Le 20 janvier 1942, j’ai signé un document qui mettait fin à la carrière d’un de mes généraux en Tunisie. Il avait refusé de céder nos ports aux Allemands, et pourtant, c’est lui qu’on a limogé….

Le 20 janvier 1942, j’ai signé un document qui mettait fin à la carrière d’un de mes généraux en Tunisie. Il avait refusé de céder nos ports aux Allemands, et pourtant, c’est lui qu’on a limogé....

Le 20 janvier 1942, dans un bureau du palais d’Hiver à Alger, le général Alphonse Juin signe un document qui met brutalement fin à la carrière d’un autre général français, posté à des centaines de kilomètres de là, en Tunisie. Dix ans plus tard, ces deux hommes recevront le même bâton de maréchal de France. L’un vivant, décoré en pleine lumière un 14 juillet. L’autre à titre posthume, le jour même de sa mort.

Thumbnail

Pourtant, entre Juin et Jean de Lattre de Tassigny, la blessure ouverte ce mois de janvier 1942 ne s’est jamais vraiment refermée. De Lattre a-t-il payé en Tunisie pour une faute qu’il n’avait pas commise, ou son limogeage était-il largement mérité ? La réponse ne se trouve pas en 1942. Elle se trouve dix ans plus tard, dans un document que les historiens n’ont exhumé qu’en 2018, et qui change complètement le sens de toute cette histoire.

Pour comprendre ce qui s’est joué à Alger, il faut remonter presque trente ans en arrière et regarder deux trajectoires qui n’ont au départ rien en commun. Alphonse Juin est né en Algérie, fils d’un gendarme. Rien dans cette naissance modeste ne le destinait au sommet de l’armée française. Il gravit les échelons un par un, avec l’Algérie et le Maroc comme terrain d’apprentissage, l’École de guerre comme tremplin.

Jean de Lattre de Tassigny, lui, est né un an plus tard, le 2 février 1889, à Mouilleron-en-Pareds en Vendée, le même village qui a vu naître Georges Clemenceau. Son père et son grand-père ont été maires du village. De Lattre grandit dans un monde de notables catholiques, avec un sens du prestige et de l’honneur qui ne le quittera jamais. Il entre à Saint-Cyr en 1908 parmi plus de deux cents candidats.

La Première Guerre mondiale forge déjà le caractère de Lattre. En 1914, jeune officier de dragons, il reçoit un coup de lance en pleine poitrine lors d’une charge contre des ulhans allemands. Il survit, repasse dans l’infanterie en 1915, se bat pendant seize mois, puis au Chemin des Dames. Il sera blessé cinq fois au total et terminera cette guerre avec huit citations, la Military Cross britannique et la Légion d’honneur.

Cette réputation d’homme qui ne recule jamais va le suivre toute sa carrière, jusqu’à ce que ses propres soldats, bien plus tard, le surnomment le Roi Jean. Fait curieux, leurs chemins s’étaient déjà croisés une première fois sans qu’ils ne se rencontrent vraiment. Dans les années 1920, tous les deux passent par le Maroc, alors en pleine guerre du Rif contre les tribus berbères d’Abd el-Krim. Juin s’y forge une réputation d’officier vigoureux au point d’être proposé, à titre exceptionnel, pour le grade de chef de bataillon.

De Lattre y gagne également ses galons sur le terrain avant d’intégrer l’École de guerre en 1927, dont il sort major de sa promotion. Leurs carrières grandissent sur le même sol marocain, à quelques années d’écart, sans jamais encore se heurter. Cela viendra. Retenez ce nom : le Maroc.

Il reviendra une dernière fois dans cette histoire, bien après la guerre. En 1940, l’Allemagne attaque à l’Ouest. Juin commande la 15e division d’infanterie motorisée. Elle entre en Belgique, se bat à Gembloux les 14 et 15 mai, puis reçoit l’ordre de se replier.

Juin couvre la retraite de la Première armée française vers Dunkerque, défend Valenciennes, puis les faubourgs de Lille. Le 30 mai, il est fait prisonnier à Lille et transféré à la forteresse de Königstein en Saxe. Il y restera plus d’un an. Au même moment, de Lattre commande la 14e division d’infanterie.

Sur l’Aisne, il repousse la Wehrmacht à trois reprises. Trois fois les Allemands tentent de franchir la rivière. Trois fois ils échouent devant ses positions. C’est l’un des rares succès défensifs français de ce désastre, et de Lattre en sort auréolé d’un prestige rare pour un mois de mai 1940.

Le 22 juin 1940, l’armistice est signée. La France est coupée en deux : une zone occupée au nord, une zone dite libre au sud, gouvernée depuis Vichy par le maréchal Pétain. L’armée française est démobilisée et désarmée. Il ne reste qu’une armée réduite de cent mille hommes, tout juste bonne à maintenir l’ordre intérieur.

De Lattre refuse de se résigner. Sa devise devient : Ne pas subir. À Opme sur le plateau de Gergovie près de Clermont-Ferrand, à Salambo en Tunisie, à Carnon près de Montpellier, il fonde des écoles de cadres, prépare secrètement des officiers pour une armée qui pourrait un jour reprendre le combat aux côtés des Alliés. Pendant ce temps, Juin reste enfermé à Königstein.

Il n’en sort qu’en juin 1941, quand Pétain demande personnellement sa libération au titre de spécialiste de l’Afrique du Nord. Cette libération n’a rien d’un hasard. Dans les accords négociés à Paris par l’amiral Darlan avec les autorités allemandes, plusieurs officiers jugés utiles pour l’Afrique du Nord sont échangés contre des concessions politiques. Juin en fait partie.

Deux hommes, deux blessures de 1940, deux façons de se relever. Et en 1941, leurs chemins vont enfin se croiser sur un territoire aussi fragile que stratégique : la Tunisie. Juin, à peine libéré, ne reste pas longtemps sur la touche. Le 16 juillet 1941, il est nommé adjoint au général commandant supérieur des troupes du Maroc à Rabat.

Quatre mois plus tard, tout s’accélère. Le général Weygand, délégué général et commandant en chef en Afrique du Nord, est jugé par les Allemands comme un obstacle insurmontable à toute politique de collaboration. Berlin exige son départ. Vichy s’exécute et le rappelle en métropole.

Le 20 novembre 1941, Juin, promu général de corps d’armée, le remplace à la tête de toutes les forces françaises d’Afrique du Nord. Il s’installe au palais d’Hiver à Alger, siège du commandement. Un mois plus tard, le 20 décembre 1941, Juin est convoqué à Berlin. Il y rencontre Hermann Göring en compagnie de Fernand de Brinon, représentant de Vichy auprès des autorités d’occupation à Paris.

L’historien Robert Paxton a qualifié cette rencontre de dialogue de sourds. Les Allemands exposent leurs exigences, les Français répondent par des arguments de souveraineté et de neutralité, et personne, au fond, n’écoute vraiment l’autre. Les Allemands veulent des garanties concrètes sur l’Afrique du Nord française. Juin louvoie, protège ce qu’il peut de la souveraineté française sur ce territoire, mais rentre à Alger sous une pression qui désormais ne va plus retomber.

Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres à l’est, un autre feu couve en Tunisie. En 1940, de Lattre a été nommé commandant des troupes françaises de ce protectorat coincé entre l’Algérie française et la Libye italienne. Le protectorat est alors dirigé par un résident général fidèle à Pétain, l’amiral Esteva, dont la marge de manœuvre tient sur un fil : ne provoquer ni Rome, qui a toujours revendiqué des morceaux de la régence tunisienne, ni Berlin, ni Londres. Or, depuis l’automne, la Libye brûle.

Le 18 novembre 1941, les Britanniques lancent l’opération Crusader contre l’Afrika Korps de Rommel. Les combats se rapprochent dangereusement de la frontière tunisienne, cette frontière qui court sur plus de quatre cents kilomètres entre Ben Gardane et le désert. La Tunisie, censée rester neutre selon les termes de l’armistice, se retrouve à quelques dizaines de kilomètres d’un des fronts les plus actifs de la guerre. De Lattre, fidèle à son tempérament, ne veut pas attendre les événements.

Il plaide pour masser ses troupes au plus près de la frontière libyenne, prêtes à réagir immédiatement si les combats débordaient sur le sol tunisien. Une défense frontale, offensive dans son principe, assumée. Mieux vaut, selon lui, tenir une ligne ferme et visible dès la frontière que risquer de voir l’ennemi s’installer profondément en territoire tunisien avant qu’on ne réagisse. C’est la même logique de combattant qui l’avait déjà servi sur l’Aisne deux ans plus tôt : ne jamais laisser l’adversaire choisir seul le moment et le lieu de l’affrontement.

Juin voit les choses autrement. Depuis Alger, il poursuit la ligne héritée de Weygand : une défense de l’Afrique du Nord contre quiconque tenterait d’y entrer, que ce soit l’Axe ou les Alliés. Cette doctrine, qui peut sembler absurde vue de loin, répond à une logique précise. L’armistice de 1940 interdit à la France toute reprise officielle des hostilités contre l’Allemagne, mais il interdit tout autant de laisser le territoire nord-africain tomber sans résistance entre les mains de qui que ce soit, y compris des Britanniques ou des Américains, sous peine de représailles allemandes immédiates sur la métropole.

Juin doit donc préparer ses troupes à se battre, mais sans jamais donner l’impression de choisir un camp. Masser des troupes à la frontière libyenne, aux yeux de Juin, c’est prendre le risque de provoquer l’Allemagne et de rompre cet équilibre déjà précaire. Deux généraux, deux lectures opposées d’une même menace. Et ce n’est que la première couche du problème.

La seconde couche vient d’Allemagne directement. Rommel, en Libye, a besoin de ravitaillement, de carburant, de matériel. Ses lignes d’approvisionnement depuis l’Italie passent par une Méditerranée de plus en plus surveillée par la marine et l’aviation britanniques. Les ports tunisiens de Bizerte, Sfax et Gabès, plus proches du front libyen que n’importe quel port italien, deviendraient une bouée de sauvetage logistique pour l’Afrika Korps.

Berlin demande donc que des convois de l’Axe puissent transiter et se ravitailler par ces ports tunisiens. De Lattre refuse. Il s’y oppose fermement, considérant que céder reviendrait à trahir la neutralité tunisienne au bénéfice d’un seul camp et à transformer la Tunisie en base arrière de l’Axe sans qu’un seul coup de feu n’ait été tiré. Ce refus remonte jusqu’aux Allemands, qui font pression sur Vichy pour obtenir le départ de cet officier trop indépendant.

Un désaccord stratégique avec son propre supérieur. Une exigence allemande de plus en plus insistante. Les deux pressions convergent au même moment sur le même homme. En janvier 1942, la décision tombe.

De Lattre est relevé de son commandement en Tunisie. Officiellement, le général Georges Barré le remplace le 8 février 1942. Officieusement, la décision est déjà actée depuis plusieurs semaines. Un témoin de l’époque écrira plus tard que ce départ a été pour Juin un soulagement certain, mais aussi pour le régime de Vichy un embarras réel.

Comment expliquer le limogeage d’un officier qui, précisément, avait résisté aux pressions allemandes sur les ports tunisiens ? Détail presque cruel : ce même mois de janvier 1942, de Lattre est promu général de corps d’armée, quatre étoiles. On le sanctionne et on le décore en même temps. La bureaucratie militaire, parfois, ne sait plus très bien où donner de la tête.

De Lattre est renvoyé en métropole. Il prend le commandement de la 16e division militaire à Montpellier, dans l’Hérault. Un poste honorable sur le papier. Une mise à l’écart dans les faits.

Juin a-t-il agi par calcul politique pour se débarrasser d’un rival trop ambitieux, ou par prudence stratégique légitime pour éviter que la Tunisie ne devienne l’étincelle d’un conflit ouvert avec l’Allemagne ? Les deux explications ne s’excluent pas. Un témoin proche des trois grandes figures françaises de cette guerre, de Gaulle, Juin et de Lattre, décrira plus tard la relation entre ces hommes non pas comme une rivalité déclarée, mais comme une surveillance réciproque et attentive. Chacun connaissait les forces et les faiblesses de l’autre.

Chacun voulait, pour la France, se montrer meilleur que l’autre, plus haut que l’autre. De Lattre lui-même est décrit par ses proches comme un homme de grande colère et de grande séduction. Un seigneur capable d’exploser en une minute et de charmer la suivante. Il aime les revues de troupes en grande tenue, les discours qui portent, les gestes qui marquent les esprits.

Un sens du théâtre militaire que même ses détracteurs lui reconnaissent. Juin, à l’inverse, avance masqué, pragmatique, économe de ses gestes. Fils de gendarme, il est resté méfiant envers les effets de manche. Ce contraste de caractère explique sans doute autant que les questions stratégiques pourquoi ces deux hommes ne pouvaient pas, à ce moment de leur carrière, travailler longtemps ensemble.

Dix mois après le limogeage de Tunisie, tout bascule à nouveau, et cette fois d’une manière que personne n’avait vu venir, ni Juin, ni de Lattre, ni même Vichy. Le 8 novembre 1942, les Anglo-Américains débarquent en Algérie et au Maroc. C’est l’opération Torch. Dans la nuit, à Alger, environ quatre cents résistants, dont beaucoup sont des lycéens de terminale du lycée de Ben Aknoun, neutralisent les points stratégiques de la ville.

Un groupe commandé par un jeune aspirant, Bernard Pauphilet, encercle la villa des Oliviers et arrête Juin lui-même, ainsi que l’amiral Darlan, commandant en chef de l’armée française présente à Alger, tout à fait par hasard au chevet de son fils gravement malade, hospitalisé dans un poumon d’acier après une attaque de poliomyélite. Vers une heure du matin, le consul américain Robert Murphy se présente devant Juin avec un message personnel du président Roosevelt demandant à l’armée d’Afrique d’accueillir les Américains en amis. Juin, furieux d’être ainsi mis devant le fait accompli, rejette la demande sur-le-champ. Puis il ajoute que Darlan, son supérieur, se trouve justement à Alger cette nuit-là, et que c’est donc à lui que revient la décision finale.

Un général pris au dépourvu, presque en pyjama, qui renvoie la balle à son propre chef retenu prisonnier dans la même ville par des lycéens armés. La scène a quelque chose de presque absurde. Et pourtant, elle va décider du sort de toute l’Afrique du Nord française. Pendant plusieurs heures, la ville bascule dans une confusion totale.

Des adolescents en armes gardent des généraux à quatre étoiles. Les troupes vichystes, ne sachant plus qui commander réellement, hésitent, interloquées. Dans l’après-midi du 8 novembre, les troupes du général Ryder achèvent d’encercler Alger. Le soir même, Juin obtient de Darlan l’autorisation d’ordonner le cessez-le-feu au moins pour la ville d’Alger.

Mais à Oran et au Maroc, les combats continuent, violents, pendant deux jours encore, avec plus de treize cents morts côté français. Ce n’est que le 10 novembre, sous la pression du général américain Clark, que Darlan et Juin, désormais prisonniers de fait des Alliés, ordonnent enfin le cessez-le-feu général. Le lendemain, 11 novembre, la réaction allemande tombe comme un coup de massue. En représailles au ralliement de Darlan, la Wehrmacht franchit la ligne de démarcation et occupe la zone jusque-là libre dans le sud de la France métropolitaine.

Vichy donne à son armée des consignes de passivité totale. Ne pas résister. Laisser faire. À Montpellier, de Lattre reçoit la nouvelle à deux heures du matin.

Une heure plus tard, il est à son état-major. Et là, il fait exactement l’inverse de ce que Vichy lui ordonne. Il convoque ses officiers et donne une directive claire à tous les commandants de corps sous ses ordres : quitter les garnisons, gagner le massif des Corbières, emporter le maximum de munitions. Les éléments de Montpellier, Sète, Castres, Albi et Rodez doivent converger vers Tuchan au sud de Narbonne.

Les unités de Carcassonne et Castelnaudary se regroupent à Axat, celles de Perpignan filent vers la tour de France. Pendant quelques heures, de Lattre organise en pleine zone jusque-là libre une résistance armée que son propre gouvernement lui a formellement interdite. Ce geste de défiance a un prix immédiat. De Lattre est arrêté, poursuivi pour abandon de poste et tentatives de trahison.

Le 9 janvier 1943, il comparaît devant le tribunal d’État, une juridiction d’exception sans appel. Il est condamné à dix ans de prison. Le 2 février 1943, il est transféré à la maison d’arrêt de Riom, où l’administration pénitentiaire lui attribue d’abord une cellule exiguë, celle qu’avait occupée un temps le député Léon Blum, avant de lui donner une cellule plus vaste, celle qui avait accueilli Édouard Daladier. Ce n’est pas un hasard si ces deux noms hantent la prison de Riom.

Deux ans plus tôt, en 1942, ce même tribunal avait servi de théâtre au fameux procès de Riom, où Vichy avait tenté de juger Blum, Daladier et le général Gamelin comme responsables de la défaite de 1940. Le régime qui avait construit ce tribunal pour accuser d’anciens dirigeants de faiblesse militaire y enferme maintenant un général coupable d’avoir voulu se battre. L’ironie est presque trop belle pour être inventée. Pendant que de Lattre croupit à Riom, Juin, lui, retrouve enfin un vrai commandement de guerre.

Le 24 décembre 1942, l’amiral Darlan est assassiné à Alger par un jeune monarchiste, Fernand Bonnier de La Chapelle. Le général Giraud lui succède comme haut-commissaire et commandant en chef des forces françaises. Juin, sous ses ordres, prend la tête du détachement d’armée française pendant toute la campagne de Tunisie, face aux troupes des généraux allemands von Arnim et Rommel, de novembre 1942 à mai 1943. Le 25 décembre 1942, il est promu général d’armée.

À partir du 8 mai 1943, il occupe même par intérim le poste de résident général de France en Tunisie, ce territoire même où sa querelle avec de Lattre avait commencé un an plus tôt. Avec le noyau de troupes formé en Afrique du Nord, Juin constitue ensuite le corps expéditionnaire français, quatre divisions, et l’engage en Italie. Ce corps mélange des régiments métropolitains, des tirailleurs algériens et tunisiens, et des goumiers marocains habitués au terrain de montagne depuis les campagnes du Rif. Mais avant l’Italie, il y a d’abord la Tunisie, où ces mêmes hommes se sont battus tout l’hiver précédent avec un matériel disparate, souvent obsolète, hérité de l’armée d’armistice : des canons d’un autre âge face aux chars allemands les plus modernes.

Les pertes y sont lourdes, précisément à cause de cette infériorité d’équipement, mais elles n’empêchent pas le corps français de tenir sa portion de front jusqu’à la victoire finale en Tunisie, en mai 1943. Cette expérience va compter dans le massif de la Laurens, au sud de Rome, où les lignes allemandes semblent imprenables depuis des mois. Ces hommes se couvrent de gloire au Belvédère, près de Monte Cassino. Au printemps 1944, Juin fait adopter par les Alliés un plan de manœuvre audacieux, en contournant les positions allemandes par des crêtes que personne ne jugeait praticables pour une armée entière.

Sa percée sur le Garigliano en mai 1944 ouvre la route de Rome, puis de Sienne. Après l’humiliation de 1940, l’armée française retrouve sur le sol italien un prestige qu’elle avait presque oublié. De Lattre, lui, n’a pas dit son dernier mot. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1943, il s’évade de la prison de Riom en pleine nuit, franchissant les surveillances au prix d’un plan rusé préparé avec la complicité de proches restés libres.

Il se cache plusieurs semaines, changeant régulièrement de refuge, traqué par la police de Vichy autant que par la Gestapo, qui aimerait beaucoup mettre la main sur ce général évadé. Avec l’aide de résistants, il finit par rejoindre Londres à la mi-octobre 1943. Le 20 décembre 1943, il arrive à Alger. De Gaulle, qui a besoin de chefs de guerre pour la suite, lui confie le commandement de l’armée B, celle-là même qui recevra bientôt le nom de Première armée française.

Et c’est là que le destin referme la boucle d’une manière presque ironique. En juillet 1944, Juin est rappelé à Alger comme chef d’état-major de la défense nationale. Il transmet alors le commandement de ses troupes d’Italie à de Lattre. L’homme qu’il avait limogé de Tunisie deux ans plus tôt hérite directement des soldats qu’il a lui-même menés à la victoire du Garigliano.

Le 17 août 1944, l’armée B de Lattre débarque en Provence aux côtés de la 7e armée américaine. C’est l’opération Dragoon. Toulon et Marseille sont libérés en quelques jours. Les troupes remontent la vallée du Rhône et de la Saône, puis rejoignent la Lorraine aux côtés des Américains.

Pendant l’hiver 1944-1945, de Lattre commande la Première armée française dans les combats de Lorraine et dans la réduction de la poche de Colmar en Alsace. Il neige presque sans interruption sur les villages de la plaine d’Alsace. Les chars s’enlisent, les hommes combattent dans des tranchées gelées, et il faut plusieurs semaines de siège méthodique pour venir à bout des dernières divisions allemandes retranchées à l’ouest du Rhin. C’est l’une des campagnes les plus dures et les plus froides de toute la libération du territoire.

Au printemps 1945, ces troupes franchissent enfin le Rhin, prennent Karlsruhe puis Stuttgart, atteignent Ulm et poussent jusqu’au col de l’Arlberg en Autriche. Le 8 mai 1945, de Lattre est à Berlin. Il exige et obtient, avec l’appui des maréchaux soviétique Joukov et britannique Tedder, que la France soit représentée à la signature de l’acte de capitulation sans conditions de l’Allemagne. Il signe cet acte au nom de la France au quartier général de Joukov, entouré des représentants soviétiques, américains et britanniques.

L’homme que Juin avait renvoyé de Tunisie trois ans plus tôt appose sa signature sur l’un des documents les plus importants du XXe siècle. L’après-guerre sépare à nouveau les deux hommes, chacun dans sa propre trajectoire. Le Maroc, comme promis, revient dans cette histoire. Juin y devient résident général de 1947 à 1951, vingt ans après y avoir fait ses premières armes contre Abd el-Krim.

Sa politique, d’abord présentée comme un mélange d’ordre et de libéralisme, se durcit progressivement contre le sultan Mohammed V et le parti nationaliste, avec l’appui du pacha de Marrakech, Thami El Glaoui. En 1956, il prend le commandement du secteur Centre-Europe de l’Organisation atlantique, sous les ordres du général Eisenhower. De Lattre, lui, commande d’abord les forces françaises d’occupation en Allemagne, puis les forces terrestres de l’Union occidentale en 1948, où il s’oppose fréquemment au maréchal britannique Montgomery sur la doctrine de défense du continent face à une éventuelle offensive soviétique. Entre-temps, il réorganise aussi l’armée de terre.

Il transfère l’École de Saint-Cyr à Coëtquidan, en Bretagne, dans un cadre plus propice à la formation des officiers, et veut faire de l’armée nationale, selon sa propre formule, une grande école de jeunesse. En octobre 1950, le corps expéditionnaire français en Indochine subit un désastre sur la route coloniale numéro 4, dans le nord du Tonkin. Des colonnes entières sont anéanties par les troupes de Giap. Le gouvernement cherche d’urgence un homme capable de redresser la situation avant qu’elle ne devienne intenable.

Le 6 décembre, de Lattre, celui que ces hommes appellent déjà le Roi Jean, débarque à Saïgon comme haut-commissaire et commandant en chef. En quelques semaines, il redonne au corps expéditionnaire une vigueur qu’il avait perdue depuis le désastre de la RC4. En février 1951, il arrête net l’offensive du Viêt Minh aux batailles de Vinh Yen et de Mao Khê, puis à Hòa Bình un peu plus tard. Mais en mai 1951, à Ninh Binh, son fils unique Bernard tombe au combat.

De Lattre, déjà rongé par un cancer de la hanche, ne s’en remettra jamais vraiment. Usé physiquement et moralement, il est rapatrié en France en novembre 1951 pour y être opéré. Il s’éteint le 11 janvier 1952 à Neuilly-sur-Seine. Le jour même de sa mort, le président Vincent Auriol lui attribue la dignité de maréchal de France à titre posthume.

À ses obsèques assistent le général de Gaulle, Dwight Eisenhower et Bernard Montgomery. Trois hommes qui, chacun à leur manière, ont croisé la route mouvementée du Roi Jean. Le 14 juillet 1952, six mois plus tard, c’est au tour de Juin. Il reçoit lui aussi le bâton de maréchal de France, et la même année, il entre à l’Académie française.

Il devient ainsi le seul parmi les quatre maréchaux français de la Seconde Guerre mondiale à recevoir cette distinction de son vivant. De Lattre et Leclerc en 1952, Koenig seulement en 1984, tous deux à titre posthume. Juin poursuivra sa carrière encore deux ans comme commandant de l’OTAN en Europe centrale, avant de s’opposer publiquement, en 1954, au projet de communauté européenne de défense, brisant au passage avec une partie de la classe politique de son propre pays. Alors, revenons à notre question de départ.

Justice a-t-elle été rendue à de Lattre ? Juin a-t-il payé, d’une manière ou d’une autre, pour ce limogeage de janvier 1942 ? En 2018, l’historien Ivan Cadeau publie dans la Revue historique des armées un article qui rebat toutes les cartes. Son titre pose une question presque provocatrice : « De Lattre est-il devenu maréchal de France grâce à la maison Juin ?

» En dépouillant les archives, Cadeau montre que la promotion posthume de Lattre, votée par le Parlement en janvier 1952 plus vite qu’aucune autre distinction de ce genre dans l’histoire du maréchalat, doit beaucoup à des démarches menées en coulisse par des proches et des relais liés au propre entourage de Juin. Autrement dit, dix ans après avoir signé son limogeage à Alger, le réseau de l’homme qui avait mis fin à sa carrière en Tunisie a contribué, en sous-main, à lui offrir la plus haute distinction militaire de France. Ce n’est ni une vengeance ni une réconciliation. C’est plus étrange que ça.

C’est comme si l’histoire, à défaut des deux hommes eux-mêmes, avait fini par refermer la boucle ouverte en janvier 1942. Parce qu’aucune source ne mentionne de réconciliation personnelle entre Juin et de Lattre après cet épisode tunisien. Le témoin qui les a observés ensemble à Berlin en mai 1945 n’a pas parlé d’amitié retrouvée, mais de cette même surveillance réciproque, permanente, presque instinctive. Deux hommes qui, jusqu’au bout, se sont mesurés l’un à l’autre sans jamais vraiment se le dire.

Un fils de gendarme né à Bône, un fils de notable né en Vendée. Tous les deux passés par le même Maroc dans leur jeunesse sans jamais s’y croiser vraiment. Tous les deux brisés par la défaite de 1940. Tous les deux reconstruits par leurs propres moyens, l’un par la Tunisie et l’Italie, l’autre par une prison, une évasion et la Provence.

Tous les deux devenus la même année parmi les derniers maréchaux de France de toute l’histoire du pays. Alors, punition méritée ou injustice réparée par le hasard de l’histoire ? La vraie réponse, c’est que les deux choses sont vraies en même temps. La pression allemande sur les ports tunisiens était réelle.

Le désaccord stratégique avec Juin l’était tout autant. Mais ce limogeage, qui devait briser la carrière de de Lattre, a sans le vouloir déclenché toute la suite. Montpellier, la résistance à l’invasion allemande, Riom, l’évasion, Londres, Alger, la Provence, le Rhin, Berlin. Le pire moment de sa carrière est devenu, sans qu’il le sache encore, ce jour de janvier 1942, le point de départ de sa gloire.

Et Juin, de son côté, n’a jamais eu besoin de revenir sur cette décision pour que l’histoire s’en charge à sa place. Le hasard, ou peut-être une forme de justice plus lente que les hommes, a fini par relier les deux carrières une dernière fois, dix ans après Alger, sur le dossier même qui allait faire de Lattre un maréchal de France pour l’éternité. Aujourd’hui, à Paris sur l’esplanade de Verdun, quatre bronzes se font face. Leclerc, Juin, de Lattre et Koenig, les quatre maréchaux français de la Seconde Guerre mondiale, installés côte à côte depuis les années 1980.

Juin et de Lattre, qui n’ont jamais vraiment réglé leur compte de leur vivant, se retrouvent désormais à quelques mètres l’un de l’autre pour le reste du temps. Une statue ne raconte jamais les coulisses. Celle-ci, en tout cas, ne dit rien du bureau du palais d’Hiver, ni du 20 janvier 1942.