Juin 1940. Minuit sur les rives de la Loire. Dans l’obscurité totale, un jeune homme de 27 ans scrute la rive nord à travers ses jumelles. Derrière lui, un canon antichar de 25 mm.

Autour de lui, des camarades qui n’ont jamais vu le feu. Devant lui, le grondement métallique d’une colonne blindée allemande qui approche. Le lieutenant Gérard de Buffevent lance un ordre sec : « Feu ! »
À 200 mètres, le premier blindé allemand s’embrase sous la lune.
L’avant-garde de la 1re division de cavalerie de la Wehrmacht vient de se heurter à sa première résistance sérieuse depuis le début de l’offensive. Mais les hommes qui viennent de tirer ne sont pas des soldats aguerris. Ce sont des élèves, des étudiants, des aspirants officiers qui n’ont même pas terminé leur formation. Ils ont entre 19 et 25 ans.
Ils sont armés de matériel d’instruction – et ils viennent de déclencher l’une des batailles les plus improbables de la Seconde Guerre mondiale. Deux jours plus tard, ces mêmes jeunes hommes recevront quelque chose d’extraordinaire de la part de leurs vainqueurs. Quelque chose que l’armée allemande n’accordait presque jamais à un ennemi vaincu : les honneurs militaires. Cette histoire, c’est celle des cadets de Saumur.
C’est peut-être la plus belle page d’honneur de la défaite française de 1940. —
Pour comprendre ce qui s’est passé à Saumur, il faut d’abord comprendre dans quel chaos se trouve la France en juin 1940. Depuis le 10 mai, tout s’effondre. La percée allemande dans les Ardennes a disloqué le front français.
Les divisions blindées de la Wehrmacht avancent de 40 à 60 kilomètres par jour. Les armées françaises sont encerclées en Belgique. Dunkerque est en cours d’évacuation. Paris est déclaré ville ouverte le 13 juin.
Le gouvernement fuit vers Bordeaux. Le 16 juin, Paul Reynaud démissionne. Le maréchal Pétain devient président du Conseil. Le lendemain, il s’adresse aux Français à la radio : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat.
»
La France capitule, c’est officiel. L’armistice va être signé. Mais à Saumur, dans la vallée de la Loire, quelque chose d’étrange se passe. L’école de cavalerie de Saumur est l’une des institutions militaires les plus prestigieuses de France.
Depuis des siècles, elle forme l’élite de la cavalerie, puis de l’arme blindée. En juin 1940, elle accueille plusieurs centaines d’élèves aspirants de réserve – des jeunes hommes venus faire leur formation d’officiers. Ces élèves ne sont pas des combattants. Ils sont là pour apprendre.
Ils n’ont reçu que la moitié de leur instruction. Leur armement se limite au matériel d’entraînement : des fusils mitrailleurs, des mitrailleuses modèle 1915, quelques canons antichars de 25 mm, des mortiers de 60 et de 81. Rien qui puisse arrêter une division blindée moderne. Le 15 juin, l’école reçoit l’ordre de se replier sur Montauban, dans le sud de la France.
C’est la procédure normale. L’école n’est pas une unité combattante. Elle doit évacuer. Mais son commandant, le colonel Michon, fait face à un dilemme moral : si l’école évacue, cela laisse un trou de 40 kilomètres dans le dispositif de défense de la Loire.
40 kilomètres sans personne pour défendre les ponts. 40 kilomètres par lesquels les Allemands pourront déferler vers le sud sans la moindre opposition. Le colonel Michon obtient de ne renvoyer à l’arrière que les éléments non combattants : les chevaux, l’intendance, le personnel civil. Les cadres et les élèves restent.
Le 17 juin, quand Pétain annonce la demande d’armistice et appelle à cesser le combat, le colonel Michon rassemble tous ses officiers instructeurs. Lieutenants et capitaines, ils ont quitté à regret des unités combattantes pour assurer la formation des élèves. Ils écoutent leur chef en silence. Un témoin rapporte les paroles exactes du colonel :
« Messieurs, la situation est désespérée.
Nous devons, à l’honneur de la cavalerie, défendre les ponts de Saumur, même si cela ne doit servir à rien. »
Même si cela ne doit servir à rien. Ces mots résument tout. Le colonel Michon sait que ses élèves ne peuvent pas arrêter la Wehrmacht.
Il sait que l’armistice est demandé. Il sait que tout est perdu. Mais il refuse de partir sans combattre. Il y va de l’honneur de l’école, de l’honneur de la cavalerie, de l’honneur de l’armée française.
Il demande alors à ses officiers s’ils sont volontaires pour rester et se battre. Tous acceptent, sans exception. Un officier qui deviendra plus tard général se souvient de l’atmosphère de ce moment : « Ces paroles nous pénétraient au fur et à mesure comme autant de gouttes de feu. »
Les élèves sont rassemblés à leur tour.
On leur explique la situation. La guerre est perdue. L’armistice est demandé. Ils peuvent partir avec les évacués – personne ne leur en voudra – ou ils peuvent rester et se battre pour l’honneur.
Tous choisissent de rester. —
Le dispositif de défense s’organise autour de quatre ponts sur la Loire : le pont de Montsoreau à l’est, le viaduc de chemin de fer, les ponts de Saumur au centre (le pont Napoléon au nord et le pont César au sud), et le pont de Gennes à l’ouest. En tout, 40 kilomètres de front à défendre – 40 kilomètres à froid, avec des moyens dérisoires. Dans la ville de Saumur, des tranchées sont creusées.
Des barricades sont installées dans le vieux quartier Saint-Pierre et le long des quais. Une mitrailleuse est placée sous le kiosque à musique de la place de l’Hôtel de Ville. Le secteur ressemble à une forteresse improvisée. Tout devra être tenté pour fermer la route du sud aux Allemands.
Si nécessaire, on se battra rue par rue, corps à corps, jusqu’à l’épuisement des munitions. Pour tenir ce front, le colonel Michon dispose de 2 500 hommes. Parmi eux, 550 élèves aspirants de cavalerie et 240 élèves aspirants du train, des fantassins du 13e régiment de tirailleurs algériens, des éléments dispersés venus de partout – dragons, enfants de troupe, soldats séparés de leurs unités. Face à eux, la 1re division de cavalerie allemande.
Près de 40 000 hommes. 300 pièces d’artillerie, des blindés, des véhicules motorisés. L’une des meilleures unités de la Wehrmacht. Le rapport de force est de 1 contre 16.
Les Français n’ont que cinq canons de 75, treize canons antichars, quelques mortiers, des mitrailleuses qui datent de 1915 – et surtout, presque pas de munitions de guerre, seulement des munitions d’instruction. Le lieutenant de Buffevent est chargé de la défense du pont Napoléon, le point le plus stratégique, le passage principal vers Saumur. Il a 27 ans. Il commande 120 hommes – des gamins qui n’ont jamais tiré sur un être humain.
Le lieutenant des Plats reçoit la mission de tenir l’île de Gennes avec la 11e brigade. C’est un Saint-Cyrien sorti major de sa promotion à Saumur en 1938. Il a 27 ans lui aussi. Dans la nuit du 18 au 19 juin, les premiers éclaireurs allemands sont repérés à moins de 50 kilomètres.
Ils seront là le lendemain. Sur l’île fortifiée, sous le pont Napoléon, le lieutenant de Buffevent attend avec ses artilleurs. Il a fait placer un canon de 25 mm encadré par deux mitrailleuses. Il veut être en première ligne pour commander le feu.
Il ne peut même pas fumer sa pipe – la moindre lumière trahirait leur position. Puis, dans l’obscurité, le son caractéristique d’une colonne blindée : le grondement métallique des chenilles, les moteurs. Ils arrivent. Minuit.
Le premier blindé allemand s’engage sur le pont. « Feu ! »
La bataille de Saumur vient de commencer. —
Ce que les Allemands découvrent cette nuit-là les surprend profondément.
Ils s’attendaient à traverser la Loire sans difficulté. L’armée française est en déroute. L’armistice est demandé. Qui pourrait encore leur résister ?
Et voilà que des tirs précis détruisent leur blindé de tête. Voilà que le pont explose devant eux à 0 h 15, quinze minutes après le premier coup de feu. Voilà que des rafales de mitrailleuses fauchent leurs éclaireurs. À 2 heures du matin, le pont de Montsoreau saute à son tour.
À 3 heures, c’est le viaduc de chemin de fer. Les Français détruisent systématiquement tous les passages sur la Loire. Les Allemands sont bloqués sur la rive nord. Leur progression fulgurante – 40 à 60 kilomètres par jour depuis le début de la campagne – vient de s’arrêter net devant la Loire.
Les officiers allemands sont furieux. Ils n’avaient rencontré aucune résistance sérieuse depuis le 10 mai. L’armée française s’effondrait partout – et voilà que des inconnus dans une petite ville de province osent leur tenir tête. Au lever du jour le 19 juin, ils commencent à comprendre à qui ils ont affaire.
Et cela ne correspond à rien de ce qu’ils ont rencontré depuis le début de la campagne. Ces Français ne fuient pas, ne se rendent pas. Ils tirent avec une précision remarquable. Et quand un pont est menacé, ils le font sauter plutôt que de le laisser tomber aux mains de l’ennemi.
La journée du 19 juin est un enfer pour les deux camps. L’artillerie allemande – 300 pièces – pilonne les positions françaises. 2 000 obus s’abattent sur Saumur au cours des deux jours de combat. Des bâtiments anciens sont détruits.
La population civile se réfugie dans les caves et les cavernes de tuffeau. Les lignes téléphoniques sont coupées. Le poste de commandement, trop exposé, doit être déplacé. Mais les Français tiennent.
Sur l’île de Gennes, le lieutenant des Plats et ses hommes repoussent toutes les tentatives de traversée. Les Allemands essaient de franchir le fleuve en barques pneumatiques. Les mitrailleuses françaises les fauchent. Des corps allemands flottent sur la Loire.
À 21 heures, l’artillerie allemande bombarde l’île de Gennes et la rive sud pour préparer un assaut amphibie massif. Les tirs des fusils mitrailleurs et des mitrailleuses françaises font avorter le projet. L’engagement est extrêmement violent. Il dure jusqu’à 23 h 30.
À la fin de la journée, pas un détachement français n’a décroché. Tous les ponts ont sauté. La rive sud est toujours tenue. Les rapports allemands de cette première journée reflètent une stupéfaction grandissante : « L’avant-garde de la 1re division de cavalerie vient de se heurter à la première résistance sérieuse depuis le 10 mai.
»
—
C’est là que l’histoire prend une dimension tragique. À 22 h 30, le 19 juin, la décision est prise de faire sauter le pont qui relie l’île de Gennes à la rive sud. C’est une nécessité tactique – il faut empêcher les Allemands de passer. Mais cela signifie que les hommes sur l’île ne pourront plus se replier.
Ils ne pourront plus être renforcés. Ils sont condamnés à tenir jusqu’au bout – ou à mourir. Le lieutenant des Plats le sait. Ses hommes le savent.
Cette nuit-là, des Plats passe parmi ses cadets pour les encourager. Un témoin rapporte ses paroles exactes : « On fait une fois le sacrifice de sa vie. Après, on est un soldat. »
Ces mots vont résonner dans l’histoire militaire française.
On fait une fois le sacrifice de sa vie. Après, on est un soldat. Des Plats a 27 ans. Il sait qu’il va probablement mourir le lendemain.
Mais il ne part pas. Il reste avec ses hommes. Le 20 juin, à l’aube, l’enfer se déchaîne. Les Allemands ont reçu des renforts pendant la nuit.
Leur artillerie reprend le bombardement avec une violence redoublée. Puis les troupes d’assaut traversent le fleuve avec des barques blindées et des radeaux. Sur l’île de Gennes, le lieutenant des Plats et ses hommes se battent comme des lions. Les corps à corps sont terribles.
Les munitions s’épuisent. Un par un, les postes français tombent. Vers 5 h 15 du matin, le lieutenant des Plats est touché par un éclat d’obus. Il refuse d’être évacué.
Quelques minutes plus tard, un second obus le frappe de plein fouet. Il meurt avec ses hommes sur la position qu’il avait juré de défendre. Près de son corps, son chien Nelson gémit doucement, blessé lui aussi. Un soldat allemand s’approche.
Un cadet français demande la permission d’abréger les souffrances de l’animal. L’Allemand refuse : « Je donnerai moi-même satisfaction à la mémoire de votre chef », explique-t-il. Puis il achève le chien d’une balle. Ce geste, au milieu de la bataille, en dit long sur le respect que les Allemands commencent à éprouver pour ces jeunes Français qui refusent de céder.
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Sur la rive nord, le lieutenant de Buffevent prend une décision extraordinaire. Dans la matinée du 20 juin, les Allemands semblent avoir disparu de la zone du pont Napoléon. Buffevent veut en avoir le cœur net. Plutôt que d’attendre dans l’incertitude, il décide de traverser le fleuve en barque avec quelques hommes pour effectuer une reconnaissance.
C’est une mission suicide. Mais Buffevent refuse de rester passif. Il traverse la Loire, atteint la rive nord – et là, il tombe sur une position d’artillerie allemande. Au lieu de faire demi-tour, il attaque.
Le lieutenant de Buffevent et ses compagnons détruisent la batterie allemande. Puis ils sont pris sous le feu ennemi. Buffevent est tué. Le cadet Ravenet tombe à ses côtés.
Buffevent sera décoré de la Légion d’honneur à titre posthume. Il avait 27 ans. —
Tout au long de la journée du 20 juin, les combats se poursuivent avec une intensité terrible. À la ferme d’Onice, l’escadron de Saint-Blancat tient ses positions face à des forces dix fois supérieures.
Les Allemands s’infiltrent, attaquent, prennent des positions – et sont repoussés par des contre-attaques à la baïonnette. Les cadets de l’école d’infanterie de Saint-Maixent arrivent en renfort pendant la nuit. Ils chargent à la baïonnette sous les ordres du capitaine Bleuse. L’assaut est appuyé par le peloton de chars du lieutenant Pitiot.
Les chars français, dérisoires face aux forces allemandes, s’engagent quand même. Deux sont détruits. Le lieutenant Pitiot est tué. Les trois derniers chars sont endommagés – mais les positions perdues le matin sont reprises.
Les Allemands avancent, reculent, avancent encore. Chaque mètre de terrain leur coûte des hommes. Vers 19 h 30, le colonel Michon reçoit un rapport accablant : ses hommes sont épuisés, les munitions sont presque épuisées. Une tête de pont allemande solidement établie sur la rive droite menace d’encercler tout le secteur.
Le colonel a reçu du général Pichon l’ordre de manœuvrer en retraite s’il devenait impossible de résister. L’honneur est sauf. La bataille est perdue. À 21 h 30, le colonel Michon ordonne le repli.
Les survivants se regroupent et commencent à se replier vers le sud. Certains, épuisés, sans munitions, encerclés, n’ont d’autre choix que de se rendre. Deux cent cinquante élèves et officiers de l’école de cavalerie sont faits prisonniers. —
Le bilan des deux jours de combat est éloquent.
Du côté français, environ 250 tués ou blessés. Des jeunes hommes de 20 ans morts pour quelques heures de résistance. Des familles brisées, des promotions décimées. Du côté allemand, 132 tués confirmés et plusieurs centaines de blessés.
Un chiffre considérable pour une division qui avait traversé la France presque sans opposition. Des vétérans de la Wehrmacht, des soldats professionnels qui avaient conquis la Pologne et écrasé les meilleures divisions françaises, venaient de perdre des camarades face à des étudiants. Les rapports allemands de la bataille expriment une surprise mêlée de respect. Ils notent la qualité des positions défensives, la précision des tirs, l’obstination des défenseurs.
Un officier allemand écrira que c’était la première résistance sérieuse rencontrée depuis le début de l’offensive. Mais le plus remarquable n’est pas dans les chiffres. C’est dans ce qui se passe après. —
Les prisonniers français sont d’abord internés dans l’enceinte de l’école de cavalerie, puis rassemblés dans le parc du château de Chavigny, à quelques kilomètres de là.
C’est là qu’intervient le général Kurt Feldt, commandant de la 1re division de cavalerie allemande. Feldt est un officier de la vieille école, un cavalier formé avant la Première Guerre mondiale, un aristocrate militaire qui croit encore au code d’honneur de la guerre. Il a lui-même perdu deux fils pendant cette guerre – l’un en Pologne, l’autre à Dunkerque quelques semaines plus tôt. C’est un homme qui connaît le prix du sacrifice.
Et ce qu’il vient de voir l’a profondément impressionné. Ces gamins, ces étudiants, ces apprentis officiers armés de matériel d’instruction ont tenu tête à sa division pendant deux jours. Ils ont détruit ses blindés. Ils ont fait sauter les ponts sous son nez.
Ils se sont battus jusqu’à la mort de leur chef. Et surtout, ils ont fait tout cela alors même que leur propre gouvernement leur avait ordonné de cesser le combat. Ils ont choisi l’honneur contre l’obéissance. Le général Feldt prend une décision extraordinaire.
Il refuse de traiter ces jeunes Français comme des prisonniers de guerre ordinaires. Il considère que l’école de cavalerie est un établissement de perfectionnement militaire, pas une unité combattante. Et il estime que ces hommes méritent mieux que la captivité. Par mesure de clémence, impressionné par leur défense héroïque et désespérée, le général Feldt décide de relâcher les cadets.
Il leur accorde 48 heures pour rejoindre la ligne de démarcation, à près de 100 kilomètres de là. Ils partiront libres, aux ordres de leurs propres officiers, sans escorte allemande. Mais ce n’est pas tout. C’est le général Feldt qui leur donne leur nom.
Jusque-là, les élèves aspirants n’avaient pas de désignation particulière. En allemand, il les appelle « Kadetten ». Les cadets. Ce surnom donné par l’ennemi va devenir leur titre de gloire.
Et lorsque les cadets de Saumur arrivent à Beaulieu-lès-Loches pour franchir la ligne de démarcation, une section de la Wehrmacht les attend. Pas pour les arrêter – pour leur rendre les honneurs. En chantant « Quand Madelon », les cadets et leurs officiers passent devant les soldats allemands au garde-à-vous. Les Allemands présentent les armes.
Ils saluent ces Français vaincus comme on salue des héros. Pensez à ce que cette scène signifie. Nous sommes en juin 1940. La France vient de subir la pire défaite de son histoire.
Son armée s’est effondrée en six semaines. Des millions de soldats sont prisonniers. Le pays est humilié, occupé, brisé. Et voilà qu’une poignée de jeunes hommes – des étudiants qui n’avaient même pas fini leur formation – reçoivent les honneurs militaires de leurs vainqueurs.
Ce n’est pas de la pitié. Ce n’est pas de la condescendance. C’est du respect. Le respect d’un soldat pour un autre soldat qui s’est battu avec honneur jusqu’au bout.
L’armée allemande de 1940 était une machine de guerre impitoyable. Elle écrasait tout sur son passage. Elle ne faisait pas de sentiment. Mais face aux cadets de Saumur, même cette machine s’est arrêtée un instant pour reconnaître le courage.
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Pourquoi les Allemands ont-ils rendu les honneurs aux cadets de Saumur ? Pas parce qu’ils avaient gagné. Les cadets ont perdu. Saumur est tombé.
Les ponts ont été franchis. Pas parce qu’ils étaient nombreux. Ils étaient 1 contre 40. Pas parce qu’ils étaient bien équipés.
Ils se sont battus avec des armes d’instruction contre des divisions blindées. Les Allemands leur ont rendu les honneurs parce qu’ils avaient refusé d’accepter la défaite. Partout en France, des unités se rendaient. Des soldats jetaient leurs armes.
Des officiers négociaient leur reddition. Le maréchal Pétain lui-même avait demandé l’armistice. Mais à Saumur, des gamins de vingt ans ont dit non. Non, nous ne partirons pas.
Non, nous ne nous rendrons pas. Non, nous ne laisserons pas l’ennemi passer sans combattre – même si cela ne doit servir à rien. Et c’est précisément parce que cela ne servait à rien que leur geste est si grand. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas gagner.
Ils savaient que la guerre était perdue. Ils savaient que l’armistice allait être signé. Ils se sont battus quand même. Pas pour la victoire.
Pour l’honneur. Le colonel Michon écrira plus tard ces mots sur ses élèves tombés au combat : « Une espérance était en eux. Leur sacrifice, parmi d’autres aussi purs, aura maintenu l’âme de la patrie. Ils ont, en mourant, commandé à la France de se rebâtir sur leur tombeau à la hauteur de ses destins immortels.
»
Ces mots résonnent comme une prophétie. Trois jours avant la bataille de Saumur, le 18 juin 1940, un général inconnu lançait depuis Londres un appel à poursuivre le combat. Charles de Gaulle ne savait pas encore que des cadets allaient répondre à cet appel avant même de l’avoir entendu. Aujourd’hui, les cadets de Saumur sont considérés comme les premiers résistants de la Seconde Guerre mondiale, avec les derniers défenseurs de la ligne Maginot.
Le dernier d’entre eux, Yves Renaud, est mort en août 2023 à l’âge de 104 ans. Il avait 21 ans pendant la bataille. À Paris, le pont de Grenelle a été rebaptisé « pont de Grenelle–Cadets de Saumur » en 2016. Chaque année, des cérémonies commémorent leur sacrifice.
Mais le plus bel hommage reste peut-être celui que leur a rendu l’ennemi. Ces jeunes Français se sont battus pour une cause perdue, dans une guerre déjà finie, contre un adversaire invincible. Et cet adversaire, au lieu de les mépriser, les a honorés – parce que même dans la défaite, même dans l’échec, même quand tout est perdu, le courage reste le courage. Et ça, les Allemands de 1940 l’ont compris.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette histoire. Dans un monde où tout s’effondrait, où les valeurs semblaient ne plus avoir de sens, où la lâcheté et l’opportunisme triomphaient partout, des jeunes hommes ont choisi de mourir pour une idée. Pas pour la victoire. Pas pour la gloire.
Pour l’honneur. Le lieutenant des Plats avait raison : « On fait une fois le sacrifice de sa vie. Après, on est un soldat. »
Ces mots ne sont pas une glorification de la mort.
Ils sont une définition de ce que signifie être un homme : accepter que certaines choses valent plus que sa propre survie. Que l’honneur, le devoir, la fidélité à ses camarades ne sont pas des mots vides. Les cadets de Saumur n’ont pas sauvé la France. Ils n’ont pas changé le cours de la guerre.
Ils n’ont pas empêché l’occupation. Mais ils ont fait quelque chose de plus important encore. Ils ont prouvé que la France n’était pas morte. Que quelque part, au milieu du désastre, il restait des hommes prêts à se battre.
Que l’âme de la nation n’avait pas été engloutie dans la défaite. C’est pour cela que les Allemands leur ont rendu les honneurs. Pas par pitié. Par respect.
Le respect d’un soldat pour un autre soldat qui a fait son devoir jusqu’au bout. Et c’est pour cela que nous devons nous souvenir d’eux.


