Il est 13h33, le 19 février 1942, dans une salle d’audience de la ville de Riom, en Auvergne, à quelques kilomètres seulement de Clermont-Ferrand. Dehors, un froid sec d’hiver mord la pierre du palais de justice, transformé pour l’occasion en tribunal spécial. Une foule de journalistes venus de toute l’Europe se presse derrière les grilles. Le président du tribunal ouvre la séance.

La salle est comble. On procède à la vérification d’identité des accusés, une formalité de routine dans n’importe quel procès du monde. Mais à peine cette formalité achevée, un homme se lève. Un général aux cheveux blancs.
Deux ans plus tôt à peine, il commandait l’ensemble des forces armées françaises et alliées sur le front occidental. Cet homme tenait alors entre ses mains le destin de millions de soldats. Il annonce d’une voix posée, mais parfaitement audible dans le silence de la salle, qu’il refuse de répondre à la moindre question. Dans l’intérêt même de l’armée, dit-il en substance, son honneur de soldat et son devoir de chef lui commandent désormais de se taire une fois pour toutes.
Un murmure parcourt la salle. Les juges, visiblement pris de court par ce coup de théâtre auquel personne ne s’attendait, échangent des regards gênés, feuilletant nerveusement leurs dossiers. Cet homme s’appelle Maurice Gamelin. Il vient d’ouvrir, sans prononcer un mot de plus ce jour-là, l’un des procès politiques les plus étranges de toute l’histoire de France.
Ce silence, tenu pendant des semaines entières face à ses propres juges, cache en réalité une stratégie de défense d’une redoutable intelligence, mûrement réfléchie bien avant l’ouverture des débats. Et ce qu’il va provoquer dépassera largement ce que Vichy avait imaginé en organisant ce procès à grand spectacle. Pour comprendre comment Maurice Gamelin s’est retrouvé sur ce banc des accusés, il faut remonter près de soixante-dix ans en arrière. Il naît le 20 septembre 1872 à Paris, dans une famille profondément marquée par la tradition militaire, à une époque où la France panse encore les plaies de sa cuisante défaite face à la Prusse deux ans plus tôt.
Son père, Zéphirin Gamelin, contrôleur général des armées, avait lui-même été blessé au combat à la bataille de Solférino en 1859, sous le règne de Napoléon III. Sa famille maternelle, les Uhlrich, est de souche alsacienne, une région dont l’histoire tourmentée avec l’Allemagne voisine imprègne déjà l’atmosphère de toute son enfance. Le jeune Maurice grandit boulevard Saint-Germain, juste en face du ministère de la Guerre, comme si son destin militaire s’était dessiné avant même qu’il n’ait eu le temps de le choisir lui-même. Brillant élève, curieux et méthodique, passionné très tôt par l’histoire militaire et la philosophie, il intègre l’école militaire de Saint-Cyr et en sort major de sa promotion en 1893.
Un exploit qui annonce déjà, aux yeux de ses supérieurs, une carrière hors du commun, presque écrite d’avance dans les rapports élogieux de ses instructeurs successifs. Durant la Première Guerre mondiale, Gamelin s’illustre rapidement, se forgeant une réputation qui va le suivre pendant des décennies. Conseiller proche du commandant en chef Joseph Joffre, il joue un rôle actif et reconnu dans la planification de la première bataille de la Marne en 1914. Cette victoire décisive sauve Paris de l’invasion allemande, alors que les armées ennemies ne se trouvent plus qu’à une cinquantaine de kilomètres de la capitale.
On raconte même que c’est lui qui aurait suggéré le nom de cette bataille dans les documents officiels transmis à l’état-major. Sa réputation grandit d’année en année, et l’entre-deux-guerres ne fait que confirmer aux yeux de tous cette ascension quasiment sans faute. En 1925, il commande les troupes françaises au Levant, où il participe à la répression de la grande révolte syrienne qui secoue alors le mandat français. En 1931, il devient chef d’état-major de l’armée.
Puis, en 1935, il atteint le sommet absolu de la hiérarchie militaire française en devenant chef d’état-major général de la défense nationale. Ce poste fait de lui, dans les faits, le futur généralissime désigné en cas de conflit avec l’Allemagne. Une responsabilité immense qui semble alors ne surprendre personne, tant sa réputation d’excellence paraît à cette date incontestable. Mais les années qui précèdent la guerre vont révéler, une à une, les failles profondes de cet homme que tout le monde considérait pourtant comme absolument irréprochable.
Entre 1931 et 1939, Gamelin remodèle en profondeur l’armée française et commet, ce faisant, une série d’erreurs qui pèseront extrêmement lourd quelques années plus tard. Plutôt que d’unifier la chaîne de commandement, il la dilue en multipliant les échelons intermédiaires, compliquant inutilement la moindre prise de décision urgente sur le terrain. Il crée deux théâtres d’opérations distincts sur le sol français, un front nord-est allant de Dunkerque jusqu’au Jura et un front sud-est face aux Alpes italiennes, dispersant ainsi son attention et ses ressources plutôt que de les concentrer sur la menace principale. Il ne saisit jamais véritablement le rôle que l’aviation va jouer dans la guerre moderne, sous-estimant systématiquement la puissance de feu que les Allemands mettent au point avec leurs escadrilles de bombardiers en piqué.
Il s’oppose aussi fermement, année après année, à la création de grandes unités blindées autonomes, capables d’agir de façon indépendante et rapide, loin de l’infanterie qu’elles étaient traditionnellement censées seulement appuyer. Pendant ce temps, l’Allemagne construit méthodiquement les siennes depuis le milieu des années trente, et certains officiers français, un certain colonel Charles de Gaulle en tête, tentent en vain de l’alerter publiquement sur ce retard stratégique majeur, notamment à travers un ouvrage publié dès 1934 et largement ignoré par le haut commandement de l’époque. Ce dernier préfère la sécurité rassurante d’une doctrine défensive héritée presque telle quelle de la Première Guerre mondiale, plutôt que le risque d’une réforme en profondeur dont personne ne mesure encore l’urgence réelle. Retranché au château de Vincennes, séparé volontairement du grand quartier général principal installé plus près du front, Gamelin ne communique avec ses troupes que par téléphone et par estafettes à moto, se méfiant profondément des transmissions radio pourtant en plein essor et déjà largement utilisées par l’adversaire.
Des témoins raconteront après la guerre des scènes surréalistes, des motocyclistes traversant des routes déjà bombardées pour apporter avec des heures de retard des informations que l’ennemi connaissait depuis longtemps grâce à ses liaisons radio instantanées. Un décalage temporel qui, dans le rythme effréné d’une guerre de mouvement, se révèle tout simplement fatal. En 1939, à la veille de la guerre, il n’a plus ni la confiance pleine et entière de ses collaborateurs les plus proches, ni l’estime particulière de la troupe, qui le perçoit de plus en plus comme un homme distant, presque hors sol, retranché derrière ses cartes et ses dossiers, coupé du bruit et de la poussière du champ de bataille réel. C’est ce même homme qui met au point, dans les mois précédant l’invasion, le plan qui va porter son nom dans les livres d’histoire pour les décennies à venir : le plan Dyle, bientôt complété par ce qu’on appellera la variante Breda.
L’idée centrale consiste à faire avancer les meilleures divisions françaises, ainsi que le corps expéditionnaire britannique fraîchement débarqué, jusqu’en Belgique, sur la rivière Dyle, dès le déclenchement de l’attaque allemande, afin de raccourcir considérablement la ligne de front et de faire jonction avec l’armée belge encore neutre à ce stade. En mars 1940, Gamelin étend encore cette manœuvre en poussant la 7e armée du général Giraud jusqu’à la ville de Breda, aux Pays-Bas, pour y tendre la main aux troupes néerlandaises, contre l’avis même du général Georges, chargé sur le terrain d’exécuter concrètement ce plan qu’il juge en privé dangereusement risqué et mal proportionné aux moyens réellement disponibles. Cette décision engage ainsi la quasi-totalité des meilleures unités françaises et de leur soutien aérien à des centaines de kilomètres du point exact où l’armée allemande prépare, dans le plus grand secret, son véritable coup de force à travers un massif forestier que l’état-major français considère depuis des décennies comme un obstacle naturel largement suffisant pour dissuader toute offensive blindée d’envergure. Il existe dans cette trajectoire une ironie que les contemporains eux-mêmes n’ont pas manqué de souligner à l’époque.
L’homme qui avait contribué en 1914 à sauver Paris d’une invasion allemande grâce à un plan audacieux exécuté dans l’urgence la plus totale se retrouve vingt-six ans plus tard incapable d’empêcher cette même capitale de tomber sans un coup de feu, cette fois à cause d’un plan trop rigide, élaboré des mois à l’avance et appliqué avec une confiance aveugle qui ne laissait plus aucune place à l’improvisation salvatrice qui l’avait pourtant rendu célèbre une génération plus tôt. Le 10 mai 1940, après huit mois d’une drôle de guerre où presque aucun coup de feu n’avait été tiré sur le front occidental, l’Allemagne déclenche enfin son offensive tant redoutée. Comme Gamelin l’avait anticipé, les divisions allemandes entrent effectivement en Belgique et aux Pays-Bas, et les meilleures troupes françaises, conformément au plan Dyle-Breda, foncent à leur rencontre exactement comme prévu sur le papier des états-majors, dans une manœuvre exécutée avec une précision presque parfaite. Le piège allemand se referme pourtant ailleurs, à l’endroit précis où personne dans l’état-major français n’avait sérieusement envisagé une attaque massive et coordonnée : la forêt des Ardennes, jugée depuis des décennies impraticable pour des colonnes blindées d’une telle ampleur, un massif escarpé, boisé, traversé de routes étroites que l’on croyait incapable d’absorber le trafic d’une offensive majeure.
Face à cette zone jugée secondaire, l’armée française n’a placé que des divisions de second ordre, moins bien entraînées, moins bien équipées, commandées par le général Corap. Entre le 13 et le 15 mai, les blindés allemands traversent la Meuse près de Sedan et pulvérisent littéralement ce secteur en quelques heures à peine, ouvrant une brèche de plusieurs dizaines de kilomètres dans le dispositif allié. Une plaie béante que plus rien ne semble pouvoir refermer. Les meilleures troupes françaises, elles, se retrouvent immobilisées en Belgique, à des centaines de kilomètres de la percée réelle, incapables de faire demi-tour à temps pour colmater cette brèche fatale, prisonnières de leur propre plan initial devenu soudain totalement obsolète.
Le désastre de mai et juin 1940, dont les racines doctrinales remontent directement aux choix de Gamelin, coûte à la France près de deux cent mille morts en à peine six semaines de campagne. Un rythme de pertes journalières qui dépasse par endroits celui de certaines des pires batailles de la Première Guerre mondiale, et près de deux millions de soldats faits prisonniers, dont beaucoup resteront en captivité en Allemagne jusqu’au tout dernier mois du conflit, cinq années plus tard. La nouvelle de la percée de Sedan plonge le gouvernement dans une panique difficile à décrire, à Paris comme dans les états-majors de campagne. Le président du Conseil, Paul Reynaud, déjà tenté depuis des semaines de remplacer son généralissime en qui il n’a plus vraiment confiance, franchit enfin le pas dans les jours qui suivent, entre le 17 et le 19 mai, alors même que le front continue de se déliter à une vitesse que plus personne ne parvient à contenir.
Gamelin est démis de ses fonctions, remplacé par le général Weygand, alors âgé de soixante-treize ans et rappelé en urgence depuis la Syrie, où il commandait les troupes françaises du Levant. En quelques jours à peine, l’homme qui incarnait depuis 1935 toute la puissance militaire française se retrouve écarté, humilié, rendu responsable aux yeux de tous d’un désastre dont les racines, en réalité, remontaient à des années entières de choix doctrinaux contestables bien plus qu’à quelques journées de mai 1940. L’armistice signé fin juin 1940 ne referme pas le dossier Gamelin. Bien au contraire.
Le nouveau régime installé à Vichy, cherchant désespérément à légitimer sa propre existence naissante aux yeux d’une population traumatisée, a besoin de coupables visibles et identifiables à qui faire porter tout le poids de l’effondrement de juin. Le 6 septembre 1940, Gamelin est arrêté sur ordre direct du gouvernement, en même temps que plusieurs figures majeures de la défunte Troisième République : l’ancien président du Conseil Édouard Daladier, l’ancien président du Conseil Léon Blum, l’ancien président du Conseil Paul Reynaud, l’ancien ministre de l’Intérieur Georges Mandel et le contrôleur général des armées Robert Jacomet. Interné d’abord au château de Chazeron, une demeure réquisitionnée dans le Puy-de-Dôme aux allures de forteresse médiévale reconvertie à la hâte, puis transféré au fort du Portalet dans les Pyrénées, une ancienne prison militaire perchée au-dessus des gorges d’Aspe, réputée pour son isolement quasi total et accessible uniquement par un sentier escarpé surveillé jour et nuit, Gamelin attend pendant plus d’un an dans une incertitude complète, sans savoir ce que Vichy compte réellement faire de lui et de ses co-accusés, sans nouvelle précise sur la date ni même sur la nature exacte des charges qui pèseront finalement sur lui. Ce que Vichy prépare méthodiquement, c’est un procès à grand spectacle savamment orchestré, destiné à démontrer publiquement que les dirigeants politiques et militaires de la Troisième République, et en particulier ceux issus du Front populaire arrivé au pouvoir en 1936, portent l’entière responsabilité d’avoir plongé la France dans une guerre pour laquelle elle n’était absolument pas préparée, matériellement ni moralement.
Ce projet judiciaire répond à un dessein plus vaste encore, celui que le régime de Vichy appelle sa révolution nationale : rejeter en bloc l’héritage tout entier de la République parlementaire, ses partis, ses syndicats, sa presse, en l’accusant d’avoir affaibli moralement le pays au point de le rendre incapable de résister à l’épreuve de la guerre. Gamelin, Blum et Daladier ne sont donc pas seulement poursuivis pour des choix militaires ou politiques précis. Ils incarnent aux yeux de leurs accusateurs tout un système qu’il s’agit de discréditer une fois pour toutes devant l’opinion publique française. Le maréchal Pétain lui-même s’implique personnellement en coulisse dans la préparation de ce dossier, convaincu qu’un tel procès viendra définitivement légitimer son propre régime aux yeux des Français comme des Allemands, et qu’il permettra dans la foulée d’enterrer pour de bon l’héritage encombrant de la Troisième République tout entière.
Les charges retenues contre les accusés sont vertigineuses dans leur formulation même : s’être rendu coupables de crimes et délits dans l’exercice de leurs fonctions, ne pas avoir décelé les lacunes profondes du pays, ne pas avoir su prévoir l’insuffisance matérielle et technique des armées ni l’incompétence de certains chefs face à un ennemi mieux préparé, avoir ainsi, en juin 1940, précipité la défaite totale de la France. Le tribunal spécial mis en place pour l’occasion s’appuie sur un texte juridique rétroactif, créant après coup des infractions qui n’existaient tout simplement pas au moment où les faits reprochés auraient été commis. Une entorse majeure aux principes les plus élémentaires du droit pénal, que la défense ne manquera jamais de rappeler audience après audience, devant des juges visiblement embarrassés par cette fragilité juridique de départ. C’est dans ce contexte que s’ouvre, ce 19 février 1942, la scène décrite au tout début de ce récit.
Gamelin, en refusant purement et simplement de répondre à la moindre question, prive d’emblée l’accusation de son témoignage, de ses justifications, de tout ce que Vichy espérait lui faire admettre publiquement sur ses propres erreurs et celles du régime précédent tout entier. Il choisit de ne jamais reconnaître à ce tribunal la moindre légitimité pour juger des décisions purement militaires prises dans le cadre légal parfaitement en vigueur de la Troisième République à l’époque des faits. Ce silence, tenu avec une discipline absolue pendant toute la durée des audiences suivantes, sans jamais fléchir malgré les provocations répétées de l’accusation, déroute complètement les magistrats, privés de leur accusé le plus emblématique, celui-là même que le grand public associait le plus directement à la défaite de 1940. Cette stratégie du silence, aussi déroutante fût-elle pour l’opinion publique de l’époque, obéissait en réalité à un calcul d’une grande cohérence interne.
Gamelin savait qu’aucune explication technique sur le plan Dyle-Breda, aussi détaillée soit-elle, ne pourrait jamais convaincre une salle d’audience acquise d’avance à l’idée de sa culpabilité, ni renverser des mois entiers de propagande vichyste préparant l’opinion à cette conclusion. Il choisit donc de retirer purement et simplement à ses accusateurs la matière première dont ils avaient besoin : ses propres mots, ses propres justifications, ses propres aveux implicites. Daladier, à l’inverse, choisit une stratégie diamétralement opposée, presque offensive. Il répond à chaque question, conteste chaque chiffre avancé par l’accusation, produit des documents d’archive contredisant les affirmations du parquet sur l’état réel des stocks de munitions et de matériel au moment de la déclaration de guerre.
Les deux hommes, silencieux pour l’un, combatifs pour l’autre, aboutissent pourtant aux mêmes résultats pratiques. Ni l’un ni l’autre ne permet jamais au tribunal de Riom d’obtenir la condamnation nette et indiscutable que Vichy espérait afficher devant l’opinion publique française et internationale. Et c’est là que le piège tendu par Vichy se referme de façon totalement inattendue sur ses propres organisateurs. Loin de se contenter de se justifier timidement, Blum et Daladier contre-attaquent méthodiquement, point par point, rappelant sans relâche devant la cour que le chef de l’État lui-même, le maréchal Pétain, avait été ministre de la Guerre et membre du Conseil supérieur de la guerre en 1934, directement impliqué dans les mêmes choix de doctrine militaire aujourd’hui présentés comme scandaleux par ses propres services.
Chaque audience qui passe expose ainsi un peu plus les faiblesses réelles de la préparation militaire française, sans que l’on puisse jamais en isoler la responsabilité sur les seuls accusés présents dans le box, puisque les mêmes généraux, les mêmes conseils, les mêmes budgets avaient traversé sans discontinuer les gouvernements successifs de la décennie précédente, y compris ceux où siégeait Pétain lui-même en personne. L’Allemagne, qui avait pourtant encouragé l’organisation de ce procès en espérant y voir établie noir sur blanc la responsabilité de la France dans le déclenchement même du conflit mondial, observe avec une inquiétude croissante cette tournure imprévue des débats. La presse internationale, elle, suit chaque audience avec une attention particulière. Jusqu’en Italie fasciste, le régime de Mussolini commente publiquement ce spectacle judiciaire avec un mépris à peine voilé, y voyant la démonstration éclatante des faiblesses structurelles de tout système démocratique confronté à ses propres contradictions.
Vers la mi-mars 1942, Adolf Hitler, exaspéré par ce qu’il perçoit comme un dérapage totalement incontrôlable exposant publiquement devant la presse du monde entier les divisions internes du camp vainqueur comme du camp vaincu, exige que le procès soit purement et simplement arrêté sans délai. Le 14 avril 1942, après vingt-quatre audiences houleuses et de plus en plus embarrassantes pour Vichy, le procès de Riom est suspendu officiellement pour un simple supplément d’information nécessaire à la poursuite de l’instruction. En réalité, il ne reprendra jamais ni cette année-là ni les suivantes. L’affaire ne sera définitivement close, sans le moindre verdict prononcé contre qui que ce soit parmi les accusés, que le 21 mai 1943, plus d’un an plus tard, dans une indifférence quasi totale, éclipsée par l’actualité bien plus dramatique du reste de la guerre.
Alors, à la question de savoir si Gamelin a fini par payer pour ce dont on l’accusait publiquement dans cette salle de Riom, une première réponse commence déjà à se dessiner nettement : non, jamais aucun tribunal, ni celui de Riom ni aucun autre par la suite, ne prononcera la moindre condamnation formelle à son encontre. Mais l’histoire de sa captivité, elle, était loin d’être terminée pour autant, et l’absence de verdict judiciaire ne signifiait absolument pas, dans les faits, la liberté retrouvée pour cet homme désormais prisonnier sans jugement. Les autres accusés du procès de Riom connaissent des destins tout aussi mouvementés dans les mois qui suivent la suspension des débats. Léon Blum est transféré aux autorités allemandes en mars 1943 et déporté dans une petite maison forestière attenante au camp de Buchenwald, où il survit dans des conditions extrêmement précaires jusqu’à sa libération le 4 mai 1945 par l’armée américaine, dans un hôtel du Tyrol italien où lui et son épouse avaient été conduits au terme d’un long périple.
Édouard Daladier, lui, rejoint directement le groupe du château d’Itter en mars 1943, en même temps que Gamelin. Guy La Chambre, ancien ministre de l’Air, et Robert Jacomet, contrôleur général des armées, sont détenus séparément au château de Bourassol dans le Puy-de-Dôme, échappant à la déportation en Allemagne qui frappe leurs co-accusés les plus en vue. Aucun d’entre eux, quelle que soit la gravité des charges initialement retenues contre lui à Riom, ne sera jamais formellement condamné par un tribunal pour les faits qui lui étaient reprochés durant ce procès resté à jamais inachevé. Malgré l’effondrement du procès lui-même, les détenus de Riom restent prisonniers de Vichy, maintenus en détention par une simple décision administrative plutôt que par un jugement en bonne et due forme.
Une nuance juridique qui ne change strictement rien à leur quotidien enfermé. En novembre 1942, le débarquement allié en Afrique du Nord pousse l’Allemagne à envahir la zone dite libre en représailles immédiates, mettant fin à la fiction d’une France non occupée dans son ensemble. Progressivement, dans les mois qui suivent, les prisonniers de Vichy passent alors directement sous la garde des Allemands, qui n’entendent pas laisser leur sort entre les mains d’une administration française jugée de moins en moins fiable. En mars 1943, Gamelin est envoyé à Buchenwald, non pas dans le camp principal, mais dans une annexe réservée à quelques prisonniers de marque jugés utiles comme monnaie d’échange éventuel, avant d’être transféré vers un lieu bien plus surprenant encore.
Le château d’Itter, une forteresse médiévale perchée dans le Tyrol autrichien à une vingtaine de kilomètres de la station alpine de Kitzbühel, transformée en une sorte de prison dorée pour une poignée de personnalités françaises que les nazis considèrent comme précieuses. Là-bas, Gamelin retrouve, dans une promiscuité forcée aussi étrange qu’inconfortable, plusieurs des hommes dont le destin avait déjà croisé le sien à Riom ou bien avant encore. Édouard Daladier, son ancien co-accusé du procès avorté, avec qui il partage désormais bien plus que le souvenir d’un même box d’accusés. Paul Reynaud, l’homme même qui l’avait limogé en 1940 pour le remplacer par Weygand.
L’ancien président de la République, Albert Lebrun, symbole vivant d’une Troisième République que le régime de Vichy avait pourtant juré d’effacer des mémoires. Le syndicaliste Léon Jouhaux. Et, quelques mois plus tard, Maxime Weygand lui-même, celui-là même qui avait pris sa place à la tête des armées françaises cinq ans plus tôt à peine, dans les circonstances dramatiques que l’on sait. Entre ces murs se croisent ainsi, sous la surveillance permanente de gardiens des Waffen-SS, presque tous les grands protagonistes du désastre de 1940, contraints de partager le même quotidien, les mêmes repas frugaux, les mêmes journées interminables rythmées par l’ennui et l’incertitude, et les mêmes tensions politiques ravivées chaque jour au détour d’une conversation, dans un huis clos que personne, cinq ans plus tôt, n’aurait osé sérieusement imaginer.
Le 4 mai 1945, alors que le Troisième Reich s’effondre de toutes parts sous les coups conjugués des Alliés à l’ouest et des Soviétiques à l’est, les gardiens du château d’Itter s’enfuient précipitamment dans la nuit, face à l’avancée rapide des troupes américaines dans la région, abandonnant leurs prisonniers à un sort incertain. S’ensuit l’un des épisodes les plus rocambolesques de toute la guerre, un de ceux dont on peine encore aujourd’hui à croire qu’il se soit réellement produit. Une poignée de soldats américains d’une colonne blindée isolée, rejoints par des soldats allemands de la Wehrmacht ayant choisi dans ces derniers jours de conflit de retourner leurs armes contre leurs propres camarades des Waffen-SS plutôt que de continuer un combat qu’ils savent perdu d’avance, unissent leurs forces avec les prisonniers français eux-mêmes, qui empoignent des fusils pour la première fois depuis des années pour repousser une colonne SS fanatique bien décidée à exécuter les prisonniers avant l’arrivée définitive des Alliés dans la vallée. La bataille dure plusieurs heures, ponctuée d’échanges de tirs nourris à travers les fenêtres du château médiéval.
Le 5 mai 1945, au terme de ce combat acharné et improbable, Maurice Gamelin sort enfin libre de cette captivité qui aura duré au total près de cinq années entières depuis son arrestation initiale par Vichy à l’automne 1940. Contrairement à Weygand, arrêté quelques jours à peine après sa propre libération sur ordre du gouvernement provisoire du général de Gaulle et transféré aussitôt en détention en France, Gamelin, lui, ne subit strictement aucune poursuite au retour de la paix. Considéré comme une victime du régime de Vichy plutôt que comme l’un de ses artisans, exactement comme Daladier et Reynaud à ses côtés, il rentre librement à Paris quelques jours après sa libération, sans qu’aucune charge nouvelle ne soit jamais retenue contre lui, ni par la justice française de l’après-guerre, ni par aucune commission d’épuration chargée de trier les responsabilités des uns et des autres. L’homme accusé deux ans plus tôt à Riom d’avoir personnellement précipité la défaite de son propre pays retrouve ainsi sa liberté sans avoir jamais eu à répondre une seule fois devant un tribunal en bonne et due forme du contenu réel de cette accusation qui avait pourtant fait sa notoriété la plus sombre.
Il doit malgré tout s’expliquer une dernière fois, non plus devant un tribunal, mais devant une commission d’enquête parlementaire créée après la Libération pour examiner les événements survenus en France entre 1933 et 1945. Cette commission, composée de députés issus de tous les bords politiques, interroge longuement Gamelin sur ses choix stratégiques, sur le plan Dyle-Breda, sur son commandement retranché à Vincennes, sans toutefois disposer du pouvoir de prononcer la moindre sanction pénale. Ses conclusions, publiées dans les années qui suivent, restent nuancées : elles reconnaissent les difficultés structurelles héritées de plusieurs gouvernements successifs tout en pointant, sans grande surprise, les responsabilités personnelles de l’ancien généralissime dans l’organisation défaillante du commandement de 1940. Sur ce point précis, les historiens d’aujourd’hui restent d’ailleurs partagés.
Certains estiment que la responsabilité de Gamelin, bien que réelle, doit être replacée dans un contexte bien plus large : sous-investissement chronique dans l’aviation depuis les années vingt, doctrine défensive héritée directement des leçons mal digérées de la Première Guerre mondiale, budgets militaires votés et refusés au gré des majorités parlementaires successives bien avant que Gamelin n’accède lui-même au sommet de la hiérarchie. D’autres, plus sévères, considèrent au contraire que, même dans ce contexte contraint, Gamelin disposait d’une marge de manœuvre suffisante pour corriger certaines erreurs les plus flagrantes, notamment sur la question des blindés et de la coordination avec l’aviation, et qu’il a personnellement choisi de ne pas le faire par prudence excessive ou par simple aveuglement doctrinal. Entre ces deux lectures, aucun tribunal, ni celui de Riom ni celui de la Libération, n’aura jamais eu à trancher. De retour à Paris, Gamelin se consacre presque entièrement à la rédaction de ses mémoires, publiés en trois volumes entre 1946 et 1947 sous le titre Servir, un ouvrage dans lequel il défend méthodiquement, chapitre après chapitre, chacun de ses choix stratégiques les plus contestés, convaincu jusqu’au bout que l’histoire finira par lui rendre justice, là où la justice elle-même n’avait jamais tranché formellement.
Cette confiance pourtant ne sera guère récompensée par les historiens des décennies suivantes. En dépit de l’absence totale de condamnation judiciaire, la plupart des travaux consacrés à la campagne de 1940 continuent aujourd’hui encore à faire porter à Gamelin une part majeure, sinon la plus lourde, de la responsabilité du désastre militaire français, à travers ses choix doctrinaux hasardeux, son plan Dyle-Breda mal ajusté à la réalité du terrain et son commandement retranché au château de Vincennes, coupé des réalités du champ de bataille par sa propre méfiance envers les moyens de communication modernes. Maurice Gamelin meurt à Paris le 18 avril 1958, à quatre-vingt-cinq ans, quelques mois avant l’avènement de la Cinquième République qu’il n’aura jamais connue. Voilà donc, en définitive, l’issue véritable de cette histoire commencée dans une salle d’audience de Riom ce 19 février 1942 à 13h33 précises.
Un général accusé publiquement d’avoir perdu son pays, qui choisit le silence plutôt que la défense verbale, et dont le silence même contribue indirectement mais très concrètement à faire s’effondrer tout le procès censé le condamner sans appel. Un procès suspendu sans verdict, jamais rouvert, jamais rejugé, classé dans les archives comme une simple procédure inachevée parmi tant d’autres. Une détention de près de cinq années purement administrative, sans jugement, qui se prolonge bien après l’échec du tribunal qui aurait dû, sur le papier, la justifier depuis le début. Et, à la Libération, un homme traité non pas comme un coupable qu’on aurait dû punir davantage, mais comme une victime supplémentaire d’un régime qui avait cherché en vain à faire de lui son bouc émissaire idéal devant l’opinion publique.
Gamelin n’a donc jamais été condamné par aucun tribunal, ni celui de Vichy ni celui de la Libération. Il l’a été en revanche, et de façon bien plus durable, par un autre tribunal sans juge ni procureur, sans salle d’audience ni date de suspension possible : celui, patient et implacable, des historiens qui ont continué des décennies durant à éplucher son dossier ligne après ligne. Contrairement à celui de Riom, ce tribunal-là n’a jamais suspendu ses travaux, et son verdict, contrairement à celui que Vichy espérait obtenir en 1942, ne cesse de se préciser au fil des nouvelles archives ouvertes et des nouvelles biographies publiées. Un homme peut échapper à toutes les cours de justice de son vivant et se retrouver malgré tout jugé, sans possibilité d’appel cette fois, par le temps qui continue de tourner après lui.
Un homme peut traverser deux procès distincts, l’un abandonné par ses propres organisateurs, l’autre dépourvu de tout pouvoir de sanction réelle, et ressortir sur le papier parfaitement blanchi, tout en restant dans la mémoire collective d’un pays tout entier le nom associé pour toujours à sa pire humiliation militaire. Gamelin lui-même semble avoir pressenti cette issue avant même sa mort. Lui qui écrivait, dans les dernières pages de ses mémoires, qu’il espérait que les générations futures sauraient distinguer entre les responsabilités qui lui incombaient réellement et celles qu’on avait cherché, pour des raisons politiques bien plus que militaires, à lui faire porter seul.


