Le 11 novembre 1942, les Allemands envahissent la zone libre. Le gouvernement de Vichy donne l’ordre de ne pas résister. Le général de Lattre de Tassigny refuse. Il ordonne à ses troupes de sortir des casernes et de prendre les armes.

Il est arrêté le lendemain. Condamné par un tribunal militaire vichyste à dix ans de prison pour abandon de poste, il purge sa peine à la prison de Riom, en Auvergne. Voilà le paradoxe de cet homme : condamné par la France de Vichy pour avoir voulu se battre contre l’occupant, considéré comme un traître par ceux-là mêmes qui avaient capitulé. Car de Lattre n’était pas gaulliste de la première heure.
Comme beaucoup de militaires de sa génération, il avait d’abord fait confiance à Pétain. Mais quand les Allemands ont balayé jusqu’à la fiction de la zone libre, quelque chose s’est brisé en lui. Et c’est cet homme-là, le militaire loyal qui a fini par comprendre, qui va représenter la France à Berlin deux ans et demi plus tard. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1943, il s’évade de la prison de Riom grâce à la complicité de sa femme Simone, de son fils Bernard qui n’a que quinze ans, et d’un réseau de résistants.
Il passe un mois caché en Auvergne, se déplace de planque en planque, avant de rejoindre Londres en octobre, puis Alger en décembre. À Alger, la relation avec de Gaulle est complexe. De Gaulle est brillant, ambitieux, exigeant jusqu’à la brutalité. Parfois, de Lattre le regarde avec une admiration mêlée de crainte.
Mais de Gaulle lui confère sa cinquième étoile et lui confie le commandement de l’armée B. La mission : débarquer en France, libérer le territoire, et prouver au monde que la France peut encore se battre. Le 15 août 1944, l’armée B débarque en Provence. Sous ses ordres, des tirailleurs sénégalais, des goumiers marocains, des légionnaires, des soldats d’Afrique du Nord, bientôt rejoints par des résistants français.
C’est une armée de la diversité française qui débarque pour libérer la métropole. Dès le 27 août, Toulon est libéré. Le 28, Marseille. En douze jours, là où les planificateurs alliés avaient prévu quarante-cinq.
De Lattre remonte la vallée du Rhône, entre à Lyon le 3 septembre, libère Dijon, atteint le Rhin le 19 novembre, premier de toutes les armées alliées à y parvenir. En janvier 1945, ses troupes écrasent la poche de Colmar, dernière grande résistance allemande en Alsace. Le 31 mars, la première armée française, comme l’armée B est désormais rebaptisée, traverse le Rhin de vive force. Elle entre en Allemagne, avance sur Karlsruhe, sur Stuttgart, franchit le Danube, pousse jusqu’à Ulm et jusqu’au col de l’Arlberg en Autriche.
Une des campagnes les plus longues et les plus victorieuses menées par des troupes françaises depuis Napoléon. Puis vient la nuit du 7 mai 1945, à Reims, dans une petite salle de classe du collège technique qui abrite le quartier général d’Eisenhower. Le général Alfred Jodl, chef d’état-major de la Wehrmacht, signe la capitulation inconditionnelle de l’Allemagne nazie. Il est 2h41 du matin.
La guerre en Europe est terminée. La France est représentée à Reims, mais pas de la manière dont elle l’aurait voulu. Le général François Sevez, représentant de de Lattre, signe le document comme témoin, pas comme signataire à part entière. C’est un télégramme laconique que reçoit de Lattre dans la nuit.
Il est désigné pour participer à la signature solennelle à Berlin, prévue le lendemain. Il signera comme témoin, lui précise-t-on, mais doit exiger des conditions équivalentes à celles faites aux représentants britanniques. De Lattre lit le télégramme. Il ne dit rien.
Il n’arrive pas à dormir. La guerre est officiellement finie dans quelques heures. Et la France, sa France, celle qui a libéré Toulon, Marseille, Strasbourg, qui a traversé le Rhin de force alors que les Américains hésitaient encore, qui a poussé jusqu’aux Alpes autrichiennes, cette France-là n’est présente à la table de la victoire que comme observatrice. Comme témoin.
Pas comme vainqueur. Berlin, le 8 mai. La cérémonie soviétique exigée par Staline pour que la capitulation soit ratifiée au cœur même du Reich vaincu. Dans cette cérémonie, de Lattre a encore une chance de faire quelque chose.
Il ne sait pas encore à quel point il va devoir se battre. Le matin du 8 mai 1945, la délégation française arrive à Berlin. Trois hommes : le général de Lattre, le colonel Demetz, son chef d’état-major, et un officier d’ordonnance. Ils atterrissent à Tempelhof et sont conduits jusqu’à l’école des pionniers de Karlshorst, dans la banlieue est de Berlin, là où se tient le quartier général du maréchal Joukov.
L’officier d’ordonnance de de Lattre va visiter la salle en avance pour reconnaître les lieux. Ce qu’il y découvre le fige. Au mur de la salle, un faisceau de drapeaux : celui de l’Union soviétique au centre, celui du Royaume-Uni à gauche, celui des États-Unis à droite. Le drapeau français est absent.
Inexistant. Comme si la France n’allait pas venir ce soir. L’officier croise un homologue britannique qui venait faire la même visite de reconnaissance. Il lui explique que la France est là pour signer la capitulation allemande.
L’Anglais le regarde avec une politesse très britannique, c’est-à-dire froide, et lui répond :
« Mais pourquoi pas les Chinois ? »
Voilà à quoi de Lattre est confronté. Aux yeux des alliés, la France est une puissance de second rang, revenue dans le camp des vainqueurs un peu tard, un peu à la hussarde. Vichy a fait des dégâts.
La débâcle de 1940 a fait des dégâts. Les années d’occupation ont fait des dégâts. Et dans cette salle de Karlshorst, ces dégâts-là se lisent dans l’absence d’un drapeau. De Lattre va voir Joukov immédiatement.
Il exige que le drapeau tricolore soit accroché au côté des trois autres, à égalité. Joukov accepte. Des soldats soviétiques se mettent à coudre un drapeau français à la hâte, avec ce qu’ils trouvent : un morceau d’étoffe rouge récupéré sur un vieux pavillon hitlérien, une toile blanche, un bout de serge bleue découpé dans une combinaison de mécaniciens. Quand la Jeep l’apporte, on découvre le résultat : un magnifique drapeau hollandais.
Le bleu, le blanc et le rouge ont été cousus horizontalement l’un au-dessus de l’autre, au lieu d’être disposés verticalement. Il faut tout recommencer. Les soldats soviétiques s’exécutent une deuxième fois. La nuit avance.
Le bâtiment commence à se remplir d’officiers, de journalistes, de photographes. À l’extérieur, des groupes électrogènes ronflent. On les économise pour le moment historique. Dans les couloirs, des secrétaires retapent à la machine les protocoles de capitulation en trois langues, éclairées par des officiers tenant des bougies.
Il est déjà presque vingt heures. La cérémonie est prévue dans quelques heures. On confectionne un nouveau drapeau. Cette fois, c’est le bon, à peu près.
Le bleu est un peu court pour faire le tour de la hampe, mais on fait avec. À vingt heures, le tricolore est enfin hissé dans la salle des fêtes de l’école de Karlshorst, entre les drapeaux britannique et américain, sous le soviétique qui les surmonte tous. C’est le signe visible de quelque chose d’essentiel. Est-ce que la France comptait parmi les grandes puissances ?
Ou était-elle un pays vaincu deux fois, une fois par les Allemands, une fois par les années de Vichy, condamné à regarder les autres signer ? Mais le drapeau n’est que la première bataille de la soirée. La deuxième est autrement plus compliquée. Pendant les heures qui précèdent la cérémonie, un ballet diplomatique intense se joue dans les couloirs de l’école.
Andreï Vychinski, le vice-ministre soviétique des affaires étrangères, personnage aussi redouté que froid, vient d’arriver de Moscou. Il a une position claire : la France peut signer comme témoin, compte tenu de l’effort de guerre qu’elle a accompli. Mais les États-Unis sont représentés par le général Spaatz, un subalterne d’Eisenhower. Eisenhower a envoyé le maréchal Tedder à sa place.
Donc Spaatz n’est là que comme témoin, lui dit Vychinski, pas comme signataire à part entière. Concrètement, les Soviétiques ne veulent pas que les Américains signent comme témoins à côté des Français. Parce que si les deux signent sur la même ligne, la France est mise à égalité avec les États-Unis, une puissance qui a pesé de tout son poids dans la guerre. Spaatz, l’Américain, répond aussitôt qu’il ne peut pas signer si la France signe.
Si la France est témoin, les États-Unis sont signataires principaux, pas témoins. La logique diplomatique s’emballe. On remet le protocole à plat, on retape les documents, on discute pendant des heures. De Lattre est au milieu de tout ça.
Finalement, une solution est trouvée. Comme représentant des parties contractantes, Spaatz signera comme témoin, mais à la table centrale, dans une condition équivalente. La sixième chaise, celle mitoyenne de celle de de Lattre, est réservée au premier des signataires allemands. De Lattre a sa chaise.
Pas celle d’un vainqueur à part entière. Il a arraché sa place de témoin, pas une place de signataire principal comme Joukov ou Tedder. Mais cette place existe. Elle porte son nom.
À 22h43, la délégation allemande entre dans la salle. En tête, le général feld-maréchal Wilhelm Keitel, chef d’état-major de la Wehrmacht, la main gantée, la casquette à visière luisante. Il entre avec la raideur de celui qui refuse de montrer qu’il est perdu. Il regarde droit devant lui.
Puis il tourne les yeux lentement de gauche à droite pour prendre la mesure de la salle. Et ses yeux s’arrêtent sur quelque chose qu’il n’avait pas prévu. Le drapeau tricolore. Il le fixe.
Ensuite, il aperçoit de Lattre assis à la table centrale, en uniforme, qui attend. Et dans ce silence, Keitel lâche en allemand une phrase devenue fameuse, traduite en français :
« Il ne manquait plus que cela. »
Il jette son bâton et sa casquette sur la table et s’assoit. Et c’est le compliment le plus sincère qu’un général allemand ait jamais fait à la France, sans le vouloir.
La cérémonie commence. Joukov préside. Il invite la délégation allemande à signer en premier. Keitel signe à 0h07 exactement.
L’amiral von Friedeburg signe. Le général Stumpff signe. Puis les documents sont présentés à Joukov et Tedder. Vient ensuite le tour de de Lattre.
Il cherche son stylo. Il n’en a pas. Le général Spaatz non plus. Dans la précipitation des négociations, des discussions, du drapeau à recoudre, personne n’a pensé à vérifier que les témoins avaient un stylo.
De Lattre se tourne vers le colonel Demetz, son chef d’état-major. Et Demetz sort le sien. C’est avec ce stylo-là, le stylo du colonel Demetz, que la France signe la capitulation de l’Allemagne nazie, à 0h28 dans la nuit du 8 au 9 mai 1945, à Berlin-Karlshorst. Demetz gardera ce stylo jusqu’à la fin de ses jours.
À 0h35, Keitel se lève, salue de son bâton et sort avec sa suite. La cérémonie est terminée. La Seconde Guerre mondiale en Europe est officiellement close. Et de Lattre, dans la salle qui se vide, sait ce qu’il a accompli.
Non pas par les armes cette nuit-là, mais en refusant de se laisser expulser d’une table où personne ne voulait de lui. De Gaulle l’avait dit cinq ans plus tôt depuis Londres : la France sera à la table des vainqueurs. Ce soir du 8 mai, c’est chose faite. Mais c’est de Lattre qui l’a rendu réel, heure par heure, argument par argument, dans les couloirs d’une école militaire de banlieue berlinoise.
Le 5 juin 1945, dans le quartier résidentiel de Berlin, une nouvelle cérémonie a lieu. Les quatre commandants en chef des forces alliées se réunissent pour signer la déclaration de Berlin, le texte qui prend acte officiellement de la défaite de l’Allemagne et établit la division du pays en zones d’occupation. Quatre hommes signent à égalité. Le général Eisenhower pour les États-Unis, le maréchal Joukov pour l’Union soviétique, le feld-maréchal Montgomery pour le Royaume-Uni, et le général de Lattre de Tassigny pour la France.
Cette fois, pas de négociation de dernière minute. Pas de drapeau à coudre à la hâte. Pas de sixième chaise arrachée. Les quatre délégations sont attendues.
Les quatre drapeaux sont là. Et de Lattre signe en premier rang, à égalité avec Eisenhower et Montgomery, sur un document qui consacre la France comme l’une des quatre puissances qui gouverneront désormais l’Allemagne occupée. La photographie prise ce jour-là montre les quatre généraux debout côte à côte. Montgomery le Britannique à gauche, Eisenhower l’Américain à côté, Joukov le Soviétique, et à droite de Lattre, plus petit que les autres, mais là.
Présent. Reconnu. Ce que de Lattre avait arraché dans la nuit du 8 mai, c’était la preuve. Ce que la France signa le 5 juin, c’était la confirmation.
Entre les deux, un mois de diplomatie, d’exigence, de lutte silencieuse dans des couloirs qui ne font pas les manuels scolaires. De Lattre de Tassigny meurt le 11 janvier 1952 à Paris, d’un cancer. Il avait commandé en Indochine jusqu’en 1951. Il avait vu mourir son fils Bernard là-bas, à l’âge de vingt-trois ans, le 30 mai 1951.
La guerre lui avait pris ce qu’elle pouvait prendre de plus irréparable. Mais la veille de sa mort, il apprend qu’il est élevé à la dignité de maréchal de France. Il est le seul maréchal de la Seconde Guerre mondiale à titre posthume. Sa devise avait toujours été : « Ne pas subir.
»
Keitel, lui, sera jugé au procès de Nuremberg, reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité pour avoir transmis et appliqué des ordres qui conduisirent au massacre de millions de civils, de soldats soviétiques, de résistants. Il est pendu le 16 octobre 1946 à Nuremberg. Ce que la France a arraché à Berlin cette nuit du 8 mai 1945, ce n’était pas juste une place protocolaire. C’était la preuve qu’un pays humilié, occupé, divisé entre collaborateurs et résistants, pouvait se relever assez vite pour signer la fin de la guerre en vainqueur, même si personne ne lui avait réservé de siège.
C’est peut-être ça, la leçon la plus durable de cette histoire. Pas que la France était grande. Mais qu’elle a refusé d’accepter qu’on la traite comme si elle était petite.


