Le 16 juin 1940, Churchill fait à la France une proposition que personne n’avait vue venir. Une proposition d’une ampleur si folle que même les ministres britanniques les plus aguerris refusent d’y croire : fusionner la France et le Royaume-Uni. Un seul gouvernement, un seul parlement, une seule armée, une citoyenneté commune. Les Français deviendraient britanniques, les Britanniques deviendraient français.

Deux pays qui s’étaient battus pendant des siècles, haïs, admirés, trahis, ne feraient plus qu’un. Et au centre de ce projet extraordinaire, un homme que presque personne ne connaît : le général de Gaulle. Ce que de Gaulle a vraiment pensé de ce plan, ce qu’il a dit, ce qu’il a fait, et pourquoi tout s’est effondré en quelques heures, voilà ce qui suit. Pour comprendre ce qui s’est passé ce jour-là, il faut d’abord saisir l’état de la France.
Six semaines. C’est tout ce qu’il avait fallu à Hitler pour démanteler l’armée française, réputée la plus puissante d’Europe. Depuis le 10 mai, les Panzer avaient enfoncé les lignes alliées dans les Ardennes, là où personne ne les attendait. Ils avaient contourné la ligne Maginot.
Ils avaient encerclé les meilleures divisions françaises et britanniques dans le nord. À Dunkerque, les Britanniques avaient évacué plus de 330 000 soldats vers l’Angleterre, mais l’armée française, elle, restait en France, et elle mourait. Le 10 juin, le gouvernement français fuit Paris. Il s’installe à Tours, puis à Bordeaux.
Le 14 juin, les Allemands entrent dans Paris sans rencontrer de résistance. La capitale est décorée de drapeaux nazis. Des colonnes de soldats allemands défilent sur les Champs-Élysées. Dans les rues, des Parisiens regardent passer l’ennemi, sidérés.
Certains pleurent, d’autres détournent les yeux. La France s’effondre en direct. À Bordeaux, le gouvernement de Paul Reynaud est déchiré en deux. D’un côté, ceux qui veulent continuer la guerre, transporter le gouvernement en Afrique du Nord, à Alger ou à Casablanca, et poursuivre le combat depuis les colonies.
De l’autre, ceux qui veulent demander l’armistice, capituler, accepter les conditions d’Hitler. Et dans ce second camp, deux hommes très puissants : le maréchal Philippe Pétain, 84 ans, héros de la Première Guerre mondiale, vice-président du Conseil, et le général Maxime Weygand, commandant en chef des armées. Pétain répète que la France est vaincue et qu’il faut arrêter le massacre. Il se dit prêt à prendre la direction du pays et à négocier.
Autour de lui, une majorité de ministres bascule dans son camp. Il faut comprendre aussi ce que ressentent les Français et les Britanniques l’un envers l’autre en ce mois de juin 1940. Ce n’est pas de la fraternité, mais de la méfiance, de la rancœur accumulée. Les Français accusent les Britanniques de ne pas avoir envoyé assez d’avions, assez de troupes.
Ils leur reprochent l’évacuation de Dunkerque, perçue comme une fuite, un abandon. De leur côté, les Britanniques commencent à douter de la volonté française de se battre. Ils regardent avec inquiétude les généraux français qui parlent de capitulation. Ces deux peuples alliés depuis 1914 ne se font plus confiance en juin 1940.
Et c’est dans ce climat de suspicion mutuelle, sur ce fond de défaite et de trahison pressentie, qu’un homme cherche une idée capable de tout renverser. Cet homme s’appelle Jean Monnet. Fonctionnaire français basé à Londres depuis 1939, coordonnateur des achats d’armement pour les Alliés, Monnet est un homme de dossiers et de solutions. Il pense en termes de structures, d’institutions, de mécanismes.
Devant l’effondrement de la France, il conçoit quelque chose d’absolument radical : si la France ne peut plus se battre seule, alors il faut la fusionner avec ceux qui peuvent encore se battre. Une union totale avec la Grande-Bretagne. Pas une alliance, pas un traité. Une union, une fusion complète des deux États.
Le 15 juin au soir, Monnet rencontre à Londres Charles de Gaulle. De Gaulle est sous-secrétaire d’État à la Défense depuis le 6 juin seulement. Il a 49 ans. Il est grand, raide, froid.
Il est venu à Londres plusieurs fois ces dernières semaines pour plaider la cause de la France auprès des Britanniques, pour demander des avions, des chars, des soldats. Il sait mieux que personne dans quel état se trouve la France. Quand Monnet lui expose son projet d’union franco-britannique, de Gaulle l’écoute. Sa première réaction est une boutade.
Il se tourne vers Monnet et lui dit :
« Monsieur Monnet, voulez-vous marier le président Lebrun au roi George VI ? »
Une image absurde pour dire que le projet lui semble absurde. Marier deux pays qui n’ont pas grand-chose en commun au moment précis où l’un des deux s’effondre. Ce n’est pas sérieux, c’est de la politique-fiction.
Mais de Gaulle continue d’écouter, et quelque chose change dans son regard. Il comprend que même si ce projet est irréaliste à long terme, même s’il ne croit pas une seconde à la fusion permanente de la France et du Royaume-Uni, il peut servir à quelque chose d’immédiat. Si cette proposition est transmise à Bordeaux ce soir, si Reynaud peut l’annoncer à ses ministres, elle peut changer le rapport de force au sein du gouvernement. Elle peut redonner espoir à ceux qui veulent continuer la guerre.
Elle peut couper l’herbe sous le pied de Pétain. Elle peut empêcher l’armistice. Pas pour toujours, juste pour 48 heures. Et en 48 heures, tout peut changer.
De Gaulle accepte d’en parler à Churchill. Le matin du 16 juin 1940, les choses s’accélèrent à une vitesse vertigineuse. De Gaulle, Monnet, René Pleven, Charles Corbin, l’ambassadeur de France à Londres, et le général Edward Spears, représentant personnel de Churchill auprès du gouvernement français, se mettent au travail. Ils rédigent un texte qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire moderne : la déclaration d’union franco-britannique.
Le texte est court, mais son contenu est explosif. Il prévoit que la France et le Royaume-Uni ne seront plus à l’avenir deux nations distinctes, mais une seule union franco-britannique. Que tout citoyen français jouira immédiatement de la citoyenneté britannique, que tout sujet britannique deviendra citoyen français. Que les deux pays formeront un parlement commun, un gouvernement commun, une armée commune.
Que leurs ressources naturelles seront mises en commun, que leurs finances seront gérées ensemble. En clair, c’est la fin de la France comme État souverain séparé, et la fin du Royaume-Uni comme État souverain séparé. Les deux pays disparaissent pour renaître ensemble sous une nouvelle forme. De Gaulle porte ce texte devant Churchill.
Churchill est un homme politique extraordinaire, capable d’enthousiasmes soudains et de décisions rapides. Il lit le texte. Il y voit la possibilité de maintenir la flotte française hors des mains allemandes, ce qui est son obsession depuis des semaines. Si la France est fusionnée avec le Royaume-Uni, la flotte française devient automatiquement la flotte alliée.
Elle ne peut pas être livrée à Hitler. Pour Churchill, c’est une raison suffisante pour tenter le coup. Il convoque son cabinet en urgence à Downing Street. Le cabinet britannique approuve le projet.
Il est 15h30. De Gaulle attend dans une pièce voisine avec les autres Français. À 16h30, de Gaulle prend le téléphone. Il appelle Paul Reynaud à Bordeaux.
Reynaud est dans son bureau, épuisé, sous pression de toutes parts. De Gaulle lui lit le texte de la déclaration. Les premiers mots qu’il prononce laissent Reynaud sans voix :
« Je viens de voir Churchill, il y a quelque chose d’énorme en préparation. »
Reynaud écoute, et quelque chose se rallume dans ses yeux.
Il dit à de Gaulle que cette proposition peut tout changer, qu’il va la présenter au conseil des ministres, qu’avec cela dans les mains, il croit pouvoir tenir la situation. Il annule une réunion prévue et prépare son intervention. Ce qui se passe ensuite à Bordeaux est l’une des scènes les plus étranges et les plus dramatiques de toute la Seconde Guerre mondiale. Reynaud convoque ses ministres.
Il leur expose le projet d’union franco-britannique. Il leur dit que Churchill est prêt à signer. Il leur dit que cette union peut sauver la France. Et là, dans cette salle, quelque chose se brise.
La majorité des ministres rejettent la proposition avec violence. Certains la trouvent humiliante, d’autres la trouvent irréaliste. Le général Weygand dit que c’est une blague. Pétain dit que s’unir à la Grande-Bretagne, c’est fusionner avec un cadavre.
Il pense, à tort, que la Grande-Bretagne sera vaincue dans les semaines suivantes. Il préfère une France vassale d’Hitler à une France unie à des Britanniques qu’il juge condamnés. Camille Chautemps, vice-président du Conseil, propose une alternative perverse : demander à Hitler ses conditions d’armistice juste pour voir, juste pour savoir. Si ces conditions sont inacceptables, alors on pourra dire que c’est Hitler lui-même qui a refusé la paix, et la France continuera la guerre l’esprit en paix.
C’est un piège rhétorique, brillant et cynique. Il y a aussi dans la pièce une femme que l’histoire retient peu : Hélène de Portes, la maîtresse de Reynaud. Elle exerce sur lui une influence que ses proches jugent désastreuse. Ce soir-là, elle lui souffle à l’oreille que la France n’a pas à suivre Isabeau de Bavière, cette reine qui, en 1420, avait déshérité son propre fils pour livrer la France à l’Angleterre.
L’argument est faux historiquement, mais il touche quelque chose de profond. Reynaud vacille. Il sent la salle lui échapper. Il n’a plus la majorité.
Il est pris en tenaille. Ce soir-là, le 16 juin 1940 à Bordeaux, Paul Reynaud démissionne. Le président de la République, Albert Lebrun, le remplace par Pétain. Et Pétain commence immédiatement les démarches pour demander l’armistice.
À Londres, la nouvelle arrive comme un coup de massue. De Gaulle est encore dans les bureaux britanniques quand il apprend la démission de Reynaud. Le projet d’union franco-britannique est mort. Il n’a pas duré 24 heures.
Tout ce travail, toute cette énergie, ce texte extraordinaire rédigé en quelques heures, tout s’effondre parce qu’une majorité de vieillards épuisés et apeurés à Bordeaux a préféré la capitulation à l’aventure. Que pense vraiment de Gaulle de tout cela en ce soir du 16 juin ? Il faut être honnête : de Gaulle n’a jamais cru à l’union franco-britannique comme projet permanent. Dans ses Mémoires de guerre, écrites des années plus tard, il est explicite.
Il écrit que ni Churchill ni lui-même n’ont eu la moindre illusion sur la réalité de ce projet. Ce n’était pas une vision d’avenir, ce n’était pas un rêve politique. C’était un outil, un levier, une tentative désespérée d’empêcher l’armistice en donnant à Reynaud une arme capable de renverser le rapport de force au sein de son gouvernement. La proposition était réelle, le texte était réel, Churchill l’avait fait approuver par son cabinet.
Mais personne ne croyait sérieusement que la France et l’Angleterre allaient fusionner durablement. C’était un coup politique, pas un projet d’État. Ce que de Gaulle pense profondément, c’est une chose beaucoup plus simple et beaucoup plus grave. Il pense que la France ne peut pas disparaître dans une union avec qui que ce soit.
La France est la France. Elle a son histoire, sa langue, sa culture, ses intérêts propres. Elle peut s’allier, elle peut coopérer, mais elle ne se fond pas. Ce n’est pas de l’orgueil bête, c’est une conviction profonde sur ce qu’est une nation.
Et paradoxalement, c’est ce même homme qui va passer les quatre années suivantes à dépendre entièrement des Britanniques, à se battre depuis Londres, à utiliser les studios de la BBC, à recruter ses premiers soldats sur le sol britannique. Il a besoin des Britanniques comme jamais la France n’en a eu besoin, mais il refuse que cette dépendance devienne une absorption. Il y a une différence entre un allié et un patron. De Gaulle ne l’oubliera jamais.
Ce que l’histoire de ce 16 juin révèle aussi, c’est la nature réelle de la relation entre Churchill et de Gaulle. Les deux hommes se sont rencontrés plusieurs fois dans les semaines précédentes. Churchill est chaleureux, expansif, romantique dans sa vision de la guerre et de l’histoire. De Gaulle est froid, rigide, précis.
Churchill parle de la grandeur de la France avec émotion. De Gaulle parle des intérêts de la France avec calcul. Ce ne sont pas deux hommes qui se ressemblent. Mais en ce 16 juin, pendant quelques heures, ils ont travaillé ensemble dans la même direction.
Pas parce qu’ils partageaient le même rêve, parce qu’ils partageaient le même objectif immédiat : empêcher que la France ne soit livrée à Hitler. Il faut noter une chose importante. En avril 1941, lors d’une conférence de presse à Londres, un journaliste demande à de Gaulle si la France libre demeure dans l’esprit de la proposition d’union franco-britannique de juin 1940. De Gaulle répond :
« L’esprit de cette déclaration demeure.
Cet accord indique la voie loyale pour une collaboration entre les deux pays. »
Il ne renie pas le projet. Il en garde la partie qu’il peut garder : l’idée d’une collaboration loyale, franche, équilibrée entre la France et le Royaume-Uni. Pas la fusion, pas l’absorption.
La collaboration. En revanche, quand en avril 1945 un député britannique pose la même question à Churchill, lui demandant si l’union franco-britannique est encore d’actualité maintenant qu’on approche de la fin de la guerre, Churchill répond en deux mots :
« No, sir. »
La grande idée du 16 juin 1940 est bel et bien enterrée. Churchill lui-même, son principal promoteur d’un après-midi, n’en veut plus.
Le lendemain, 17 juin 1940, pendant que Pétain annonce à la radio depuis Bordeaux qu’il faut cesser le combat, de Gaulle est à Londres. Il n’a plus de fonction, plus de mandat, plus rien. Il est techniquement un militaire en rupture de ban, un officier qui a quitté son poste sans autorisation. Son nom ne dit rien au grand public.
Il n’est pas célèbre, pas populaire, pas riche, et il n’a pas d’armée. Le lendemain matin, le 18 juin, il va à la BBC et prononce un discours dans le micro. Il dit que la France a perdu une bataille, mais que la France n’a pas perdu la guerre. Il dit que rien n’est perdu parce que cette guerre est une guerre mondiale.
Il dit que la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. Dans les jours qui suivent, quelques centaines de Français répondent à cet appel. Ils rejoignent de Gaulle à Londres : des soldats, des marins, des aviateurs, quelques civils. Une poignée.
Rien comparé aux millions de soldats français qui ont déposé les armes. Mais de Gaulle construit à partir de cette poignée. Il signe avec Churchill, le 7 août 1940, les accords qui définissent le statut de la France libre. Ces accords sont importants précisément parce qu’ils ne fondent pas une fusion mais une alliance.
La France libre n’est pas une légion étrangère dans l’armée britannique. C’est une armée française alliée aux Britanniques, pas absorbée par eux. De Gaulle a insisté sur ce point avec une obstination qui a exaspéré les juristes britanniques, mais il a eu gain de cause. La France libre existera comme entité française, pas comme appendice de l’Empire britannique.
Ce discours du 18 juin, très peu de gens l’entendent ce soir-là. La BBC elle-même ne le diffuse qu’une seule fois. Aucun enregistrement n’est conservé. On ne sait même pas exactement quels mots de Gaulle a prononcés parce que les versions divergent.
Mais le geste est accompli. Et cet homme qui avait rédigé à la va-vite, en quelques heures, un texte de fusion franco-britannique auquel il ne croyait pas lui-même, ce même homme vient de faire quelque chose de beaucoup plus grand. Il vient de décider seul, sans mandat, sans argent, sans armée, que la France existait encore. Quelque part dans le refus, il y a une ironie profonde dans tout ça.
Le projet d’union franco-britannique a échoué parce que les Français de Bordeaux l’ont refusé. Mais l’échec de ce projet a produit quelque chose d’inattendu. Il a libéré de Gaulle. Reynaud démissionné, Pétain au pouvoir, l’armistice signé le 22 juin, plus rien ne retenait de Gaulle en France.
Plus de gouvernement à servir, plus d’ordres à obéir, plus de hiérarchie à respecter. Il était libre dans le sens le plus radical du terme. Libre de tout, y compris de la légalité. Et c’est cette liberté absolue, cette rupture totale avec tout ce qui existait avant, qui lui a permis de faire ce que personne d’autre n’a fait ce soir-là : monter devant un micro et dire que la France continuait.
Voilà ce que de Gaulle a vraiment pensé du plan de Churchill. Il l’a jugé utile, il l’a utilisé, il l’a porté à bout de bras pendant quelques heures. Et quand il a échoué, il n’en a pas fait un deuil, parce qu’il n’y avait jamais cru comme à une fin en soi. Ce qui comptait pour lui n’était pas la fusion avec la Grande-Bretagne.
Ce qui comptait, c’était d’empêcher la capitulation, d’acheter du temps, de garder la France dans la guerre. Le moyen avait échoué. Alors il a trouvé un autre moyen : un micro, un discours, et une conviction que parfois, dans les moments les plus sombres, un seul homme debout peut changer le cours de l’histoire, si cet homme refuse de s’asseoir. Il reste une question que l’on peut se poser honnêtement.
Si le projet d’union franco-britannique avait réussi, si Reynaud l’avait fait adopter par son conseil des ministres, si la France et le Royaume-Uni s’étaient effectivement fusionnés en juin 1940, qu’est-ce qui se serait passé ? Peut-être que de Gaulle ne serait jamais devenu de Gaulle. Peut-être que son appel du 18 juin n’aurait jamais eu lieu, puisque la France serait restée dans la guerre par d’autres moyens. Peut-être que l’histoire aurait pris un tout autre cours.
Mais l’histoire ne prend jamais le chemin qu’on lui a préparé. Elle prend le chemin des hommes qui refusent ce qu’on leur propose et qui inventent autre chose. Et ce soir de juin 1940, l’homme qui a refusé n’était pas Pétain. Ce n’était pas Reynaud.
C’était de Gaulle. Qui a refusé l’armistice, qui a refusé la défaite, qui a refusé de rentrer en France et d’obéir, et qui a tout misé sur une conviction simple, absurde et finalement juste : que la France ne meurt pas.


