Personne ne m’a demandé de fouiller mes bagages ce jour-là. Les douaniers des Pyrénées se sont contentés de me reconnaître et de sortir leur carnet pour un autographe, pendant que contre ma peau,…

Personne ne m'a demandé de fouiller mes bagages ce jour-là. Les douaniers des Pyrénées se sont contentés de me reconnaître et de sortir leur carnet pour un autographe, pendant que contre ma peau,...

En novembre 1940, une femme enveloppée dans un manteau de fourrure descend d’un train à un poste frontière perdu dans les Pyrénées. Épinglées à l’intérieur de ses sous-vêtements, des photographies montrent des barges de débarquement que les Allemands construisent pour envahir l’Angleterre. Dans la sacoche de l’homme qui l’accompagne, des renseignements sur les divisions de la Wehrmacht sont écrits à l’encre invisible sur des partitions de musique. Si les gardes trouvent quoi que ce soit, les deux passagers seront fusillés dans les heures qui suivent.

Thumbnail

Mais les gardes reconnaissent la femme au premier coup d’œil, et personne ne pense une seconde à la fouiller. C’est Joséphine Baker, la danseuse la plus célèbre de Paris. On se précipite pour lui demander un autographe. Son compagnon franchit la frontière sans qu’on lui accorde le moindre regard.

Ce que cette femme a transporté ce jour-là, et ce qu’elle a fait pendant les quatre années suivantes pour une France occupée par l’ennemi, reste aujourd’hui l’une des histoires les moins connues de la Seconde Guerre mondiale. Pour comprendre pourquoi Joséphine Baker était prête à mourir pour la France, il faut remonter à sa naissance, le 3 juin 1906, à Saint-Louis, dans le Missouri. Elle s’appelle alors Freda Joséphine McDonald. Sa grand-mère est née esclave.

Sa mère travaille comme blanchisseuse pour nourrir ses enfants, et son père a quitté le foyer avant même qu’elle ait appris à marcher. Elle grandit dans les taudis d’East Saint-Louis, dort parfois à même le sol, ramasse du charbon tombé des wagons pour chauffer la maison l’hiver. À 8 ans, elle fait déjà des ménages chez des Blancs qui la traitent comme un meuble. Elle vit de près les émeutes raciales de 1917 qui ravagent sa ville.

Des maisons brûlées, un voisin lynché, un cauchemar qu’elle ne racontera qu’à demi-mot toute sa vie. Rien, absolument rien, ne prédestine cette enfant à devenir un jour l’une des femmes les plus photographiées du monde. Et pourtant, à 15 ans, elle danse déjà dans des cabarets itinérants, quitte l’école sans jamais y retourner, se marie une première fois à 13 ans pour fuir un foyer où l’on manque de tout. À 19 ans, en 1925, elle embarque à bord d’un paquebot pour Paris avec une troupe de music-hall.

Elle n’a jamais mis les pieds en France. Elle ne parle presque pas français. Et pourtant, dès son premier soir sur scène au théâtre des Champs-Élysées, quelque chose de différent se produit. Paris ne l’applaudit pas poliment comme une curiosité venue d’ailleurs.

Paris se lève. En 1926, sa fameuse ceinture de bananes au Folies Bergère fait le tour du monde, reproduite sur des affiches, des cartes postales, jusque dans des publicités pour du savon. Elle devient une star, une icône, un symbole de cette époque qu’on appellera plus tard les Années folles. Des peintres la représentent, des couturiers la dessinent, des princes et des écrivains lui écrivent des lettres enflammées.

Elle apprend le français à toute vitesse, adopte les manières parisiennes. Mais ce qui frappe surtout ceux qui la côtoient de près, ce n’est pas seulement son talent de danseuse. C’est à quel point cette femme, qui a fui un pays où on lui refusait le droit de s’asseoir dans certains restaurants et où elle a vu des maisons de son quartier brûler pendant des émeutes raciales, tombe amoureuse de la France avec une intensité presque déraisonnable. Ici, elle peut dîner où bon lui semble, entrer par la grande porte des hôtels les plus fermés.

Ici, un serveur l’appelle mademoiselle, sans qu’on lui demande jamais de passer par l’entrée de service. Elle dira plus tard que Paris lui a donné ce que l’Amérique lui avait toujours refusé : le droit d’exister sans avoir à s’excuser d’exister. En 1937, elle épouse l’industriel français Jean Lion et obtient la nationalité française. Pour elle, ce n’est pas un simple papier administratif glissé dans un tiroir.

C’est une dette d’honneur qu’elle vient de contracter, et elle n’a pas encore idée à quel point elle va tenir à la rembourser, ni à quel prix. Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Commence alors ce qu’on appellera la drôle de guerre, ces mois étranges où les canons restent muets sur le front occidental pendant que tout le monde attend nerveusement le premier coup. Baker chante alors pour les soldats postés le long de la ligne Maginot, remonte le moral des troupes dans le froid de l’hiver, serre des mains gercées, pose pour des photos avec des appelés qui n’ont pas 20 ans et qui n’ont encore jamais tiré un coup de feu.

Mais un homme s’intéresse à elle pour une toute autre raison. Il s’appelle Jacques Abtey, capitaine chef du contre-espionnage militaire à Paris, rattaché au deuxième bureau, le service de renseignement de l’état-major. Son service ne recrute presque jamais de femmes, encore moins des artistes de music-hall. Mais Baker possède quelque chose qu’aucun agent classique ne détient.

Elle est reçue dans toutes les ambassades, à toutes les soirées mondaines, par tous les diplomates, y compris ceux des puissances qui pourraient un jour devenir ennemies. Personne ne soupçonnerait jamais la vedette des Folies Bergères de retenir un mot de ce qu’elle entend entre deux coupes de champagne. Elle paie la rencontre en personne au château des Milandes, sceptique au départ à l’idée de confier une mission aussi sensible à une artiste de music-hall qu’il ne connaît pas. Il lui explique clairement les risques encourus, lui laisse le choix de refuser sans aucune conséquence.

Elle ne refuse pas. Elle lui répond sans hésiter que la France a fait d’elle ce qu’elle est, que les Parisiens lui ont donné leur cœur, et qu’elle est prête en retour à leur donner sa vie. Abtey repart convaincu qu’il vient de trouver un atout que le deuxième bureau n’espérait même pas. Elle devient officiellement correspondante bénévole du contre-espionnage français.

Un statut discret, sans solde, sans grade, sans protection officielle si les choses tournent mal. Ce qui suit ressemble à une comédie mondaine, mais n’en est pas une. Chaque sourire a un prix, et une seule erreur peut coûter bien plus qu’une carrière. Un agent démasqué par la Gestapo ou par les services de renseignement de Vichy ne finit pas en prison avec un procès équitable.

Il finit devant un peloton, ou pire, entre les mains d’interrogateurs qui ne connaissent aucune limite. Baker le sait. Abtey le lui a répété. Elle décide malgré tout de continuer.

Baker se rend aux réceptions des ambassades italiennes et japonaises, danse avec des attachés militaires, flirte avec des généraux fatigués de la guerre qui commence, glane des informations sur les mouvements de troupes en battant des cils entre deux verres de porto. Un attaché lui décrit fièrement une base aérienne. Un diplomate lui glisse, pour l’impressionner, une rumeur sur des renforts qui doivent arriver par tel port à telle date. Elle ne prend jamais de note en public, ne sort jamais un carnet au mauvais moment.

Le soir venu, seule dans sa chambre d’hôtel, elle recompose tout ce qu’elle a entendu de mémoire, phrase par phrase, pour Abtey qui attend souvent dans la pièce voisine. Personne dans ces salons dorés n’imagine une seconde que la femme qu’on courtise avec tant d’empressement est en train de vider méthodiquement leurs poches d’informations, un compliment après l’autre. En mai 1940, l’armée allemande enfonce le front français en quelques jours à peine. Baker quitte Paris en voiture pour rejoindre son château des Milandes en Dordogne.

Une bâtisse du XVe siècle qu’elle habite depuis 1936, vingt-quatre pièces perdues au milieu des collines du Périgord, loin des grands axes. Exactement le genre d’endroit oublié qu’un état-major choisirait pour planquer des gens recherchés. Elle ne s’y réfugie pas seule. Elle transforme sa demeure en refuge.

Des résistants et des réfugiés s’y cachent dans les combles et les communs. Des armes sont cachées dans la cave sous des sacs de pommes de terre. Un émetteur radio est installé en secret dans l’une des tours pour communiquer avec Londres à heure fixe, la nuit, volets fermés. Des soldats en fuite, des aviateurs alliés abattus au-dessus de la France, des familles juives cherchant à échapper aux persécutions trouvent refuge derrière ses murs épais, nourris et cachés sans qu’un seul voisin ne parle.

Dans un pays où une simple dénonciation anonyme suffit à envoyer toute une maisonnée devant un peloton. Un jour, des officiers allemands se présentent au château, intrigués par les rumeurs qui circulent sur cette activité suspecte dans ce coin perdu de la Dordogne. À l’intérieur, à quelques mètres à peine, des hommes recherchés retiennent leur souffle derrière une cloison. Baker les reçoit avec le sourire, les charme, leur fait visiter les pièces qu’elle veut bien leur montrer, leur offre du champagne qu’elle sort elle-même de sa cave, répond à leurs questions avec un sang-froid qui ferait pâlir n’importe quel agent entraîné pendant des mois.

Ils repartent sans avoir rien trouvé, conquis malgré eux par leur hôtesse. Mais l’alerte a été suffisamment chaude pour qu’Abtey comprenne. Il est temps de partir avant que quelqu’un ne revienne poser les mauvaises questions. Depuis Londres, le général de Gaulle transmet ses instructions.

Baker et Abtey doivent rallier l’Angleterre en passant par Lisbonne, capitale du Portugal, pays neutre où se croisent les espions de tous les camps, des Britanniques aux Allemands en passant par les Soviétiques. L’urgence est d’autant plus grande que le régime de Vichy vient d’interdire aux artistes noirs et juifs de se produire sur les scènes parisiennes. La scène qui l’a rendue célèbre lui est désormais fermée par décret. Officiellement, Baker part en tournée en Amérique du Sud.

Un prétexte parfait pour une artiste de son rang. Personne ne s’étonne de la voir voyager avec des malles entières de costumes de scène. En réalité, elle transporte plus de cinquante documents classifiés que la résistance a rassemblés au fil des mois. Impossible de les cacher dans une valise, beaucoup trop risqué.

Alors, elle et Abtey imaginent une autre solution, presque enfantine dans sa simplicité et redoutablement efficace. Les renseignements sont recopiés à l’encre invisible sur des partitions de musique, dissimulés entre les portées, noyés au milieu des notes que seul un œil averti muni d’une lampe spéciale saurait déchiffrer. Les photographies les plus compromettantes, celles des barges destinées à l’invasion de l’Angleterre, elle les épingle directement à l’intérieur de ses vêtements, contre la peau. C’est ainsi qu’elle franchit la frontière espagnole ce 25 novembre 1940, dans le froid sec des Pyrénées en hiver, sous le regard des douaniers qui ne voient qu’une star et oublient une seconde qu’ils gardent une frontière en pleine guerre.

Elle plaisantera plus tard de cette période avec un sang-froid qui en dit long sur son caractère. Qui oserait fouiller Joséphine Baker jusqu’à la peau ? Quand on lui demandait ses papiers, on entendait surtout par là ses autographes. Elle avait raison.

À chaque poste frontière, les gardes se contentèrent de la contempler, sortirent leur propre carnet pour lui demander une signature et repartirent le sourire aux lèvres sans avoir rien vu de ce qui voyageait à quelques centimètres de leur main. Une fois à Lisbonne puis à Madrid, elle continue son travail dans les mêmes salons dorés qu’à Paris, chez les ambassadeurs britanniques, belges, chez les diplomates français fidèles à la France libre. Elle danse, elle charme, elle écoute encore et encore, soirée après soirée, sans jamais montrer le moindre signe de fatigue. À un moment de cette période, elle doit même accomplir une mission en solitaire, sans Abtey à ses côtés, pour la première fois.

Un train de nuit jusqu’à Tanger, puis un vol vers Lisbonne. Les partitions toujours couvertes de cette écriture invisible que seule une lampe spéciale peut révéler. Elle est seule dans un compartiment qui traverse l’Espagne franquiste en pleine nuit, sans personne pour la couvrir. De Lisbonne, le duo est ensuite envoyé vers l’Afrique du Nord où les Français libres les attendent.

Leur mission là-bas dépasse le simple renseignement militaire. Ils doivent établir une liaison avec les services britanniques et aider à mettre en place un réseau capable de fournir de faux passeports marocains à des réfugiés juifs d’Europe de l’Est pour leur permettre de fuir vers l’Amérique du Sud avant qu’il ne soit trop tard. Concrètement, cela veut dire des rendez-vous discrets dans des arrière-boutiques de Casablanca, des tampons falsifiés glissés dans des enveloppes, des noms d’emprunt griffonnés à la hâte pour des familles entières qui n’ont plus que quelques semaines avant que les autorités locales ne referment définitivement les frontières. Pour Baker, dont le premier mari Jean Lion était juif et directement menacé par les lois raciales que Vichy vient de promulguer, cette partie de la mission n’a rien d’une abstraction lointaine.

C’est une urgence qu’elle ressent physiquement, presque comme une dette personnelle qu’elle rembourse un passeport après l’autre. Mais le corps humain a des limites que même la volonté la plus farouche ne peut pas toujours dépasser. En janvier 1941, après des complications médicales graves liées à une fausse couche, Baker tombe gravement malade. Une péritonite manque de l’emporter.

Elle doit être opérée en urgence à Casablanca à plusieurs reprises, sous anesthésie de fortune, dans des conditions sanitaires bien loin des cliniques parisiennes. Elle passe l’année suivante à se battre littéralement pour sa survie, alitée, affaiblie, méconnaissable. Elle qui incarnait quelques mois plus tôt l’élégance la plus insouciante de Paris. Elle perd énormément de poids, ses cheveux commencent à tomber, et certains jours, elle n’a même plus la force de tenir une conversation avec les infirmières qui se relayent à son chevet.

Pendant des mois, les médecins eux-mêmes ne savent pas si elle va s’en sortir. La rumeur de sa mort circule même un temps dans certains journaux qui publient déjà des hommages prématurés. Abtey reste à ses côtés autant qu’il le peut, refusant de l’abandonner malgré les risques que cela représente pour sa propre couverture d’agent en zone surveillée par les autorités du protectorat. À partir de 1943, remise sur pied mais encore fragile, le teint plus pâle qu’avant, Baker reprend du service sous une forme différente.

Officiellement, elle chante et danse pour remonter le moral des troupes alliées stationnées en Afrique du Nord. Gala au profit de la Croix-Rouge, collecte de fonds, spectacles improvisés dans des camps militaires poussiéreux entre Alger, Oran et Casablanca, parfois devant à peine deux cents soldats assis à même le sable devant une estrade de fortune montée en une après-midi. Officieusement, elle continue de récolter des informations, cette fois directement pour l’état-major du général de Gaulle. Son dossier, conservé aujourd’hui au service historique de la défense, ne précise pas la nature exacte de ce qu’elle a transmis durant cette période.

Les archives restent étonnamment discrètes sur ce point précis, comme si personne à l’époque n’avait jugé utile de tout consigner noir sur blanc. Mais un historien qui a étudié son cas estime que ces renseignements-là comptent parmi les plus précieux qu’elle ait jamais fournis à la France libre. Baker avait compris quelque chose que peu d’espions de l’époque saisissaient vraiment. Son visage, plus connu que celui de la plupart des généraux alliés réunis, n’était pas un handicap pour l’espionnage.

C’était une arme, et une arme que personne ne songeait à désarmer. Le 6 juin 1944, le jour même où les Alliés débarquent sur les plages de Normandie à des milliers de kilomètres de là, Baker est à bord d’un petit avion, un Caudron Goéland, qui doit la conduire vers un nouveau théâtre d’opérations. Au-dessus de la mer, près de la Corse, le moteur tousse, crachote puis tombe en panne. L’appareil perd de l’altitude mètre après mètre, incapable de rejoindre la terre ferme.

Le pilote lutte pour maintenir un semblant de trajectoire au-dessus des vagues. Il n’a plus qu’une option : l’amerrissage forcé en pleine mer, sans certitude que la carlingue tiendra le choc de l’impact contre l’eau. L’avion s’écrase finalement dans les eaux du port de Chiavari. Coque déchirée, moteur noyé, passagers trempés et sonnés mais vivants.

Baker s’en sort, secouée, le corps couvert de bleus, mais vivante. Elle qui a déjà frôlé la mort sur un lit d’hôpital de Casablanca trois ans plus tôt vient d’y échapper une seconde fois, sept fois au-dessus des flots, le jour même où l’histoire bascule ailleurs sur les plages normandes. Trois semaines auparavant, le 23 mai 1944, elle avait officialisé son engagement dans l’armée régulière. Elle s’était enrôlée dans les formations féminines de l’air comme élève-stagiaire rédactrice, puis avait été détachée avec le grade de sous-lieutenant auprès de l’état-major général de l’armée de l’air, sous les ordres du général Bouscat.

Ce n’était plus seulement une artiste qui aidait la résistance en coulisse depuis un château perdu en Dordogne. Joséphine Baker portait désormais un uniforme, un grade, des galons cousus sur l’épaule. On l’envoyait d’un théâtre d’opérations à l’autre, non seulement pour continuer à renseigner, mais aussi comme symbole vivant. Celui d’une scène artistique française qui n’avait jamais accepté de collaborer avec l’occupant, contrairement à certaines de ses consœurs restées à Paris pendant l’occupation.

En octobre 1944, des mois à peine après le débarquement allié en Provence, elle débarque à Marseille en tenue militaire, sur une ville marquée par les combats et les carcasses de navires coulés dans le port. Le général de Lattre de Tassigny la charge d’accompagner la progression de la première armée française à travers un pays encore à moitié en ruine, de Lyon jusqu’aux Vosges, entre villages calcinés et ponts dynamités par les Allemands en retraite. Elle chante dans des villes tout juste libérées. Parfois, quelques heures seulement après le départ des dernières troupes allemandes, devant des habitants qui pleurent en l’écoutant, devant des soldats épuisés, couverts de boue et de neige, qui retrouvent l’espace d’une chanson un peu de la France qu’ils défendent depuis des mois dans le froid de l’hiver 1944.

Elle suit ainsi l’avancée des troupes jusque dans l’est du pays, vers l’Alsace où les combats se poursuivent jusqu’au cœur de l’hiver. Après la capitulation allemande de mai, elle pousse jusqu’en Allemagne pour chanter devant des prisonniers de guerre français et des déportés tout juste libérés des camps, des hommes et des femmes exsangues à qui elle offre littéralement les premières notes de musique qu’ils entendent depuis des années d’enfermement. Des témoins racontent des salles entières où plus personne ne parle, où l’on entend seulement sa voix et parfois des sanglots retenus depuis trop longtemps par des gens qui n’osent plus croire que la guerre soit vraiment finie. Le 8 septembre 1945, elle est démobilisée.

La guerre pour elle est officiellement terminée. Et c’est là que l’histoire aurait dû se terminer sur une note simple. Une héroïne rentre chez elle couverte de gloire, portée en triomphe. Sauf que la réalité, comme souvent, s’est révélée bien plus tordue que prévu.

En 1946, la France reconnaît enfin publiquement ce qu’elle a fait. Le 5 octobre, elle reçoit la médaille de la Résistance française avec rosette, une distinction rare réservée à ceux dont l’engagement a dépassé la simple sympathie pour la cause. Le décret qui accompagne cette distinction salue son courage et ce qu’il appelle son sang-froid remarquable, soulignant qu’elle a fourni des renseignements très utiles aux services alliés. Tout semble aller dans le bon sens, comme si la page se tournait enfin sur la meilleure des notes.

Mais trois ans plus tard, le 8 mars 1949, le secrétariat d’État aux forces armées de l’air rejette une nouvelle proposition de citation en sa faveur, une reconnaissance plus officielle encore qui aurait dû suivre naturellement la médaille de 1946. Le motif invoqué est glaçant, presque brutal dans sa froideur administrative. Son action pendant la guerre est jugée insignifiante. Comme si les cinquante documents cachés dans ses partitions, les nuits passées dans des trains à travers l’Espagne franquiste et l’année entière perdue à lutter contre une péritonite n’avaient jamais existé sur le papier.

Des historiens qui ont étudié ce dossier n’hésitent pas à y voir la trace d’un mélange de sexisme et de racisme ordinaire, tranquillement installé derrière un bureau parisien. Une femme noire, une artiste de music-hall dont on préfère minimiser le rôle plutôt que de l’inscrire dans les livres au même rang que des officiers en costume trois pièces qui n’ont jamais eux-mêmes traversé une frontière avec des documents cachés contre la peau. La France a-t-elle vraiment tourné le dos à Joséphine Baker ? Et c’est là que la réponse devient un peu plus intéressante que prévu, et plus rassurante aussi.

Parce que des officiers qui ont eux-mêmes combattu dans la France libre refusent d’avaler cette décision sans broncher. Le général Ballot, ancien chef d’état-major particulier du général de Gaulle en Afrique du Nord et compagnon de la Libération, s’y oppose publiquement avec véhémence dans des courriers qui n’y vont pas par quatre chemins. Le général Bouscat, celui-là même qui commandait l’état-major de l’armée de l’air quand Baker portait son uniforme de sous-lieutenant entre 1943 et 1944, fait de même, rappelant tout ce qu’il sait de première main sur ses missions. Et la commandante Alla Dumesnil, sa supérieure directe à Alger en 1944, engagée dans la France libre dès juin 1940 et l’une des toutes premières recrues du corps féminin des volontaires françaises, prend elle aussi sa défense avec fermeté, refusant de laisser une administration parisienne réécrire ce qu’elle a vu de ses propres yeux sur le terrain.

Ces gens-là l’ont vue travailler de près, dans le désert comme dans les salons d’ambassade. Ils savent ce qu’elle a réellement fait sous ce grade de sous-lieutenant, et ils refusent qu’on l’efface d’un trait de plume derrière un bureau parisien qui n’a jamais rien risqué. La bataille pour sa reconnaissance complète prend encore plusieurs années. Il faut attendre 1957 pour qu’elle reçoive enfin la croix de guerre avec palme et qu’elle entre dans l’ordre de la Légion d’honneur, cette fois remise en personne par le général de Gaulle lui-même, l’homme pour qui elle avait risqué sa peau dans un train de nuit vers Tanger et sur les routes glacées des Pyrénées dix-sept ans plus tôt.

Ce geste referme en partie seulement la blessure ouverte par le rejet administratif de 1949. Les années suivantes, Baker ne raccroche jamais complètement le combat, même si l’argent commence à manquer sérieusement. Elle adopte douze enfants venus des quatre coins du monde — Corée, Colombie, Algérie, Japon, Finlande, France, Israël, Côte d’Ivoire — qu’elle installe à son château des Milandes et qu’elle appelle sa tribu arc-en-ciel. Une manière très personnelle de prouver que des origines différentes peuvent vivre sous un même toit sans se déchirer.

Le domaine, transformé en parc d’attraction familial ouvert au public, finit par la ruiner financièrement au fil des années 60. En 1963, malgré ses difficultés personnelles, elle est la seule femme invitée à prendre la parole au côté de Martin Luther King lors de la grande marche sur Washington, vêtue ce jour-là de son ancien uniforme de l’armée de l’air française, comme pour rappeler devant des centaines de milliers de personnes d’où elle parlait et au nom de quel pays. En 1969, le château des Milandes est saisi et vendu aux enchères pour régler ses dettes. C’est son amie de longue date, Grace Kelly, devenue princesse de Monaco, qui lui offre alors un toit et l’aide à reconstruire un semblant de stabilité pour elle et ses enfants.

Joséphine Baker meurt le 12 avril 1975 à Paris, quelques jours à peine après avoir triomphé sur la scène du Bobino pour fêter cinquante ans de carrière, sous une pluie d’ovations et de critiques dithyrambiques qui saluent son retour. Elle avait alors 68 ans et derrière elle une existence qui ressemble davantage à trois ou quatre destins qu’à un seul. Gamine du Missouri, star des Folies Bergères, espionne du contre-espionnage français, sous-lieutenant de l’armée de l’air, mère de la tribu arc-en-ciel, militante infatigable des droits civiques. Des dizaines de milliers de Parisiens se pressent le long du cortège funéraire.

Un hommage rendu par les autorités françaises avec les honneurs militaires, salve d’artillerie comprise, comme à un chef de guerre. Mais il faudra encore quarante-six ans après sa mort pour que la France règle définitivement sa dette envers elle. Le 30 novembre 2021, Joséphine Baker entre au Panthéon à Paris lors d’une cérémonie officielle où son cercueil symbolique est porté par des soldats de l’armée de l’air, celle-là même où elle avait servi comme sous-lieutenant. Elle devient la sixième femme à y reposer symboliquement et la première femme noire.

Le cercueil qu’on y installe reste vide de son corps. À sa demande posthume, celui-ci repose à Monaco au côté de son dernier mari. Mais son nom désormais est gravé aux côtés de Voltaire, de Victor Hugo, de Jean Moulin, dans le monument que la France réserve à ceux qu’elle considère comme ses plus grands enfants. Pour répondre à la question posée au tout début : oui, la France a fini par rendre justice à Joséphine Baker.

Mais elle a mis plus de soixante-quinze ans à le faire complètement, et il aura fallu que d’anciens officiers se battent au front une seconde fois, cette fois contre leur propre administration, pour empêcher qu’on efface discrètement son nom des registres officiels. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’une des femmes les plus visibles de son siècle a fini par devenir invisible dans certains rapports administratifs pendant des décennies. On ne cherche jamais très loin ce qu’on a déjà décidé de ne pas voir. Ce qui reste certain, c’est qu’elle avait vu juste depuis le tout début.

Dans ce train qui traversait les Pyrénées en pleine nuit, sous les paillettes et les plumes, personne ne pense jamais à chercher l’espionne. Elle avait misé sa vie sur cette certitude, et elle avait gagné deux fois. Une première fois face au douanier, une seconde fois face au temps lui-même, quatre-vingts ans plus tard, sous la coupole du Panthéon.