Mon mari m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit : « Arrête de fouiller dans mon passé, tu ne trouveras rien que des mensonges. » Il avait raison sur un point : j’ai trouvé des mensonges. Mais…

Mon mari m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit : « Arrête de fouiller dans mon passé, tu ne trouveras rien que des mensonges. » Il avait raison sur un point : j’ai trouvé des mensonges. Mais...

Avril 1943. Alger étouffe sous la chaleur et sous les rivalités. Dans les couloirs du pouvoir, un homme de 66 ans, au visage de grand seigneur, s’active sans jamais hausser le ton. Il s’appelle Georges Catrou.

Thumbnail

Officiellement, il n’est qu’un messager, l’émissaire de Charles de Gaulle. Officieusement, il est en train de retourner toute la situation. Tout avait commencé six mois plus tôt, dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942. Des dizaines de milliers de soldats américains et britanniques avaient débarqué à Casablanca, à Oran et à Alger.

L’opération s’appelait Torch. Personne côté français n’avait été prévenu, pas même de Gaulle à Londres, que les Alliés jugeaient trop encombrant. À Alger, la situation était étrange. L’amiral François Darlan, numéro deux du régime de Vichy, se trouvait là presque par hasard, au chevet de son fils malade.

Les Américains négocièrent directement avec lui. Un cessez-le-feu fut signé le 10 novembre. En échange, Washington reconnut Darlan comme haut commissaire de toute l’Afrique française du Nord. Ce compromis boîteux ne dura que six semaines.

Le 24 décembre 1942, un jeune monarchiste de vingt ans abattit Darlan de deux balles dans son palais d’été. Il fut jugé en procès sommaire et fusillé le surlendemain, si vite qu’on n’eut jamais vraiment le temps de savoir qui était derrière cette mort. Le vide laissé par Darlan profita immédiatement à un autre général : Henri Giraud. Cet homme avait un parcours presque romanesque.

Fait prisonnier en 1940, il s’était évadé en avril 1942 de la forteresse de Königstein, en Saxe, un nid d’aigle perché au sommet d’une falaise jugée infranchissable. À cinquante-trois ans, il avait descendu quarante mètres de paroi rocheuse à la corde, avec une carte dessinée à la main, puis traversé toute l’Allemagne en train jusqu’en Suisse. Cet exploit avait fait de lui une légende vivante bien avant qu’on ne parle politique. Roosevelt, qui se méfiait profondément de de Gaulle et voyait en lui un apprenti dictateur, soutint Giraud sans réserve.

Les États-Unis équipèrent son armée et financèrent ses divisions qui montaient au front en Tunisie. Giraud devint commandant en chef civil et militaire de toute l’Afrique du Nord française. Mais il détestait la politique. Il le répétait à qui voulait l’entendre.

Il laissa en place une grande partie de l’administration héritée de Vichy, y compris, pendant plusieurs mois encore, les lois d’exception contre les Juifs d’Algérie. Il pensait sincèrement que la seule question qui comptait était de battre l’Allemagne et que le reste se réglerait après la victoire. Pendant ce temps, à Londres, de Gaulle enrageait. Il avait proposé, dès le lendemain de l’assassinat de Darlan, de réunir toutes les forces françaises sous un pouvoir central provisoire.

Giraud, fort de l’appui américain, ne voyait aucune raison de discuter avec un général qui n’avait ni troupe sur le terrain, ni reconnaissance officielle. Pourtant, à l’intérieur de la France occupée, un homme discret nommé Jean Moulin était en train de rassembler, réseau après réseau, tous les mouvements de résistance sous l’autorité du général de Londres. Sur le papier, Giraud avait l’armée et les chars américains. De Gaulle, lui, commençait à avoir le pays.

C’est dans ce climat que Roosevelt et Churchill convoquèrent les deux généraux à la conférence d’Anfa, près de Casablanca, en janvier 1943. La photo du 22 janvier est restée célèbre : de Gaulle et Giraud se serrant la main devant les photographes, visiblement contraints, comme deux élèves qu’on force à se réconcilier dans la cour de récréation. Roosevelt s’amusait en privé à les surnommer « la fiancée » et « le fiancé ». Le 23 janvier, Giraud reçut Catrou en tête à tête pour préciser sa proposition.

Lui-même resterait commandant en chef de toutes les forces françaises et président nominal d’un comité de guerre. De Gaulle y entrerait comme simple haut commissaire chargé des seuls territoires qui avaient rejoint le mouvement. Un troisième homme superviserait l’Afrique du Nord, et Catrou deviendrait directeur des affaires étrangères du comité. En confiant lui-même ce plan à l’émissaire de son rival plutôt qu’à ses propres services, Giraud montrait déjà, sans le savoir, à quel point il maniait mal ce genre de partie.

Derrière les sourires de façade, aucun des deux généraux ne cédait réellement. La seule décision concrète prise à Anfa fut que chaque camp enverrait une mission de liaison auprès de l’autre. Côté de Gaulle, cette mission porta un nom : la mission Catrou. Georges Catrou n’était pas un inconnu pour de Gaulle.

Né en 1877 à Limoges, fils d’un officier de carrière parti du rang, sans particule ni fortune, rien dans son enfance ne le destinait aux manières qu’on lui prêterait plus tard. Après une carrière coloniale classique entre l’Algérie, le Maroc et l’Indochine, il avait été fait prisonnier en 1915 près d’Arras. C’est là, derrière les barbelés du fort d’Ingolstadt, en Bavière, qu’il avait rencontré un jeune capitaine tout aussi captif que lui : Charles de Gaulle. Trente ans avant que cette amitié ne pèse sur le sort de la France libre.

Catrou poursuivit ensuite une carrière brillante. Gouverneur général de l’Indochine à partir de juillet 1939, il avait pris seul, en juin 1940, la décision de céder à un ultimatum japonais pour fermer la frontière avec la Chine. Vichy le révoqua le 26 juillet 1940 pour cette initiative. Il refusa alors de rentrer en France et rejoignit Londres par un long détour, arrivant le 17 septembre 1940 avec cinq étoiles.

Il était l’officier le plus gradé à avoir jamais rallié la France libre. De Gaulle l’envoya aussitôt au Moyen-Orient, où il proclama l’indépendance de la Syrie au nom de la France libre en pleine guerre. L’écrivain Jean Lacouture, qui l’avait connu, décrivit plus tard son allure : une maigreur presque aristocratique, le style d’un grand seigneur espagnol, davantage à l’aise dans une embuscade de montagne que dans une cour de caserne. On l’appela « l’aristocrate », alors qu’il n’était par le sang rien de tel.

Ni titre, ni château, ni ancêtres croisés. Son aristocratie tenait tout entière dans ses manières : la voix posée, le silence qui en impose, la patience qui désarme. Cette allure, il l’avait en grande partie héritée de son ancien chef au Maroc, le maréchal Lyautey, dont on disait qu’il lui avait transmis quelque chose de son propre esprit, presque par contagion. Fin février 1943, un premier détachement de la mission Catrou débarqua à Alger, mené par le colonel Zinovi Pechkoff, officier de la Légion étrangère, fils adoptif de l’écrivain russe Maxime Gorki et manchot depuis la Première Guerre mondiale.

L’homme était une attraction à lui seul. Les diplomates britanniques présents à Alger se souviendraient longtemps de l’avoir vu sauter en selle sur un cheval nerveux, la bride tenue entre les dents, sa seule main valide agrippée à la crinière. Fin mars, Catrou s’installa à demeure à Alger comme représentant officiel de de Gaulle. À ce moment précis, un autre homme travaillait déjà Giraud de l’intérieur : Jean Monnet, financier international envoyé par Roosevelt en personne, encore inconnu du grand public mais déjà rompu aux arcanes de la diplomatie économique.

En quelques semaines, il devint le véritable mentor politique du militaire. Monnet rédigeait ses discours, le conseillait sur chaque phrase, tentait de lui donner un vernis démocratique qui rassurerait aussi bien Washington que Londres. Alger au printemps 1943 ressemblait ainsi à une partie d’échecs à quatre mains. Monnet poussait Giraud vers des positions plus présentables pendant que Catrou, de son côté, grignotait patiemment chaque concession possible au nom de de Gaulle.

Aucun des deux hommes ne cherchait la lumière. Aucun ne signait de déclaration fracassante. Ils négociaient dans les antichambres, autour d’un café servi trop chaud, lors de visites protocolaires qui duraient toujours plus longtemps que prévu. Le résultat de ce travail souterrain tomba le 14 mars 1943.

Ce jour-là, Giraud prononça à la radio d’Alger un discours dans lequel il abandonnait l’essentiel de la législation héritée de Vichy, ordonnait la libération de plusieurs opposants emprisonnés depuis des mois et affirmait son attachement au principe démocratique. Le lendemain, il invita de Gaulle à venir le rejoindre à Alger. Vu de loin, on aurait cru une victoire éclatante pour Giraud. C’était lui qui tendait la main, lui qui semblait maître du jeu.

En réalité, sans s’en rendre pleinement compte, il venait de retirer sa meilleure carte de ses mains. Tant que Giraud incarnait une ligne différente de celle de de Gaulle, ne serait-ce que par prudence envers l’héritage de Vichy, il pouvait justifier de rester seul aux commandes. En adoptant lui-même le programme démocratique de son rival, il effaçait la seule vraie différence de fond entre les deux camps. Il ne restait plus qu’une question : qui devait diriger ?

Et sur ce terrain-là, un général sans troupe mais soutenu par toute la résistance intérieure avait un avantage que Roosevelt refusait encore de voir. Mais l’histoire ne fila pas tout droit vers ce dénouement. Fin avril 1943, Giraud, inquiet des manifestations gaullistes de plus en plus bruyantes dans les rues d’Alger, proposa à de Gaulle de se rencontrer plutôt dans un lieu isolé, loin des foules. Un diplomate britannique lui demanda pourquoi il redoutait tant que de Gaulle vienne en personne dans sa propre capitale.

La réponse de Giraud, restée célèbre par son ironie désabusée, résumait tout son malaise. Lors d’un rassemblement gaulliste survenu avant, certains manifestants avaient chanté la Marseillaise, ce qu’il approuvait sans réserve. D’autres avaient crié « Vive de Gaulle », ce qui ne le dérangeait pas non plus. Mais quelques-uns avaient scandé « Mort à Giraud ».

Et ça, disait-il avec un sourire crispé, il l’approuvait beaucoup moins. De Londres, de Gaulle refusa net l’idée d’un lieu isolé et répondit dans un message que les diplomates américains jugèrent presque insultant : il se sentait parfaitement capable de maintenir l’ordre dans la capitale même de Giraud. La tension monta encore d’un cran début mai. Le 3 mai 1943, de Gaulle prononça depuis Londres un discours radiodiffusé que tout Alger interpréta comme une revendication à peine voilée du pouvoir personnel.

Jean Monnet alla jusqu’à dire en privé que certains passages lui rappelaient des pages de Mein Kampf. Harold Macmillan, ministre résident britannique à Alger, s’en inquiéta ouvertement auprès de Washington. Robert Murphy, le consul américain qui avait préparé le débarquement de novembre, télégraphia lui aussi dans les jours qui suivirent. Il y décrivait de Gaulle insistant presque puérilement pour venir en Afrique du Nord quand bon lui semblait et où bon lui semblait.

L’homme le plus embarrassé de tous, c’était peut-être Catrou lui-même. Toute sa mission reposait sur une chose : que Giraud, Monnet et les diplomates alliés continuent de le voir comme un intermédiaire raisonnable, loyal certes à de Gaulle, mais capable de tenir sa parole et de canaliser les excès de son chef. Ce discours risquait de briser cette confiance en un instant. Catrou convoqua alors Giraud, Monnet et Macmillan dans une pièce fermée et leur lut à voix haute, en intégralité, non seulement le discours mais aussi les télégrammes privés qu’il avait échangés ces derniers jours avec de Gaulle, où celui-ci exigeait presque comme un enfant capricieux de pouvoir se rendre où bon lui semblait.

Puis Catrou lâcha une phrase qui aurait pu mettre fin à toute la négociation ce jour-là. Il déclara devant les trois autres que sa mission de négociateur était désormais terminée, puisque de Gaulle avait choisi de mener sa propre diplomatie en direct à la radio plutôt que de passer par lui. Dans la foulée, une dispute presque comique éclata. De Gaulle accusa Giraud d’être revenu sur son invitation à venir à Alger.

Catrou, interrogé sur ce point précis devant les Américains, reconnut avec détour que Giraud, en réalité, ne lui avait jamais transmis d’invitation formelle et directe pour la ville d’Alger elle-même. C’était un aveu qui aurait pu décrédibiliser Catrou aux yeux de son propre camp. Il le fit quand même, parce que c’était la vérité et parce qu’un mensonge découvert plus tard lui aurait coûté plus cher que cette petite humiliation immédiate. Puis tout bascula d’un coup.

Et pas grâce à un mot de plus prononcé à Alger. Le 8 mai 1943, un télégramme envoyé depuis la France occupée par Jean Moulin arriva à Londres, où on le reçut le 14. Moulin y annonçait la création du Conseil national de la Résistance, qui réunissait pour la première fois tous les grands mouvements clandestins de l’intérieur sous une même bannière. Le message était sans ambiguïté : la résistance intérieure reconnaissait de Gaulle, et lui seul, comme chef politique.

Elle n’accepterait jamais qu’il soit placé sous l’autorité de Giraud. Elle réclamait un gouvernement provisoire présidé par de Gaulle, avec Giraud cantonné au commandement militaire. Ce fut l’un des derniers grands actes de Jean Moulin. Quelques semaines plus tard, le 21 juin 1943, il fut arrêté à Caluire, près de Lyon, et mourut sous la torture sans avoir jamais parlé.

Il n’avait pas vécu assez longtemps pour voir jusqu’où son télégramme allait peser sur l’issue de la partie qui se jouait à Alger. En l’espace de quelques jours, de Gaulle cessa d’être un général exilé qui parlait fort à la radio. Il devint le chef reconnu de la seule armée française qui se battait réellement sur le sol national. Catrou, sans hausser le ton, n’avait plus qu’à laisser cette nouvelle produire son effet dans les salons d’Alger.

Fin mai, Giraud renonça définitivement à l’idée d’un lieu isolé. De Gaulle viendrait à Alger même, comme il l’exigeait depuis le début. Le 30 mai 1943, l’avion de Charles de Gaulle se posa sur l’aérodrome de Boufarik, dans la chaleur sèche de la plaine de la Mitidja. Sur le tarmac, c’était Giraud lui-même qui l’accueillait, en tenue impeccable, entouré de son état-major.

De Gaulle descendit accompagné d’André Philip et de René Massigli. Là également se trouvait Catrou, faisant enfin la jonction entre les deux camps qu’il avait passés quatre mois à rapprocher sans jamais l’annoncer publiquement. Dès le lendemain, les négociations s’ouvrirent. Cette fois, elles allèrent vite.

L’essentiel du terrain avait déjà été déblayé dans l’ombre. Un accord fut trouvé le 31 mai. Le 3 juin 1943, une ordonnance institua le Comité français de la Libération nationale, le CFLN, coprésidé à tour de rôle par de Gaulle et par Giraud. Cinq membres complétaient le comité dès sa création : le général Catrou, le général Alphonse Georges, René Massigli, Jean Monnet et André Philip.

Catrou reçut le portefeuille de commissaire à la coordination des affaires musulmanes. Le 6 juin, un immense rassemblement se tint au cinéma Majestic. La foule était encore plus dense que lors des manifestations précédentes, et beaucoup d’anciens partisans de Darlan y assistaient, comme s’ils venaient de découvrir un peu tard où soufflait désormais le vent. Le jour suivant, sept nouveaux membres rejoignirent le comité, dans un équilibre de façade qui ne trompait déjà plus grand monde.

Car dans les jours qui suivirent, de Gaulle passa immédiatement à l’offensive administrative. Il exigea l’écartement des fonctionnaires les plus compromis avec Vichy. Marcel Peyrouton, gouverneur général de l’Algérie, présenta sa démission directement entre les mains de de Gaulle. Un détail que la presse américaine ne manqua pas de relever : c’était bien vers lui, et non vers Giraud, que se tournaient désormais ceux qui voulaient rester en poste.

Quelques jours plus tard, Charles Noguès, résident général au Maroc depuis 1936, démissionna à son tour. Et c’est Georges Catrou, l’homme que tout le monde continuait de considérer comme le médiateur neutre entre les deux généraux, qui hérita du poste laissé vacant par Peyrouton. L’intermédiaire discret venait, sans avoir jamais rien réclamé publiquement, de devenir l’un des plus grands bénéficiaires de toute cette affaire. La suite tint presque de l’agonie pour Giraud.

En juillet 1943, il partit en voyage officiel en Amérique du Nord. De Gaulle profita de cette absence pour resserrer son emprise sur un comité jusque-là paralysé par la rivalité des deux chefs. Le 3 août, à son retour, Giraud accepta un nouvel arrangement. Il devenait commandant en chef des forces françaises, un poste purement militaire, pendant que de Gaulle prenait en charge l’action gouvernementale.

La coprésidence alternée céda la place à une coprésidence spécialisée, ce qui revenait à retirer définitivement à Giraud toute influence sur les décisions qui comptaient vraiment. En septembre, Giraud commit l’erreur qui allait sceller son sort. Depuis des mois, sans jamais en informer le reste du comité, il faisait organiser depuis Alger une résistance clandestine en Corse, la mission Pearl Harbor, tandis que de Gaulle avait discrètement lancé sa propre mission concurrente. Début septembre, un émissaire corse venu par sous-marin réclama à Alger un rendez-vous avec de Gaulle et André Philip.

On lui répondit qu’ils ne pouvaient pas le recevoir. Il ne vit donc que Giraud, jusqu’au jour où celui-ci, par simple étourderie, invita au même déjeuner cet émissaire et Philip lui-même. C’est ainsi, presque par accident, que Philip découvrit toute l’affaire et prévint de Gaulle. Le geste, présenté par Giraud comme un succès militaire, choqua profondément ses propres alliés au CFLN, qui découvraient qu’on ne pouvait décidément pas lui confier la moindre décision politique sans qu’il agisse seul dans son coin.

Le 2 octobre 1943, sa coprésidence prit officiellement fin. En novembre, le comité s’élargit à des figures de la résistance intérieure. Giraud n’y avait plus aucune place politique. En avril 1944, il perdit même son dernier titre, celui de commandant en chef militaire.

De l’homme que Roosevelt avait armé, financé et présenté comme le seul interlocuteur français crédible, il ne restait plus rien, un an et demi après le débarquement en Afrique du Nord. Il faut mesurer ce que cette bascule signifiait vraiment. En novembre 1942, Washington avait misé sur Giraud précisément parce qu’il semblait plus docile, plus prévisible, plus facile à intégrer dans une administration militaire alliée que ce général de Londres jugé trop indépendant, trop ambitieux. Un an et demi plus tard, c’est exactement l’inverse qui s’était produit.

La France libérée serait dirigée par l’homme que Roosevelt voulait écarter, avec une légitimité tirée non pas d’un décret américain mais d’un télégramme envoyé depuis un maquis français par un homme mort sous la torture quelques semaines plus tard. Cette bascule se joua pour l’essentiel entre février et juin 1943, dans des bureaux d’Alger que personne, à l’époque, ne filmait ni ne photographiait. Quand on repense à Charles de Gaulle aujourd’hui, on revoit presque toujours les mêmes images : le défilé triomphal sur les Champs-Élysées le 26 août 1944, une capitale entière hurlant son nom. Cette image efface presque totalement les quinze mois précédents, ceux où sa position ne tenait qu’à un fil, où il aurait très bien pu finir simple général en exil tandis que Giraud, adoubé par Washington, dirigeait seul la reconstruction politique de l’empire français.

Ce qui a évité ce scénario ne s’est pas joué sur les Champs-Élysées ni sur un champ de bataille. Ça s’est joué à Alger, dans des bureaux fermés, entre un vieux soldat converti tardivement à la démocratie et un négociateur assez honnête pour admettre, devant les Américains eux-mêmes, que son propre camp avait tort sur un détail plutôt que de laisser filer un mensonge. En juin 1944, Catrou régnait sans partage sur une Algérie désormais placée sous une autorité française unifiée, celle de de Gaulle. Comme commissaire aux affaires musulmanes, il rédigea l’ordonnance du 7 mars 1944 qui accordait la nationalité française à certaines catégories de musulmans d’Algérie et ouvrait la possibilité de l’obtenir à d’autres.

Une tentative d’intégration des élites locales qui se heurterait vite à l’intransigeance des nationalistes algériens. En septembre de la même année, une fois Paris libéré, de Gaulle le nomma ministre d’État chargé de l’Afrique du Nord dans son premier gouvernement. Catrou continua sa carrière bien au-delà de la guerre. Ambassadeur de France en Union soviétique de 1945 à 1948, négociateur du retour d’exil du sultan Mohammed V en 1955, membre du tribunal militaire qui jugea les généraux du putsch d’Alger en 1961.

Entre-temps, sa vie privée suivit elle aussi des détours qui disaient quelque chose de l’homme. Veuf d’un premier mariage, il épousa en 1932 une comtesse, puis, à plus de quatre-vingt-cinq ans, une Américaine. Il mourut à Paris le 21 décembre 1969. Ses obsèques, célébrées à Saint-Louis des Invalides, furent retransmises en direct à la télévision.

Un honneur que très peu de généraux de sa génération reçurent. Alors, ce que Catrou fit à Alger, était-ce le travail loyal d’un vieil ami mettant son autorité au service de de Gaulle, ou l’une des manœuvres les plus décisives et les moins visibles de toute la guerre ? Catrou lui-même, dans les mémoires qu’il publia en 1949 sous le titre Dans la bataille de la Méditerranée, minimisa son propre rôle et se présenta comme un simple intermédiaire entre deux hommes qui, de toute façon, auraient fini par s’entendre ou se déchirer sans lui. C’est une version confortable et modeste.

Presque personne parmi les historiens qui épluchèrent ensuite les télégrammes de cette époque ne la retint telle quelle. Tous arrivèrent à la même conclusion, résumée un jour par un chroniqueur : Catrou a manœuvré avec une habileté redoutable à Alger, et c’est ainsi que de Gaulle est devenu le chef unique du comité. La véritable arme de l’aristocrate d’Alger n’a jamais été sa naissance. Il n’était même pas né noble.

Son arme, c’était sa manière d’être : la voix qui ne monte jamais, la loyauté affichée sans ostentation, la patience de rester le seul homme dans la pièce à qui les deux généraux pouvaient encore parler sans hausser le ton, quitte à s’effacer lui-même chaque fois que la lumière se braquait ailleurs. Et c’est cette manière d’être, plus que n’importe quel discours flamboyant depuis Londres, qui finit par faire tomber un héros de guerre armé par les États-Unis et par ouvrir à un certain général de Londres la voie vers la tête de la France libérée.