Le 10 juin 1942, à quelques kilomètres au sud de Tobrouk, un jeune capitaine français rassemble ses hommes derrière un parapet de sable. Le vent soulève une poussière fine qui colle à la gorge et brouille la vue. Autour d’eux, sur trois cent soixante degrés, des chars allemands et italiens tiennent le terrain, moteurs au ralenti, prêts à ouvrir le feu au moindre mouvement suspect. L’eau manque depuis des jours.

Les munitions aussi. Certains légionnaires n’ont même plus de quoi remplir leurs gourdes à moitié. Dans quelques minutes, cet homme devra conduire ses troupes à travers un champ de mine à peine balisé, en pleine nuit, sous le feu ennemi, pour tenter de rejoindre les lignes alliées à une quinzaine de kilomètres de là. Il n’a aucune certitude d’y parvenir.
Certains de ses camarades ne reverront jamais le soleil se lever. Il ignore encore que trente ans plus tard, il dirigera le gouvernement de la France depuis l’hôtel Matignon. Cette nuit-là, à Bir Hakeim, il ne pense qu’à une seule chose : sortir vivant et faire sortir ses hommes vivants avec lui. Pour comprendre comment ce capitaine a atterri dans ce trou de sable au milieu du désert, il faut revenir vingt-six ans en arrière.
Pierre Messmer est né le 20 mars 1916 à Vincennes, aux portes de Paris, dans une famille d’industriels aisés d’origine alsacienne. Ses ancêtres avaient quitté l’Alsace après son annexion par l’Empire allemand en 1871 plutôt que de vivre sous administration allemande. Un choix qui en dit long sur l’attachement viscéral de cette famille à l’idée de la France, transmis presque naturellement au jeune Pierre. Rien dans son enfance bourgeoise et studieuse ne laisse deviner un destin de soldat.
C’est un garçon sérieux, méthodique, plutôt attiré par le droit et l’administration que par les armes. Il obtient un doctorat en droit en 1938, se forme à l’École nationale de la France d’outre-mer où l’on prépare les futurs cadres de l’empire colonial, et décroche même un diplôme de l’École des langues orientales. Le genre de parcours qui mène tout droit vers un poste de fonctionnaire colonial respectable dans un bureau frais, quelque part entre Dakar et Hanoï, avec costume clair et ventilateur au plafond. En 1939, à la veille de la guerre, il entre à l’École d’administration des colonies, poursuivant méthodiquement ce tracé tout tracé.
La même année, il est mobilisé comme sous-lieutenant de réserve, affecté au 12e régiment de tirailleurs sénégalais. Il a vingt-trois ans, un doctorat en poche et absolument aucune envie de faire carrière dans l’armée. La guerre, pourtant, ne va pas lui laisser le choix et va faire de ce futur haut fonctionnaire un combattant qui ne raccrochera plus jamais complètement. Quand l’Allemagne envahit la France au printemps 1940, tout s’effondre en quelques semaines, dans une débâcle que personne n’avait imaginée aussi rapide.
Le 17 juin, le maréchal Pétain annonce à la radio qu’il faut cesser le combat. Pour beaucoup de soldats épuisés, harassés par des semaines de retraite, c’est un soulagement immense. Pour Messmer, c’est une déclaration de guerre personnelle. Il refuse d’admettre que tout est fini, que le pays qui l’a formé doive s’incliner devant l’occupant sans même achever le combat outre-mer.
Avec son ami le lieutenant Jean Simon, il descend jusqu’à Marseille, bien décidé à continuer la guerre ailleurs, n’importe où, tant que ce n’est pas sous l’autorité de Vichy. Les deux hommes ont besoin d’un bateau et n’en ont aucun. Le port grouille de policiers chargés précisément d’empêcher ce genre de fuite. Grâce à la complicité d’un commandant de la marine marchande nommé Vuillemin, prêt à risquer sa propre carrière, ils parviennent à se faire embaucher comme simples matelots à bord d’un cargo italien, le Capo Olmo, qui s’apprête à quitter le port dans un convoi surveillé.
Deux officiers français déguisés en hommes d’équipage sur un navire appartenant à une puissance ennemie, en pleine zone de guerre, avec pour seul objectif de rallier l’Angleterre sans se faire démasquer par un contrôle de routine. Le pari est absurde, presque suicidaire sur le papier. Il fonctionne pourtant, jour après jour, traversée sous tension. En juillet 1940, Pierre Messmer débarque enfin sur le sol britannique.
Il n’a pas encore vingt-cinq ans. Il vient de traverser une bonne partie de la Méditerranée sur le pont d’un cargo ennemi. Et il n’a pas la moindre idée de ce qui l’attend. Ce qui l’attend, c’est un homme : le général de Gaulle.
Et une promesse, celle d’une France qui continue le combat depuis Londres avec les moyens du bord, quelques milliers d’hommes, quelques dizaines d’avions et une obstination sans faille. À Londres, Messmer s’engage sans hésiter dans les forces françaises libres. Cette poignée d’hommes que beaucoup à l’époque considèrent comme une bande d’illuminés sans armée, sans territoire et sans avenir. Il demande et obtient d’être affecté à la 13e demi-brigade de Légion étrangère, la 13e DBLE, une unité formée quelques mois plus tôt pour l’expédition de Norvège et qui va devenir légendaire au fil de la guerre.
Chef de section à la troisième compagnie sous les ordres du capitaine Jacques de Lamaze, il participe dès septembre 1940 aux opérations de Dakar, une tentative de rallier l’Afrique occidentale française à la France libre qui tourne court face à la résistance déterminée des forces fidèles à Vichy, avec des tirs échangés entre navires français des deux camps au large du port. L’échec est amer, humiliant même, mais il n’entame pas la détermination de Messmer. Quelques mois plus tard, en novembre, la 13e DBLE participe à la prise du Gabon, cette fois avec succès, chassant l’administration vichyste de Libreville. La France libre commence enfin à exister sur la carte, pas seulement dans les discours radiodiffusés depuis les studios de la BBC.
C’est en 1941, sur le front d’Érythrée, dans une chaleur écrasante et un relief montagneux qui épuise les hommes autant que les combats eux-mêmes, que Messmer se révèle vraiment comme officier de combat. Sa section, déjà éprouvée par des semaines d’engagements difficiles contre les troupes italiennes retranchées, reçoit l’ordre de s’emparer d’une position fortifiée que les militaires appellent Grand Willy. Dans la nuit du 13 au 14 mars 1941, malgré la fatigue et les pertes accumulées, malgré des hommes qui tiennent à peine debout, plus par discipline que par force physique, Messmer mène ses légionnaires à l’assaut sous couvert de l’obscurité et prend la position. Moins d’un mois plus tard, le 8 avril à Massaoua, port stratégique sur la mer Rouge tenu farouchement par la garnison italienne, il s’illustre à nouveau.
À la mitraillette et à la grenade, par une manœuvre habile menée sous le feu croisé des mitrailleuses ennemies, il enlève deux fortins solidement armés, capture trois officiers et soixante-dix marins italiens qui déposent les armes devant une poignée de légionnaires épuisés mais déterminés. Deux fois cité à l’ordre de l’armée pour ses actions, il reçoit la croix de la Libération des mains du général de Gaulle en personne au camp de Castina, en Palestine. Une distinction que seuls mille trente-huit compagnons recevront au total durant toute la guerre. Un cercle si restreint qu’il rassemble à la fin du conflit moins de noms qu’une seule promotion de Saint-Cyr.
Il n’a pas encore vingt-cinq ans révolus. Il porte déjà l’une des décorations les plus rares et les plus prestigieuses de la France libre. Après l’Érythrée vient la Syrie, à l’été 1941. Un épisode que peu de vétérans de la France libre aiment raconter en détail, car il tranche avec l’héroïsme classique des combats contre l’Axe.
Là-bas, sur ordre de Churchill autant que de de Gaulle, les soldats français libres affrontent d’autres soldats français restés fidèles à Vichy, sous les ordres du général Dentz, dans une guerre fratricide absurde où des hommes qui portaient le même uniforme deux ans plus tôt s’entretuent désormais sur ordre de deux gouvernements rivaux, chacun revendiquant d’incarner la vraie France. Les combats sont brefs mais amers, chargés d’une culpabilité que beaucoup de vétérans garderont toute leur vie. Messmer traverse cette période sans en tirer la moindre fierté particulière, mais il en sort promu capitaine en septembre 1941. Le grade qu’il porte encore l’année suivante dans le désert de Libye, quand son destin croise celui d’un nom qui va marquer durablement l’histoire militaire française : Bir Hakeim.
Au printemps 1942, la guerre du désert atteint un point critique. Le maréchal allemand Erwin Rommel, à la tête de l’Afrika Korps, surnommé le Renard du désert jusque dans la presse alliée, prépare une offensive destinée à percer la ligne de défense britannique de Gazala et à foncer vers l’Égypte, vers le canal de Suez, vers une victoire totale en Afrique du Nord qui livrerait tout le Moyen-Orient aux forces de l’Axe. À l’extrémité sud de cette ligne, isolée au milieu du désert, sans aucune protection naturelle sur des kilomètres à la ronde, un point d’appui tient une position stratégique absolument déterminante. Bir Hakeim, un ancien fort ottoman à moitié enseveli sous le sable, sans aucune source d’eau digne de ce nom, malgré son nom qui signifie littéralement « le puits du sage ».
Si cette position tombe rapidement, tout le flanc sud de la ligne alliée s’effondre et Rommel peut déborder les Britanniques sans coup férir. Sa garnison compte environ trois mille sept cents hommes de la 1re brigade française libre, commandée par le général Marie-Pierre Kœnig. Des légionnaires de la 13e DBLE, des tirailleurs coloniaux venus d’Afrique subsaharienne et du Pacifique, des marins fusiliers, des volontaires venus de toute l’Europe occupée, des Espagnols républicains réfugiés après la victoire de Franco, et même des volontaires juifs ayant fui l’Allemagne ou l’Europe de l’Est. Tous réunis sous le même uniforme et un même insigne, retranchés derrière des kilomètres de champs de mines et de barbelés qu’ils ont eux-mêmes posés à la pelle, sous un soleil qui dépasse allègrement les quarante degrés à l’ombre, quand il existe la moindre ombre.
C’est peut-être là, dans ce petit périmètre de sable, que la France libre ressemble le plus fidèlement à ce qu’elle prétend incarner : une nation qui continue le combat avec ce qu’il lui reste, sans distinction d’origine. Le 26 mai 1942, Rommel lance son offensive. Il pense pouvoir balayer Bir Hakeim en quelques heures à peine, comme un simple obstacle mineur sur la route de Tobrouk. Une formalité avant la vraie bataille.
Il se trompe lourdement, et cette erreur de jugement va lui coûter des jours précieux. Les Français libres tiennent jour après jour. Les Stukas allemands bombardent la position en piqué, sirènes hurlantes. Les canons italiens et allemands pilonnent les tranchées sans relâche.
Et pourtant, les défenseurs ne cèdent pas un mètre de terrain. Messmer, qui commande une compagnie du 3e bataillon de la Légion, se retrouve chargé d’une mission particulièrement périlleuse au plus fort du siège : relever au contact direct de l’ennemi, sous le feu, une autre compagnie qui vient d’être durement éprouvée par les assauts répétés, décimée au point de ne plus pouvoir tenir sa portion de ligne. Dans le chaos des tranchées à moitié effondrées par les bombardements, au milieu des cadavres qu’on n’a même plus le temps d’évacuer correctement, il parvient à maintenir l’intégrité de la position malgré des vagues d’assaut d’une violence inouïe, répétées parfois plusieurs fois dans la même journée. Autour de lui, des hommes tombent blessés ou tués sur place.
D’autres, à court de munitions, se battent presque à main nue ou à la baïonnette. Mais la ligne tient, coûte que coûte. À plusieurs reprises durant le siège, Rommel lui-même envoie des ultimatums au général Kœnig, sommant la garnison de se rendre pour épargner, dit-il, des vies inutiles. Le troisième de ces messages, daté du 3 juin 1942, restera dans les archives comme la preuve écrite de l’agacement grandissant du maréchal allemand face à une résistance qu’il n’avait absolument pas anticipée.
Kœnig refuse à chaque fois, sans même toujours prendre la peine de répondre formellement. Les jours passent et la situation à l’intérieur du réduit se détériore méthodiquement, sans espoir immédiat de ravitaillement extérieur. L’eau est rationnée à un litre par homme et par jour, sous un soleil qui rend chaque geste douloureux et chaque respiration pénible. Les vivres s’épuisent.
Les hommes maigrissent à vue d’œil. Les obus pleuvent. Les assauts de la division blindée italienne Ariete, envoyée en masse contre les défenses françaises à plusieurs reprises, sont repoussés à chaque tentative, laissant des carcasses de chars fumantes accrochées aux barbelés extérieurs comme autant de trophées macabres. À l’extérieur du réduit, la nouvelle de cette résistance inattendue commence à circuler dans les états-majors alliés, puis dans la presse internationale, de Londres jusqu’à New York.
Au milieu du désert libyen, une poignée de Français, ceux-là mêmes que certains croyaient définitivement vaincus et humiliés depuis 1940, tient tête à l’armée la plus redoutée d’Afrique du Nord, jour après jour, sans faiblir. Bir Hakeim devient en quelques jours à peine bien plus qu’une simple position défensive isolée dans le sable : un symbole que la France libre attendait désespérément depuis deux longues années d’exil et de doute. Mais tenir un symbole ne suffit pas à nourrir des hommes ni à remplacer des obus qui manquent cruellement. Le 10 juin, après seize jours de siège ininterrompus sans un seul jour de répit, l’étau se resserre définitivement autour du réduit.
Rommel concentre désormais l’essentiel de ses forces disponibles contre Bir Hakeim, bien décidé à en finir une bonne fois pour toutes avant de reprendre sa marche vers l’Égypte. Conscient que chaque jour perdu ici profite directement aux Britanniques en train de se réorganiser, le général Kœnig comprend que la position ne peut plus tenir bien longtemps sans céder complètement, et que le sacrifice supplémentaire de ces hommes n’aurait plus aucun sens stratégique, désormais que leur résistance a déjà rempli son objectif principal : retarder Rommel suffisamment pour permettre aux forces britanniques de se replier en bon ordre vers l’Égypte plutôt que de se faire encercler et détruire. L’ordre tombe dans la soirée, transmis de bouche à oreille dans les tranchées épuisées. La garnison va tenter une sortie de vive force, de nuit, à travers les lignes ennemies, en direction du sud-est, vers les positions britanniques les plus proches.
À travers un no man’s land que personne n’a jamais traversé de nuit sous ce niveau de feu ennemi. C’est cette nuit-là, celle du 10 au 11 juin 1942, que Messmer rassemble sa compagnie derrière le parapet de sable. L’opération n’a rien d’une retraite ordonnée sur une route dégagée et sécurisée. Il faut d’abord traverser dans l’obscurité la plus totale, sans lune ce soir-là, un champ de mine que les sapeurs tentent de baliser à la hâte avec des bandes de tissu blanc à peine visibles dans le noir.
Puis franchir à pied, ou entassés sur les rares véhicules encore en état de rouler après des semaines de bombardements, plusieurs kilomètres de terrain complètement découvert, directement exposés aux mitrailleuses et à l’artillerie ennemies, qui ouvrent le feu dès les premières minutes de l’opération. Alertés par le bruit des moteurs et les premières explosions de mines, les Allemands illuminent le ciel. Des colonnes entières se dispersent dans le noir, désorientées par le fracas des tirs et les fusées éclairantes qui transforment soudain la nuit en plein jour aveuglant. Des compagnies perdent le contact les unes avec les autres.
Certains groupes se retrouvent complètement isolés au milieu du no man’s land, sans savoir dans quelle direction se trouve le salut. Des volontaires restent en arrière pour couvrir la sortie de leurs camarades, au prix de leur propre liberté, parfois de leur propre vie. Cinq légionnaires et leurs sous-officiers, restés au fort pour retarder l’ennemi le temps que les autres s’échappent, disparaissent cette nuit-là et ne seront jamais revus par leurs compagnons d’armes. Messmer traverse ce chaos avec sa compagnie, au milieu des explosions et des tirs croisés qui zèbrent l’obscurité, sans jamais savoir si l’homme à côté de lui sera encore vivant à l’aube, ni même s’il verra lui-même le lever du soleil.
Sur les environ trois mille sept cents hommes qui défendaient Bir Hakeim, plus de deux mille cinq cents parviennent finalement à rejoindre les lignes alliées cette nuit-là et le lendemain matin, exténués, déshydratés, couverts de sable et de poussière, mais vivants. Le reste est tué, blessé ou capturé dans la confusion de cette nuit interminable. Pour l’état-major allié comme pour l’opinion publique britannique et américaine, la nouvelle tombe comme une déclaration presque inespérée. La France combattante n’est pas un simple slogan de propagande diffusé depuis un studio de la BBC.
Elle vient de tenir seize jours contre Rommel dans le sable, sans autre choix que la victoire ou l’anéantissement, et elle a réussi à s’extraire du piège presque intacte. Bir Hakeim entre dans la légende militaire française avant même que la guerre ne soit à moitié terminée. Cette résistance de seize jours a un effet direct sur la suite de la campagne. Elle retarde suffisamment Rommel pour permettre aux Britanniques de se réorganiser et de remporter, un mois plus tard à peine, la première bataille d’El Alamein.
Celle qui commence à faire basculer durablement la guerre du désert en faveur des Alliés. Le prix payé reste lourd. Parmi les morts figure notamment le commandant Félix Broche, qui dirigeait le premier bataillon du Pacifique formé à Sydney par des volontaires venus de Nouvelle-Calédonie et de Tahiti. Preuve supplémentaire que cette bataille du désert avait rassemblé des hommes venus de littéralement tous les points du globe encore libre.
Aujourd’hui encore, si vous marchez le long de la Seine à Paris, entre le quai de Grenelle et le 16e arrondissement, vous traverserez un pont qui portait autrefois le nom de pont de Passy et qui fut rebaptisé pont de Bir-Hakeim le 18 juin 1949, en présence du général de Gaulle lui-même, pour le neuvième anniversaire de son appel du 18 juin. La station de métro voisine changea aussi de nom la même année. Peu de voyageurs pressés qui empruntent cette station chaque matin savent qu’en marchant, ils foulent la trace d’un nom de désert, celui d’un point d’eau désaffecté à cinquante kilomètres de la Méditerranée, où un jeune capitaine nommé Pierre Messmer a bien failli laisser sa vie. Quatre mois plus tard, en octobre 1942, Messmer se retrouve de nouveau au cœur d’une bataille décisive, celle d’El Alamein, ce point du désert égyptien où les Alliés vont enfin briser durablement l’avancée de Rommel après des mois de va-et-vient épuisants sur des centaines de kilomètres de sable.
Dans la nuit du 23 au 24 octobre, il entraîne sa compagnie à l’assaut d’une position ennemie solidement défendue que les cartes militaires désignent sous le nom de Nag Rala, infligeant de lourdes pertes à l’adversaire au terme d’un combat rapproché mené une fois de plus dans l’obscurité. Puis vient la campagne de Tunisie au début de l’année 1943, qui achève de chasser définitivement les forces de l’Axe du continent africain, après des mois de combats acharnés dans un relief montagneux bien différent du désert plat qu’il connaissait jusque-là. En juillet de la même année, alors que la 13e DBLE savoure enfin une accalmie méritée après trois ans de campagnes ininterrompues, Messmer est envoyé en mission bien loin du désert, direction les Antilles françaises, où une agitation militaire et civile importante secoue la Martinique et la Guadeloupe, restées fidèles au régime de Vichy jusqu’à cette date tardive de la guerre, sous l’autorité contestée de l’amiral Robert, un homme qui refuse obstinément de rallier la France libre alors même que les forces alliées contrôlent déjà une bonne partie du globe. Une mission d’un tout autre genre, faite de négociations et de tractations politiques plutôt que d’assauts nocturnes, pour cet homme qui, quelques mois plus tôt seulement, se battait encore à la mitraillette dans le sable libyen.
En 1944, Messmer rejoint l’état-major du général Kœnig, désormais commandant en chef des forces françaises de Grande-Bretagne et des forces françaises de l’intérieur. Un poste qui le place au centre névralgique de la préparation du débarquement. Il débarque en Normandie dans le sillage de l’invasion alliée, traversant une campagne de France qu’il connaît finalement assez peu, lui qui s’est battu presque exclusivement outre-mer depuis 1940. Puis vient le 24 août 1944, ce qu’il décrira lui-même bien plus tard dans ses mémoires comme le plus beau jour de sa vie.
L’entrée dans Paris libérée à la tête d’un détachement de forces françaises de l’intérieur, promu commandant pour l’occasion. La foule en délire, les drapeaux ressortis des caves après quatre ans, les cloches qui sonnent enfin après un silence forcé qui semblait ne jamais devoir finir, des inconnus qui embrassent des soldats fatigués et poussiéreux comme s’ils retrouvaient un frère perdu. Et pourtant, derrière cette liesse presque irréelle, Messmer partage avec son ami de toujours Hubert Germain un sentiment plus amer qu’il n’exprimera que des décennies plus tard. « On a retrouvé la France, dira-t-il en substance, mais pas tout à fait les Français.
» Comme si la joie du jour ne pouvait pas totalement effacer le souvenir de tous ceux qui avaient choisi une toute autre voie pendant les quatre années d’occupation. Quelques mois plus tard, en octobre 1944, plutôt que de se satisfaire d’un poste d’état-major confortable à l’arrière, loin du danger, Messmer demande et obtient d’être renvoyé au front, cette fois dans les Vosges, où les combats se poursuivent durement dans le froid et la neige contre une armée allemande qui recule mais ne s’effondre toujours pas. Le 11 novembre 1944, place de l’Étoile à Paris, jour symbolique s’il en est, le général de Gaulle en personne lui remet la Légion d’honneur devant la tombe du soldat inconnu. On pourrait croire que l’histoire s’arrête là, sur cette image d’un héros de guerre couvert de décorations, prêt à raccrocher l’uniforme pour de bon et à couler des jours tranquilles derrière un bureau parisien.
Ce serait oublier que la guerre pour la France ne se termine pas vraiment en mai 1945, loin de là. Il lui reste une colonie entière à des milliers de kilomètres de là, en pleine ébullition politique et militaire. Et Messmer va s’y retrouver plongé jusqu’au cou, dans des circonstances qui manquent cette fois de lui coûter définitivement la vie. Début janvier 1945, le ministère des Colonies rappelle Messmer à son service, considérant que son expérience de terrain et sa connaissance des langues orientales en font un candidat idéal pour la tâche qui s’annonce.
On l’envoie à Calcutta, en Inde britannique, avec pour mission de préparer une liaison militaire et administrative en vue de la libération de l’Indochine française, alors occupée de fait par les Japonais depuis plusieurs années, sous couvert d’une administration coloniale vichyste qui a choisi la collaboration plutôt que la rupture. Le 9 mars 1945, un coup de force japonais brutal balaie ce qui restait de cette autorité française sur place, internant les fonctionnaires et les militaires français dans des conditions souvent effroyables. Puis le 15 août 1945, le Japon capitule après Hiroshima et Nagasaki. La France, depuis Londres puis Paris, veut réaffirmer au plus vite sa souveraineté sur l’Indochine avant que d’autres puissances ou d’autres mouvements locaux ne s’installent durablement dans le vide de pouvoir laissé par la défaite japonaise.
Deux hommes sont chargés de représenter en urgence le gouvernement provisoire français sur place, avant même l’arrivée d’un haut-commissaire officiel. Jean Sainteny, parachuté en Cochinchine dans le sud, et Pierre Messmer, désormais promu commandant, parachuté sur le Tonkin dans le nord du pays, fin août 1945. Accompagnés de deux hommes seulement, sans réel soutien logistique derrière eux. La mission tourne au désastre presque immédiatement dès l’atterrissage sur un sol qu’aucun des trois hommes ne maîtrise vraiment.
Messmer et ses compagnons sont capturés par les forces du Việt Minh, le mouvement communiste et nationaliste vietnamien qui vient tout juste de proclamer l’indépendance du pays sous la direction d’Hô Chi Minh, quelques jours seulement avant leur arrivée. L’un de ces deux compagnons d’infortune meurt en captivité, épuisé par les conditions de détention et l’absence totale de soins. Messmer, lui, survit, mais dans des conditions effroyables. Promené de village en village à travers la jungle humide et les rizières du Tonkin, parfois enfermé dans une cage de bambou comme un animal de foire, exhibé aux populations locales pendant que la propagande du Việt Minh le déclare purement et simplement mort, sans doute pour éviter toute négociation ou toute pression diplomatique française en sa faveur.
Pendant deux mois, officiellement aux yeux du monde, le capitaine de Bir Hakeim, le compagnon de la Libération décoré par de Gaulle lui-même sur le sable de Palestine, n’existe plus. Sa famille en France ignore tout de son sort réel. Il ne doit finalement la vie qu’à une patrouille de soldats chinois présents dans le nord du Vietnam dans le cadre du désarmement des troupes japonaises conformément aux accords de Potsdam, qui le retrouvent par un pur hasard de patrouille dans un état de santé déplorable, maigri, couvert de plaies, et permettent enfin son évacuation vers un lieu sûr. Il rejoint la mission française à Hanoï, puis rentre en France à la fin de l’année 1945, méconnaissable, à reconstruire une seconde fois, pièce par pièce, ce que la guerre venait, une seconde fois en cinq ans, de manquer de lui arracher définitivement.
Deux fois en cinq ans, cet homme a regardé la mort en face. Une première fois dans le sable d’un désert libyen, entre les mains de Rommel. Une seconde fois dans une cage de bambou, entre les mains du Việt Minh, officiellement porté disparu, presque enterré vivant par la propagande adverse. Et pourtant, à chaque fois, il revient.
C’est peut-être là que se trouve la vraie clé pour comprendre l’homme qu’il va devenir dans les décennies suivantes. Démobilisé en 1946, Messmer ne raccroche pas pour autant avec l’Indochine, qui a pourtant failli le voir mourir. Il devient secrétaire général du comité interministériel chargé du dossier indochinois, puis, entre 1947 et 1948, directeur de cabinet du haut-commissaire de France sur place, Émile Bollaert, aux premières loges des négociations franco-vietnamiennes menées à Dalat et à Fontainebleau. Des négociations qui échouent les unes après les autres et précipitent le pays vers une guerre longue et sanglante qu’il observe se dérouler, impuissant, lui qui avait pourtant plaidé pour davantage de souplesse sur la question de la Cochinchine.
Sa carrière bascule ensuite vers l’Afrique. Commandant du cercle de l’Adrar en Mauritanie entre 1950 et 1952, une région désertique aussi rude à sa manière que le Sahara libyen qu’il avait connu dix ans plus tôt. Puis gouverneur de ce même territoire jusqu’en 1954, puis gouverneur de la Côte d’Ivoire jusqu’en 1956. Il passe un temps par le cabinet de Gaston Defferre, ministre de la France d’outre-mer, avant de devenir haut-commissaire de la République au Cameroun de 1956 à 1959, une période marquée par une répression sévère du mouvement indépendantiste local, l’Union des populations du Cameroun, à travers une stratégie de contre-insurrection directement inspirée des méthodes déjà employées en Indochine.
Puis en Afrique équatoriale française, puis enfin en Afrique occidentale française jusqu’en 1959. Poste après poste, colonie après colonie, Messmer est associé à l’une des transformations les plus profondes de l’histoire française du XXe siècle : la décolonisation, qu’il accompagne, organise et parfois impose depuis son bureau de haut fonctionnaire, avec la même discipline froide et méthodique qui l’avait fait tenir seize jours dans le sable de Bir Hakeim sans jamais céder un mètre de terrain. En Afrique occidentale française, il travaille notamment à la mise en œuvre de la loi-cadre Defferre, qui prépare méthodiquement l’autonomie interne des territoires africains avant leur indépendance complète au tournant des années 1960. Un processus que la France mènera finalement de façon relativement plus pacifique que d’autres puissances coloniales européennes de la même époque.
En 1959, un vieil homme qu’il connaît bien reprend les rênes de la France. Charles de Gaulle, redevenu chef de l’État avec l’avènement de la Ve République dans le contexte tendu de la crise algérienne et des risques de guerre civile qui planent alors sur le pays, se souvient parfaitement du jeune capitaine décoré à Castina en 1941 et de l’homme qui est entré dans Paris libéré trois ans plus tard à la tête de ses hommes, sous les acclamations d’une foule qui ne savait pas encore tout ce qu’il avait traversé pour en arriver là. En 1960, de Gaulle nomme Messmer ministre des Armées. Le poste, en pleine guerre d’Algérie marquée par les tentatives de putsch des généraux et en pleine construction de la force de dissuasion nucléaire française, est l’un des plus exposés et des plus sensibles du gouvernement.
Celui où la moindre erreur peut coûter cher à la stabilité même du régime naissant. Messmer va l’occuper pendant près de dix années consécutives, jusqu’en 1969, un record de longévité pour ce ministère sous la Ve République qui ne sera jamais égalé par la suite. Il supervise la fin difficile de la guerre d’Algérie et le rapatriement de centaines de milliers de personnes, la réorganisation complète de l’armée française après le retrait des colonies et la fin de la conscription outre-mer, et la mise en service des premiers sous-marins et bombardiers capables de porter l’arme atomique française. Cette fameuse force de frappe voulue par de Gaulle comme garantie ultime de l’indépendance nationale face aux deux blocs de la guerre froide.
C’est sous sa responsabilité directe que la France lance à l’eau en 1967 son premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins, Le Redoutable, et qu’elle met en service ses premiers bombardiers Mirage IV capables de transporter la bombe. C’est également sous son ministère, en 1966, que la France se retire du commandement militaire intégré de l’OTAN sur décision de de Gaulle, un choix stratégique majeur qu’il doit ensuite traduire concrètement en réorganisant en urgence tout le dispositif militaire français sur le territoire national. Puis, en 1972, Georges Pompidou, successeur de de Gaulle à l’Élysée depuis 1969, nomme Pierre Messmer Premier ministre de France le 5 juillet 1972. L’ancien lieutenant de Bir Hakeim, l’ancien prisonnier du Việt Minh promené dans une cage de bambou au fond d’une jungle tonkinoise, l’ancien gouverneur colonial qui avait organisé la fin de l’empire français en Afrique, s’installe désormais à l’hôtel Matignon et dirige successivement trois gouvernements entre 1972 et 1974.
Son passage à Matignon coïncide avec l’un des chocs économiques les plus violents de l’après-guerre. À l’automne 1973, la guerre du Kippour au Proche-Orient déclenche un embargo pétrolier qui fait quadrupler le prix du baril en quelques mois, plongeant l’économie française comme celle de la plupart des pays occidentaux dans une crise énergétique brutale que Messmer doit gérer depuis Matignon, entre restrictions de circulation automobile et relance accélérée du programme nucléaire civil français. Il reste à ce poste jusqu’en mai 1974, traversant même la mort brutale de Georges Pompidou en avril de cette année et la présidence intérimaire d’Alain Poher qui s’ensuit, le temps d’organiser une nouvelle élection, avant de céder finalement la place au nouveau président élu, Valéry Giscard d’Estaing. Aujourd’hui encore, Pierre Messmer demeure le seul ministre des Armées de toute l’histoire de la Ve République à avoir ensuite dirigé le gouvernement français depuis Matignon.
Les décennies suivantes ne ralentissent guère cet homme qui semble avoir vécu suffisamment de vie pour plusieurs générations réunies. Une fois Matignon quitté en 1974, Messmer reste actif dans la vie politique française. Il avait été élu député gaulliste de Moselle dès 1968, un mandat qu’il conserve avec quelques interruptions liées à ses fonctions ministérielles jusqu’en 1988, tout en devenant maire de Sarrebourg de 1971 à 1989 et président du conseil régional de Lorraine à la fin des années soixante-dix. Il siège même brièvement au Parlement européen entre 1979 et 1984.
Il publie plusieurs ouvrages de souvenirs où il revient avec une pudeur toute militaire sur son passage à Bir Hakeim et sur les mois passés dans la jungle du Tonkin, refusant toujours de se poser en héros et préférant insister sur le collectif, sur ses camarades tombés ou disparus, plutôt que sur son propre parcours. En 1988, il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques, reconnaissance tardive pour un homme d’action davantage que de plume, au fauteuil laissé vacant par la disparition de Léon Noël. Il préside également pendant de longues années la Fondation de la France libre, veillant sur la mémoire de cette épopée qu’il avait vue traverser la Méditerranée sur un cargo italien à vingt-quatre ans à peine, refusant de laisser cette histoire s’effacer avec la disparition progressive de ses derniers témoins directs. À partir de juin 2006, quelques mois seulement avant sa propre mort, il devient chancelier de l’Ordre de la Libération, la plus haute distinction créée par de Gaulle pour honorer ceux qui avaient rejoint la France libre dès les premières heures les plus sombres du pays.
Une fonction quasi symbolique qu’il occupe jusqu’à son dernier souffle. Pierre Messmer meurt à Paris le 29 août 2007, à quatre-vingt-onze ans. L’un des derniers grands témoins directs de l’épopée gaulliste, de Londres jusqu’à Matignon. Des soldats rendent les honneurs militaires lors de ses obsèques célébrées le 4 septembre en la cathédrale des Invalides, avant qu’il ne soit inhumé à Saint-Gildas-de-Rhuys, dans le Morbihan, au bord de l’océan Atlantique.
Loin du sable brûlant de Libye et de la jungle humide du Tonkin qui avaient pourtant si souvent failli avoir raison de lui. Un jeune capitaine accroupi derrière un parapet de sable une nuit de juin 1942, qui ne sait pas s’il verra l’aube. Un prisonnier promené dans une cage de bambou, déclaré mort par ses ravisseurs. Et trente ans presque jour pour jour après cette première nuit dans le désert libyen, un homme installé derrière le bureau du chef du gouvernement français, à quelques centaines de mètres seulement d’un pont qui allait un jour porter le nom de sa propre bataille.
Voilà la trajectoire complète que cette vie mérite qu’on lui accorde, bien plus qu’une simple ligne dans un manuel scolaire. Entre les deux bouts de cette vie, il y a eu une décennie entière passée à la tête des armées françaises en pleine course à l’arme nucléaire, des années de décolonisation gérées depuis des bureaux poussiéreux d’Afrique, et un choc pétrolier géré depuis Matignon. Le jeune lieutenant de réserve qui ne voulait au départ qu’un poste tranquille d’administrateur colonial aura finalement traversé le XXe siècle français d’un bout à l’autre, sans jamais vraiment poser les armes, ni au sens propre ni au sens figuré.


