieux, incapable de déguiser ce qu’il pense.
Quand Roosevelt lui fait valoir qu’il n’a pas été démocratiquement élu et n’a donc pas de légitimité pour représenter la France, de Gaulle répond froidement : « Jeanne d’Arc non plus n’a pas été élue. »
Roosevelt trouve la réplique insupportable. Dans une note à Churchill écrite peu après, il qualifie de Gaulle d’homme doté d’un complexe messianique. Il confie à son entourage que c’est l’homme en qui il a le moins confiance.
Dans un mémorandum au secrétaire d’État, il écrit noir sur blanc que de Gaulle est peut-être un honnête homme, mais qu’il souffre d’un complexe messianique. Roosevelt ne lâche pas prise pour autant. Tout au long de 1943, il continue de soutenir Giraud contre de Gaulle dans l’ombre. Il écrit à Churchill pour suggérer d’envoyer de Gaulle gouverner Madagascar, loin de l’Afrique du Nord, loin des centres de décision.
Il envisage de couper les livraisons d’armes à la France libre si de Gaulle prend trop d’ascendant sur Giraud. Dans ses télégrammes, il parle de l’activité de de Gaulle en termes de machination et de manigance. Mais voilà où l’histoire devient intéressante. Giraud, l’homme de Washington, n’a tout simplement pas la stature politique.
De Gaulle, lui, manœuvre avec une patience et une habileté redoutables. En juin 1943 à Alger, il prend le contrôle du Comité français de libération nationale. Giraud est progressivement écarté, puis évincé en novembre 1943. De Gaulle a gagné cette bataille-là sans tirer un seul coup de feu.
Juste avec des mots, de la tactique et une volonté de fer. Juin 1944. Les Alliés préparent le débarquement en Normandie. L’opération Overlord mobilise plus de cent cinquante mille soldats le seul jour J, sept mille navires, onze mille avions, des mois de préparation dans le secret absolu.
Et de Gaulle ? Roosevelt ne lui dit rien. Ni la date, ni le lieu. Il le convoque à Londres le 4 juin 1944, quarante-huit heures avant le débarquement, comme si on lui annonçait un fait accompli.
Churchill est visiblement embarrassé. Il sait que c’est inacceptable de traiter ainsi le chef du gouvernement provisoire de la France. Il sait aussi que Roosevelt ne bougera pas d’un millimètre. Pire, l’administration américaine a préparé dans le plus grand secret le plan AMGOT, le gouvernement militaire allié des territoires occupés.
Ce plan prévoit concrètement que la France libérée sera administrée par des officiers américains, exactement comme l’Allemagne vaincue ou l’Italie occupée. Des billets de banque ont déjà été imprimés aux États-Unis, une nouvelle monnaie française officielle estampillée par les autorités américaines, que les soldats distribueraient sur le sol français dès le débarquement réussi. Des officiers ont été formés spécialement pour occuper les fonctions administratives dans les préfectures et les mairies françaises. La France libérée de l’occupant allemand se retrouverait sous tutelle américaine.
Ce n’est pas une théorie conspirationniste. C’est un plan concret dont les documents ont été déclassifiés, dont les billets ont physiquement existé. Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères, a déclaré en voyant le projet : « Il me semblait que Roosevelt voulait tenir entre ses mains le futur de la France afin de décider du sort du pays. »
De Gaulle entre dans une rage froide.
Il refuse de donner le discours que l’état-major américain lui avait préparé pour encourager les Français à obéir aux forces alliées. Il rédige son propre texte. Le 6 juin 1944, il parle à la radio depuis Londres. « La bataille suprême est engagée.
C’est la bataille de France et c’est la bataille de la France. »
Quelques heures plus tôt, Eisenhower avait lu un texte soigneusement rédigé par les services américains. De Gaulle a simplement fait à sa tête. Encore une fois.
Ce qui se passe ensuite va forcer Roosevelt à admettre qu’il avait tort, même s’il ne le dira jamais explicitement. Le 14 juin 1944, de Gaulle débarque en Normandie, sur la plage même où les soldats canadiens avaient débarqué huit jours plus tôt. Puis il gagne Bayeux en voiture. Il est accueilli par des milliers de Normands en larmes qui chantent La Marseillaise.
Un vieux pharmacien s’avance et lui dit simplement : « Mon général, vous êtes la France. »
Ce n’est pas un dictateur que ces gens voient. C’est l’incarnation d’une résistance qui a duré quatre ans dans l’isolement et le doute. Roosevelt avait parié que les Français ne connaissaient pas de Gaulle.
Ce jour-là, à Bayeux, la réponse est sans appel. Les agents de l’AMGOT dépêchés en Normandie pour prendre en main l’administration française se retrouvent seuls et dépassés. Ils ne connaissent ni le terrain, ni les gens, ni les réseaux. Les préfets et commissaires de la République nommés par le gouvernement provisoire de de Gaulle prennent les rênes partout où ils arrivent, avec une efficacité remarquable.
Eisenhower, lucide et pragmatique, tire les conclusions qui s’imposent : travailler avec de Gaulle est plus simple et plus efficace. Il renonce à l’AMGOT sur le terrain. Roosevelt, lui, s’accroche encore. Le 16 juillet 1944, il annonce que la France ne participera pas à la conférence de paix.
De Gaulle est invité à Washington en août 1944. Les caméras tournent. Roosevelt se montre chaleureux, presque ému. Il pose pour les photographes avec un large sourire.
Mais en privé, selon les témoins directs de la rencontre, dont Anna Boettiger, la propre fille du président, il reste sur ses positions. Il explique à de Gaulle que dans le monde d’après-guerre qu’il a planifié, la France n’aura pas de rôle de premier plan. Les quatre grandes puissances qui dirigeront le monde seront les États-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni et la Chine. C’est un club dont la France est explicitement exclue.
La France, un pays secondaire, un spectateur. Roosevelt lui dit cela en face, avec sa courtoisie habituelle, sans lever la voix. De Gaulle encaisse. Il sourit et il part.
Le lendemain, à New York, la foule l’acclame dans les rues. Des milliers d’Américains, des Français d’Amérique, des gens qui ont suivi la guerre depuis leur radio se pressent pour le voir passer. Le New York Times parle d’un accueil triomphal. Roosevelt lit les journaux.
Il ne dit rien. Le 25 août 1944, Paris est libéré. La 2e division blindée du général Leclerc entre dans la capitale. De Gaulle descend les Champs-Élysées le lendemain sous une pluie de confettis et de fleurs, devant deux millions de personnes.
Il s’arrête devant la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. Ce moment, filmé et photographié, fait le tour du monde. Même à Washington, on ne peut plus prétendre que les Français ne savent pas qui ils sont et qui ils veulent être. Eisenhower, qui passe sous l’Arc de Triomphe le 28 août aux côtés de de Gaulle, sait très bien ce que ce geste signifie diplomatiquement.
C’est une reconnaissance de facto. Les Britanniques suivent. Et le 23 octobre 1944, les États-Unis reconnaissent officiellement le gouvernement provisoire de la République française. De Gaulle a gagné à sa tête.
Roosevelt a perdu. Pas sur le terrain militaire, pas dans les grandes conférences internationales, mais face à un peuple. Les Français avaient choisi de Gaulle librement, massivement, sans qu’on le leur demande. C’est la réalité du terrain qui a eu raison du préjugé présidentiel.
Roosevelt mourra le 12 avril 1945 à Warm Springs, en Géorgie, d’une hémorragie cérébrale, sans avoir vu la capitulation de l’Allemagne. Il n’a jamais modifié son jugement sur de Gaulle dans ses déclarations publiques. Mais dans ses derniers mois, alors que les victoires s’accumulent et que la France de de Gaulle envoie des divisions entières combattre sur le Rhin et dans le Sud de l’Allemagne, la première armée française du général de Lattre de Tassigny franchit le Rhin le 31 mars 1945, il a bien fallu reconnaître les faits. La France de Pétain, celle sur laquelle Roosevelt avait misé, avait collaboré.
La France de de Gaulle, celle qu’il avait méprisée pendant cinq ans, avait résisté. Et elle était là, au bout du compte, dans les rangs des vainqueurs. Ce qu’on retient de cette histoire, au fond, ce n’est pas seulement la victoire de Charles de Gaulle. C’est quelque chose de plus simple et de plus universel.
Un homme peut avoir tout le pouvoir du monde, tous les renseignements, toutes les ressources, et se tromper quand même. Roosevelt a fait le calcul de la puissance. Il a raté le calcul humain. Il n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir, ce que de Gaulle avait compris dès le début : que la nation ne se réduit pas à son gouvernement officiel, que la légitimité d’un leader ne vient pas toujours des urnes, mais parfois d’un micro, d’une voix dans la nuit et d’un mot qui résonne comme une évidence.
Et de Gaulle, de son côté, n’a jamais oublié cet épisode. Toute sa politique étrangère des années 1960, son refus catégorique que la France soit sous la dépendance des États-Unis, sa sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966 avec la demande que toutes les troupes américaines quittent le sol français, son voyage à Moscou en juin 1966 pour établir une relation directe avec l’Union soviétique, sa méfiance permanente envers l’hégémonie américaine, tout cela naît de cette conférence de décembre, où il avait vu de ses propres yeux ce que Washington était prêt à faire d’un pays allié qu’il jugeait trop faible ou trop soumis pour avoir la peine d’être respecté. Voilà l’histoire que Roosevelt et de Gaulle n’ont jamais racontée ensemble. Elle reste l’une des plus fascinantes de la Seconde Guerre mondiale : un duel invisible, sans arme ni uniforme, entre deux visions du monde et deux conceptions de ce que signifie défendre son pays.
D’un côté, Roosevelt, pragmatique, dominant, convaincu que la puissance économique et militaire américaine lui donnait le droit de décider de l’avenir de nations entières. De l’autre, de Gaulle, sans argent, sans territoire, sans armée au départ, mais avec une idée si absolue de ce qu’était la France qu’aucune pression, aucune menace, aucun mépris ne pouvait l’en faire démordre. L’histoire leur a donné raison à tous les deux en partie. Roosevelt avait raison sur l’importance cruciale de la puissance américaine dans la victoire contre l’Allemagne nazie.
Mais de Gaulle avait raison sur quelque chose de plus fondamental : un peuple ne se laisse pas administrer par des étrangers, même bienveillants, et la dignité d’une nation vaut parfois plus, sur le long terme, que l’alliance avec le plus puissant.


