Le 27 novembre 1942, à 5h15 du matin, l’amiral Jean de Laborde donne un ordre qui scelle le destin de la marine française : saborder toute la flotte. En quelques heures, 77 navires de guerre — cuirassés, croiseurs, sous-marins — sombrent dans la rade de Toulon, détruits par leurs propres équipages. C’est la plus grande autodestruction navale de l’histoire de France, un acte que certains saluent comme un sursaut d’honneur et que d’autres qualifient de gâchis insensé. Mais la question qui hante cette histoire est simple et terrible : l’homme qui a donné cet ordre a-t-il été puni ?

Et si oui, pour quoi exactement ? Pour comprendre, il faut remonter à juin 1940. La France vient de signer l’armistice avec l’Allemagne nazie. En dix-huit jours, l’armée française s’est effondrée.
Paris est occupée, le gouvernement se replie à Vichy. Dans ce désastre absolu, une seule chose reste intacte : la flotte. Des dizaines de navires modernes mouillent à Toulon, des machines de guerre parmi les plus perfectionnées au monde. Le Strasbourg, fleuron de la marine nationale, le Colbert, l’Algérie, la Marseillaise.
Ces navires ne sont pas que du métal et de l’acier. Ils sont tout ce qui reste de la France qui pourrait encore se battre. L’article 8 de la convention d’armistice est clair : les navires français restent sous commandement français. Pas de saisie allemande.
En échange, la flotte doit rester neutre. Elle ne peut ni se battre aux côtés des Alliés, ni aux côtés de l’Axe. Elle doit attendre, immobile, pendant que le reste du monde brûle. C’est dans ce contexte qu’entre en scène l’amiral Jean de Laborde.
Né en 1878, homme de la vieille école navale, pionnier de l’aéronautique maritime, il prend la tête de la force de haute mer à Toulon avec une conviction absolue : la neutralité est la seule voie honorable. Il n’aime pas les Anglais et ne l’a jamais caché. Depuis Mers el-Kébir, en juillet 1940, où la Royal Navy a ouvert le feu sur des navires français ancrés dans un port algérien, tuant 1 297 marins français en un seul après-midi, sa haine pour les Britanniques est gravée dans le marbre. Ce n’est pas une posture.
C’est une blessure personnelle, collective, nationale — et elle va dicter toutes ses décisions. À Toulon, la vie continue. Les officiers dorment chez eux, les marins ont leurs permissions. La ville flotte dans une atmosphère étrange, suspendue entre paix et catastrophe.
La flotte est là, elle respire, elle existe, mais elle ne navigue presque plus. Les Allemands ont imposé des restrictions sur le mazout. Les équipages manquent d’entraînement. Les navires rouillent lentement dans leur mouillage.
Ils sont beaux, ils sont là — et ils ne servent à rien. Début novembre 1942, le monde bascule à nouveau. Le 8 novembre, les Américains et les Britanniques débarquent en Afrique du Nord. Opération Torch.
Alger, Oran, Casablanca. En quelques jours, l’Afrique du Nord française change de main. À Berlin, Hitler comprend qu’il ne peut plus se permettre de laisser la zone sud de la France soi-disant libre. Le 11 novembre 1942, exactement vingt-quatre ans après l’armistice de 1918, les divisions blindées allemandes franchissent la ligne de démarcation.
La zone libre n’existe plus. La France est entièrement occupée. Toulon devient le dernier espace encore nominalement sous souveraineté française, une île dans un océan d’occupation. Et dans cette île, la flotte attend encore.
Laborde reçoit un message de l’amiral Darlan, son supérieur, passé dans le camp allié depuis Alger. Le message est explicite : rallier l’Afrique du Nord, amener les navires aux Alliés, reprendre le combat. Laborde lit le message et le rejette avec un mépris viscéral. Il refuse d’exécuter un ordre venant d’un homme qu’il accuse de trahison envers le maréchal Pétain.
Pétain lui-même désavoue Darlan, et Laborde choisit de rester fidèle. Il choisit l’immobilité. Ce refus est peut-être la décision la plus lourde de conséquences de toute cette histoire. Car à cet instant précis, une alternative existait encore.
Les navires auraient pu appareiller. Les cuirassés auraient pu traverser la Méditerranée. La force de haute mer française aurait pu rejoindre les Alliés et changer, au moins symboliquement, le rapport de force dans la guerre. Laborde dit non, et les navires restent.
Les Allemands, eux, n’attendent pas. Dès le 19 novembre, Hitler donne l’ordre de planifier l’opération Lila. L’objectif : s’emparer de la flotte française à Toulon avant que les Français ne puissent réagir. Deux colonnes blindées, la 7e Panzerdivision et des éléments de la division Das Reich de la Waffen-SS, doivent pénétrer dans Toulon simultanément par l’est et par l’ouest, saisir les quais, immobiliser les équipages, prendre le contrôle des navires avant que quiconque ait le temps de comprendre ce qui se passe.
La nuit du 26 au 27 novembre, il fait noir sur Toulon. Les officiers sont chez eux, les marins dorment à bord. La ville est calme, comme toujours, comme une ville qui ne sait pas encore ce qui l’attend. À 4h30 du matin, les chars allemands pénètrent dans le camp retranché.
La 7e Panzerdivision entre par le fort Lamalgue, siège du commandement du préfet maritime, l’amiral André Marquis. Marquis est arrêté avant même d’avoir pu donner un ordre, fait prisonnier dans son propre bureau à 4h30 du matin, sans avoir pu résister. Mais son chef d’état-major, le contre-amiral Robin, parvient à transmettre un message au major général de l’arsenal avant que la communication soit coupée. Un seul mot, en substance : sabordage.
Ce message arrive à bord du Strasbourg. L’amiral Jean de Laborde, sur son navire amiral, reçoit l’information. Les Allemands sont dans le port. Ils arrivent.
Ils viennent pour prendre la flotte. La question qui se pose en cet instant n’est plus de savoir si l’on part ou si l’on reste. La question est de savoir si l’on détruit. Laborde n’hésite pas.
L’ordre est donné à 5h15 du matin : sabordage général, toutes les unités, sur tous les navires. Ce qui se passe ensuite est à la fois grandiose et déchirant. Les équipages, réveillés en sursaut, comprennent immédiatement ce qu’on leur demande : ouvrir les vannes, déclencher les charges, noyer leur propre navire, détruire de leurs mains ce qu’ils ont construit, entretenu, aimé pendant des années. Des mécaniciens ouvrent les prises d’eau dans les cales.
Des artificiers font sauter les chaudières. Des marins sabotent les tourelles, défoncent les salles des machines, brisent les instruments de navigation. Sur le Strasbourg lui-même, les flammes montent. Le navire amiral brûle dans la rade pendant que son commandant refuse d’abandonner le bord.
Il faudra un ordre personnel du maréchal Pétain pour que Laborde accepte enfin de quitter le Strasbourg en feu. Les chars allemands de la 7e Panzerdivision se perdent dans le labyrinthe de l’arsenal. Ils ne trouvent pas les bons chemins. Ils arrivent trop tard : au moment où les soldats allemands posent enfin les yeux sur les navires, la plupart sont déjà en train de couler.
Les charges explosent. Les coques s’ouvrent. Les eaux noires de la rade de Toulon avalent les cuirassés, les croiseurs, les destroyers. En quelques heures, 90 % de la flotte est au fond.
Le bilan final est stupéfiant : 77 navires coulés ou sabordés — trois cuirassés, sept croiseurs, quinze contre-torpilleurs, douze sous-marins. Au total, 235 000 tonnes d’acier par le fond. La quasi-totalité de la force de haute mer française a disparu en une nuit. Le quart de la flotte française qui existait encore en 1939, anéanti non pas par l’ennemi mais par ses propres servants.
Cinq sous-marins parviennent à forcer le passage. Cinq seulement. Le Casabianca et le Marsouin rallieront Alger. Le Glorieux rejoindra Oran.
L’Iris trouvera refuge à Barcelone. La Vénus, elle, préférera se saborder en grande rade plutôt que d’être capturée. Un seul navire de surface, le Léonore Fresnel du service des phares et balises, parviendra à s’échapper vers Alger depuis les Salins d’Hyères. La Luftwaffe vole seule dans le ciel de Toulon ce matin-là.
La Wehrmacht contrôle les quais, mais il n’y a plus rien à prendre. Hitler lui-même, selon les archives de l’état-major allemand, considère dans un premier temps que l’opération Lila a tout de même réussi en un sens : la flotte française ne servira jamais les Alliés. Ce qu’il voulait éviter à tout prix — voir les cuirassés français pointer leurs canons contre les positions de l’Axe en Méditerranée — ne se produira pas. La Kriegsmarine, elle, est furieuse.
Pour elle, ces navires représentaient une ressource militaire considérable. Les récupérer intacts était l’objectif. Ils ont échoué. Les officiers de la marine allemande qui font le tour des épaves dans les jours qui suivent ne peuvent que constater l’ampleur du désastre.
Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, avait tenté par deux fois d’interrompre le sabordage. Deux fois, il avait essayé de stopper l’ordre. Deux fois, il avait échoué. Laval préférait livrer la flotte aux Allemands pour maintenir les apparences d’une collaboration, pour préserver les relations avec Berlin, pour sauver ce qui restait du régime.
La plupart des Français, même à Vichy, y voient au contraire un acte de courage. Le régime de Pétain essaie de censurer l’information au maximum. L’agence officielle OFI tente de minimiser l’événement. Le journal Le Temps suspend sa parution le 28 novembre en réponse à l’invasion de la zone sud.
Un geste éditorial rarissime qui dit tout de l’atmosphère de l’époque. Le soir même du 27 novembre, depuis les studios de la BBC à Londres, le général de Gaulle prend la parole. Sa voix est grave. Il salue ce qu’il appelle le réflexe national des marins français.
Il parle du voile atroce que, depuis juin 1940, le mensonge tendait devant leurs yeux. Mais dans ses Mémoires de guerre, rédigées après la fin du conflit, il va beaucoup plus loin. Il qualifie le sabordage de Toulon de « suicide le plus lamentable et le plus stérile qu’on puisse imaginer ». Parce que pour lui, la vérité est simple et cruelle : ces navires auraient pu continuer à se battre.
Ces équipages auraient pu rejoindre la France libre. Cette flotte aurait pu changer le cours de la guerre. Et au lieu de ça, elle gît au fond de la rade de Toulon, inutile pour tout le monde, pour toujours. Le sabordage est-il un acte de résistance ou un acte de capitulation déguisée ?
La réponse honnête est que c’est ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois, selon l’angle depuis lequel on regarde. Ce n’est pas un acte de résistance au sens propre. Les marins n’ont pas choisi de combattre l’occupant. Ils ont choisi de détruire ce qu’ils ne pouvaient pas défendre plutôt que de le livrer.
C’est un refus. Un refus de servir l’ennemi, mais aussi, fondamentalement, un refus de servir les Alliés. Laborde n’a pas coulé sa flotte parce qu’il voulait aider la France libre. Il l’a coulée parce qu’il haïssait les Anglais autant qu’il refusait les Allemands.
Et dans cet espace étrange entre deux haines, 77 navires ont disparu. La France de l’après-guerre devra poser la question que tout le monde se pose depuis le premier jour : que faire de l’amiral Jean de Laborde ? D’un côté, il a empêché la flotte de tomber aux mains des Allemands. De l’autre, il a refusé de la mettre au service des Alliés alors que c’était encore possible.
Il a obéi à Pétain quand Darlan lui demandait de changer de camp. Il a maintenu ses équipages dans l’inaction pendant deux ans, laissant des navires neufs rouiller dans un port pendant que d’autres Français mouraient. Et avant même le sabordage, il avait participé à un projet absolument scandaleux. En 1942, en accord avec Pétain, Laval et l’amiral Platon, il avait présenté à l’ambassade d’Allemagne à Paris un projet de formation d’un corps franc de 20 000 hommes français destinés à être envoyés au Tchad pour combattre les forces françaises libres.
Des Français pour tuer des Français, pour traquer des résistants. Ce projet n’a finalement pas abouti. Mais l’intention était là. Et elle est au dossier.
La libération arrive. L’épuration commence. Les officiers vichystes comparaissent devant la Haute Cour de justice. Laborde, curieusement, réussit à se déclarer trop malade pour assister au procès collectif des amiraux collaborationnistes en 1944.
Une coïncidence commode. Les peines prononcées lors de ce procès collectif sont relativement clémentes, les élus communistes s’étant retirés de la Haute Cour, atténuant ainsi la sévérité du tribunal. Mais quand Laborde comparaît enfin en mars 1947, les communistes sont de retour. Le contexte politique a changé.
Et le verdict tombe comme une hache. Le 28 mars 1947, la Haute Cour de justice condamne l’amiral Jean de Laborde à la peine de mort. Dégradation nationale à vie. Confiscation de tous ses biens.
Radiation de la Légion d’honneur et de la médaille militaire. Le jugement est sans appel. Cet homme qui avait servi la France pendant quarante ans, qui était pionnier de l’aéronautique navale, qui avait commandé les forces de l’Atlantique, qui avait ordonné le sabordage, cet homme est condamné à mourir. Mais voilà.
La France de 1947 n’est pas la France de 1944. Les grandes condamnations à mort de la Libération ont souvent été commuées. Le président de la République, Vincent Auriol, exerce son droit de grâce. La peine de mort est transformée en quinze ans de détention à compter de l’incarcération.
Laborde passe plusieurs années à la prison de Clairvaux, dans l’Aube. Et en 1951, il est gracié, libéré. Il reprend une vie civile. Sa retraite est longue, très longue.
Jean de Laborde meurt le 30 juillet 1977 à Castillon-la-Bataille, en Gironde. Il a 98 ans. Il est inhumé dans le cimetière de Bielle, dans les Pyrénées-Atlantiques, là où son ancêtre Jean-Joseph de Laborde avait autrefois fait construire un château. Jusqu’au bout, il aura été un homme de son rang, de son monde, de ses certitudes.
Un homme qui a traversé deux guerres mondiales, une condamnation à mort, une grâce présidentielle et presque un siècle d’histoire française, sans jamais, semble-t-il, remettre en question les choix qu’il avait faits. Que retenir de tout cela ? La réponse n’est pas simple, et c’est précisément pourquoi cette histoire mérite d’être racontée. Le sabordage de Toulon est un moment où la France a tout perdu et rien perdu en même temps.
La flotte n’est plus, mais elle n’est pas devenue allemande. Les cuirassés ne bombarderont jamais Alger ou Casablanca sous pavillon nazi. Les marins n’ont pas trahi ce qu’ils comprenaient comme leur honneur, mais ils n’ont pas non plus rejoint ceux qui se battaient pour libérer leur pays. Il faut aussi parler de ce qui s’est passé sous les eaux dans les semaines et les mois qui ont suivi.
Les Allemands ont tenté de renflouer certains navires. Ils espéraient récupérer au moins quelques unités, les réparer, les remettre en service. Mais le travail de destruction avait été méthodique. Les équipages savaient exactement où frapper pour rendre les navires irrécupérables.
Les vannes ouvertes, les chaudières sabotées, les mécanismes essentiels détruits à la masse ou à l’explosif. Les Italiens, alliés de l’Axe, ont également essayé de leur côté de récupérer du matériel. Quelques épaves ont été partiellement renflouées, quelques pièces d’artillerie récupérées. Mais dans l’ensemble, l’opération Lila s’est soldée par un échec complet pour les puissances de l’Axe.
Les navires restent au fond. Ils y sont encore aujourd’hui pour certains, dans les profondeurs de la rade de Toulon. Témoins silencieux d’une nuit où la France a choisi de se détruire plutôt que de se rendre. Une décision qui a sauvé quelque chose et coûté beaucoup.
C’est le prix de l’honneur quand l’honneur se construit sur de mauvaises fondations. Ce n’est pas la faute de l’histoire si les réponses simples ne suffisent pas. C’est sa vérité la plus profonde, et parfois la plus douloureuse.


