Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, alors qu’Alger est plongée dans le noir total du couvre-feu, environ quatre cents jeunes gens se glissent en silence vers les points névralgiques de la ville : l’état-major du 19e corps d’armée, la préfecture de police, la centrale téléphonique, le poste de radio, la résidence du général commandant la région. La plupart n’ont pour seule arme qu’un vieux fusil Lebel datant de la Première Guerre mondiale, sorti la veille d’une salle de sport où il était caché depuis des mois. Ce sont des étudiants, de jeunes employés, sans aucune formation militaire. Beaucoup ne savent même pas charger correctement leur arme.

Leur mission tient en quelques heures : neutraliser avant l’aube tout le dispositif militaire et policier de Vichy à Alger, pour que le débarquement allié qui se prépare au large ne rencontre aucune résistance organisée sur le sol algérois. Derrière cette opération d’une audace presque suicidaire se trouve un homme dont les idées politiques sont radicalement opposées à celles de la plupart de ses jeunes recrues. Un monarchiste convaincu, qui rêve de voir un roi remonter sur le trône de France. Cette nuit-là, dans le plus grand secret, il orchestre l’un des coups de force les plus décisifs de toute la Seconde Guerre mondiale.
Personne, parmi les jeunes gens qui avancent dans les ruelles de la Casbah et du centre-ville, ne sait encore que cette même nuit portera en germe, quelques semaines plus tard à peine, un assassinat qui rebattra toutes les cartes du pouvoir en Afrique du Nord française. Ce que cet homme a accompli à Alger, et ce qu’il a continué d’accomplir dans l’ombre pendant les semaines qui ont suivi, reste aujourd’hui l’un des épisodes les moins connus de la résistance française. Largement éclipsé par le récit centré sur Londres, sur la métropole et sur les figures les plus médiatisées de la France libre. L’homme en question s’appelle Henri d’Astier de la Vigerie.
Il est né le 11 septembre 1897 à Villedieu-sur-Indre, un petit village du centre de la France, dans une famille d’officiers où le service des armes se transmet de génération en génération. Il prépare l’École polytechnique avant de s’engager dès 1915, à seulement dix-sept ans, dans l’artillerie coloniale, alors que la France entière s’enfonce dans les tranchées de la Grande Guerre. Blessé à plusieurs reprises, il termine la guerre comme lieutenant, chevalier de la Légion d’honneur, décoré de trois citations pour sa bravoure au feu. Politiquement, c’est un monarchiste fervent, catholique, conservateur, admirateur déclaré de Charles Maurras.
Il est convaincu que la République parlementaire porte en elle une faiblesse structurelle que seul le retour d’une monarchie traditionnelle pourrait corriger durablement. Certains historiens évoquent même des liens jamais totalement éclaircis avec la Cagoule, ce réseau clandestin d’extrême droite responsable, à la fin des années trente, de plusieurs attentats visant à déstabiliser le régime parlementaire par la violence. Et pourtant, quand la guerre éclate à nouveau en 1939, cet homme, dont les idées se rapprochent par bien des aspects de l’extrême droite européenne, choisit sans la moindre hésitation de combattre farouchement l’occupant allemand. Il prend ainsi le contrepied exact de certains de ses propres compagnons idéologiques, tentés par la collaboration avec Berlin.
À Alger, la situation des résistants qu’il va bientôt rejoindre et diriger est particulièrement précaire. Depuis octobre 1940, le régime de Vichy a purement et simplement aboli le décret Crémieux qui accordait depuis 1870 la citoyenneté française pleine et entière aux Juifs d’Algérie. Du jour au lendemain, cent vingt mille personnes se retrouvent privées de leurs droits civiques les plus élémentaires, exclues de la fonction publique, de l’armée, des professions libérales, de la presse et du cinéma. C’est dans ce climat de rejet institutionnalisé que se forme, dès octobre 1940, un premier noyau de résistants regroupé autour d’un gymnase de la place du Gouvernement à Alger.
Il mêle des militants juifs déterminés et des officiers de réserve hostiles à Vichy. La famille Aboulker illustre parfaitement la place centrale occupée par la communauté juive algéroise dans cette histoire. Un jeune étudiant en médecine, José Aboulker, à peine âgé de vingt ans, fils d’un chirurgien réputé et figure locale du mouvement sioniste, en devient rapidement l’une des chevilles ouvrières les plus déterminées, aux côtés de son cousin Roger Carcassonne, qui anime un réseau parallèle à Oran. Henri d’Astier, arrivé sur place et couvert par son poste officiel de commissaire adjoint aux chantiers de la jeunesse obtenu en juillet 1942, rencontre Aboulker et prend presque naturellement, grâce à son expérience et à son âge, la direction politique de l’ensemble de ce mouvement encore largement informel et désorganisé.
Il faut dire un mot ici du paradoxe le plus troublant de toute cette histoire, celui qui rend le personnage d’Henri d’Astier si difficile à classer d’un point de vue moral. Cet homme, viscéralement attaché à une vision de la France largement héritée de l’Ancien Régime, hostile par principe à la République et à ses valeurs égalitaires, se retrouve pourtant à diriger un mouvement de résistance porté dans son immense majorité par des jeunes gens juifs, précisément privés de leurs droits par un régime que d’Astier lui-même n’a jamais explicitement condamné dans ses fondements, seulement dans sa soumission à l’occupant allemand. Cette alliance de circonstances, aussi improbable qu’efficace, illustre à quel point la résistance française, contrairement à l’image parfois simplifiée qu’on s’en fait aujourd’hui, rassemblait des convictions politiques radicalement irréconciliables, unies pour un temps par le seul refus commun de la défaite et de l’occupation. Les semaines qui précèdent le débarquement allié vont transformer ce petit groupe de conjurés en une force capable de renverser en une nuit tout un dispositif militaire.
L’enjeu stratégique dépasse très largement la seule ville d’Alger. L’opération Torch, nom de code du débarquement allié en Afrique du Nord, doit ouvrir aux Américains et aux Britanniques un second front susceptible de prendre l’Axe à revers depuis la Méditerranée. Les états-majors alliés redoutent par-dessus tout une résistance acharnée des troupes françaises fidèles à Vichy, dont l’armistice de 1940 interdit officiellement tout engagement aux côtés des Alliés. Le succès, même partiel et temporaire, de l’insurrection d’Alger représente donc un enjeu qui dépasse de très loin le simple confort tactique.
Il s’agit littéralement de sauver des centaines, voire des milliers de vies alliées qui auraient dû, sans cette neutralisation intérieure, débarquer sous le feu nourri de batteries côtières parfaitement opérationnelles. Les 22 et 23 octobre 1942, Henri d’Astier participe, avec quatre autres figures de la résistance nord-africaine formant ce qu’on appellera plus tard le Comité des Cinq, à des entretiens secrets tenus à Cherchell, une petite ville côtière à l’ouest d’Alger, avec le général américain Mark Clark, venu clandestinement par sous-marin depuis Gibraltar au péril de sa vie, et le consul américain Robert Murphy, en poste à Alger depuis des mois sous couverture diplomatique. Ensemble, dans une villa isolée sur la côte, ils mettent au point les derniers détails d’une opération conjointe d’une ampleur considérable. Au moment précis où les forces alliées débarqueraient sur les plages d’Afrique du Nord, la résistance algéroise neutraliserait de l’intérieur les points stratégiques de la ville pour empêcher toute réaction armée coordonnée des troupes fidèles à Vichy.
José Aboulker, de son côté, mobilise plusieurs centaines de jeunes volontaires, la plupart âgés de moins de vingt-cinq ans, recrutés dans les universités, les lycées et les milieux juifs particulièrement mobilisés depuis l’abrogation du décret Crémieux deux ans plus tôt. La préparation matérielle de cette nuit avait mobilisé des mois d’une discrétion absolue. Les armes, quelques dizaines de fusils Lebel hors d’âge et quelques pistolets, avaient été dissimulées peu à peu dans l’arrière-boutique d’une armurerie tenue par Émile et Florence Atlan, rue de Chartres. Un commerce que les lois raciales de Vichy avaient pourtant contraint à fermer officiellement quelques mois plus tôt.
Les jeunes conjurés se réunissaient par petits groupes cloisonnés, souvent sans se connaître les uns les autres au-delà de leurs propres cellules, selon une méthode de sécurité rudimentaire mais efficace. Beaucoup d’entre eux, étudiants en médecine, en droit, en pharmacie ou en lettres, n’avaient jamais tenu une arme de leur vie avant cette nuit précise. Plusieurs témoignages recueillis après-guerre décrivent des scènes presque comiques n’eût été la gravité de l’enjeu : de jeunes hommes cherchant fébrilement, quelques heures avant l’action, comment charger correctement un fusil qu’on venait de leur mettre entre les mains pour la toute première fois. C’est ainsi que dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, l’opération se déclenche dans le plus grand secret.
Le quartier général de l’insurrection s’installe dans l’appartement du professeur Henri Aboulker, père de José, chirurgien réputé de la faculté de médecine d’Alger, au numéro 26 de la rue Michelet, en plein centre-ville. Les quatre cents volontaires, dont les deux tiers sont juifs, se répartissent en petites équipes coordonnées et neutralisent en quelques heures à peine les batteries côtières de Sidi-Ferruch, chargées de repousser tout débarquement ennemi, ainsi que l’état-major tout entier du 19e corps d’armée. Ils placent en état d’arrestation le général Alphonse Juin, commandant en chef des forces vichystes en Algérie, réveillé en pleine nuit dans sa propre résidence, ainsi que l’amiral François Darlan, chef de la marine du régime de Vichy, présent à Alger ce soir précis par un pur hasard du calendrier, venu au chevet de son fils gravement malade d’une poliomyélite. Pendant près de quinze heures, jusqu’à ce que les renforts vichystes venus de l’extérieur de la ville reprennent progressivement le contrôle de certains points isolés, ces quatre cents jeunes gens, presque sans armes et sans la moindre expérience militaire réelle, tiennent la ville toute entière.
Ils permettent aux troupes américaines de débarquer sur les plages avec une résistance militaire quasiment nulle du côté algérois, contrairement à ce qui se produit au même moment à Oran et au Maroc. La situation pourtant reste immédiatement compliquée, et la victoire de cette nuit-là s’assombrit très vite. Le cessez-le-feu obtenu à Alger ne s’étend pas automatiquement au reste de l’Afrique du Nord française. Darlan, désormais aux mains des Alliés mais toujours théoriquement en position d’autorité sur ses propres troupes, refuse pendant trois jours entiers de transmettre l’ordre de cesser le feu à ses subordonnés d’Oran et du Maroc, où des combats fratricides et parfaitement inutiles continuent d’opposer soldats français et troupes alliées, causant des pertes humaines qui auraient pu être évitées.
Il faut l’intervention personnelle et particulièrement insistante du général Clark, allant jusqu’à menacer ouvertement les deux hommes, pour que Darlan finisse par céder et ordonne, sous la contrainte la plus directe, l’arrêt des combats sur l’ensemble du territoire nord-africain. Cette solution négociée, aussi choquante soit-elle avec le recul, trouvait sa logique dans le calcul froid des états-majors alliés. Darlan, en tant qu’ancien chef du gouvernement de Vichy et commandant en chef de toutes les forces françaises, possédait l’autorité légale nécessaire pour faire cesser rapidement les combats dans l’ensemble de l’Afrique du Nord et rallier les colonies encore hésitantes. Un avantage tactique immédiat que les Américains jugeaient plus précieux à court terme que la pureté morale du choix politique.
Le général Eisenhower lui-même, commandant en chef allié pour l’opération, défendra cet arrangement comme une nécessité militaire purement provisoire, tout en admettant dans ses propres mémoires le malaise profond que cette décision avait provoqué jusque dans les rangs américains. Le 17 novembre 1942, un rebondissement politique achève de brouiller le sens profond de cette nuit d’insurrection. Plutôt que de confier le pouvoir aux résistants qui venaient de risquer leur vie pour faciliter le débarquement, les Américains négocient avec l’amiral Darlan lui-même, l’homme que ces mêmes résistants venaient d’arrêter quelques jours plus tôt à peine. Un accord qui le maintient à la tête de l’administration civile et militaire de toute l’Afrique du Nord française.
Cet arrangement, resté célèbre sous le nom d’accords Darlan, scandalise une bonne partie de l’opinion publique alliée et provoque la colère à peine dissimulée du général de Gaulle depuis Londres, qui voit une compromission inacceptable avec un homme jusque-là étroitement associé au régime de Vichy et à sa politique de collaboration. Henri d’Astier, dans un retournement que l’histoire retiendra comme profondément ambigu, accepte alors le poste de secrétaire adjoint aux affaires politiques dans ce même gouvernement Darlan, avec la police de toute l’Afrique du Nord placée sous sa responsabilité directe. Mais son acceptation n’a rien d’une soumission résignée. D’Astier n’a en réalité qu’une idée fixe en tête : utiliser cette position nouvelle et ce pouvoir policier tout neuf pour préparer dans l’ombre la plus totale l’élimination politique de Darlan, au profit du comte de Paris, prétendant orléaniste au trône de France, qu’il fait venir secrètement à Alger dans l’espoir de le voir un jour succéder à l’amiral, avec de Gaulle comme chef du gouvernement et Giraud comme chef des forces armées, dans une architecture politique entièrement imaginée par lui.
Fernand Bonnier de la Chapelle n’est pas, à proprement parler, un inconnu recruté au hasard dans la rue. Né en 1922 à Alger, fils d’un journaliste français lui-même monarchiste convaincu et farouche opposant au fascisme, le jeune Fernand a grandi dans un milieu où l’idée d’une restauration monarchique n’a rien d’une excentricité marginale. Après l’armistice de 1940, il traverse illégalement la ligne de démarcation pour rejoindre la zone libre. Il assiste à une manifestation d’étudiants antiallemands le 11 novembre 1940 à l’Arc de Triomphe, puis revient en Algérie où son père travaille pour un journal local.
Passé par les chantiers de la jeunesse française, la même organisation qui servait de couverture à Henri d’Astier, il obtient son diplôme en 1942, quelques mois à peine avant d’être surpris par le débarquement allié du 8 novembre. Après le putsch, il s’engage sans hésiter dans les Corps francs d’Afrique, formés et initialement dirigés par ce même d’Astier de la Vigerie, qui devient ainsi, sans le savoir encore, à la fois son commandant et, quelques semaines plus tard, l’homme qui aurait orchestré son destin le plus tragique. C’est dans ce contexte particulièrement trouble qu’un jeune homme de vingt ans à peine, Fernand Bonnier de la Chapelle, membre du même cercle monarchiste que d’Astier et proche de Labé Cordier, s’engage à accomplir ce que personne d’autre parmi les conjurés n’ose formuler ouvertement à voix haute. Selon son propre témoignage, recueilli en détail après son arrestation par le commissaire Garidacci, Henri d’Astier et Labé Cordier, tous deux dévoués corps et âme à la cause du comte de Paris, lui auraient promis qu’il obtiendrait sa grâce sans difficulté une fois le prétendant arrivé au pouvoir, présentant l’acte comme un simple sacrifice temporaire sans réelle conséquence pour sa propre vie.
Le 24 décembre, veille de Noël, Bonnier de la Chapelle pénètre dans le palais d’été d’Alger et tire à trois reprises sur l’amiral Darlan au moment où celui-ci entre dans son bureau, l’atteignant au visage et à la poitrine. L’amiral meurt en moins d’une demi-heure. Bonnier ne cherche pas à s’enfuir et se laisse immédiatement arrêter sur place par les occupants des bureaux voisins. L’assassinat lui-même se déroule dans une confusion relative.
Ce matin-là, Bonnier n’était pas parvenu à trouver Darlan au palais d’été et avait déjeuné en attendant avec Henri d’Astier lui-même dans un restaurant algérois. Un détail troublant que Bonnier rapportera lui-même dans sa déposition. Les deux hommes étaient ensuite retournés ensemble aux abords du palais, où Bonnier avait patienté dans un couloir jusqu’au retour de l’amiral, accompagné du capitaine de frégate Hourcade, que Bonnier blesse également à la cuisse au moment des faits avant d’être maîtrisé. Interrogé dans les minutes qui suivent, il affirme avoir agi seul par pure conviction morale, sans manifester la moindre inquiétude apparente quant aux conséquences pour lui-même.
Un calme que certains observateurs de l’époque interprètent précisément comme la preuve qu’on lui avait promis en coulisse une issue bien plus clémente que celle qui l’attendait réellement. Ce qui suit se déroule à une vitesse qui choque à l’époque comme aujourd’hui encore. Le 25 décembre, un tribunal militaire siège en urgence et prononce en moins d’une heure, sans véritable instruction ni audition de témoins, la peine de mort contre Bonnier de la Chapelle, vers 21 h 30. Ses avocats, maîtres Viala et Sansonetti, demandent un délai pour permettre à ses proches d’intervenir en sa faveur et pour organiser une défense digne de ce nom.
Le général Henri Giraud, qui vient tout juste d’être élu à la tête de l’Afrique française le jour même de la mort de Darlan par un Conseil impérial entièrement acquis à Vichy, refuse catégoriquement d’accorder le moindre sursis d’exécution. Dans la nuit du 25 au 26 décembre, la grâce est définitivement rejetée par Giraud lui-même en sa qualité de chef de la justice militaire. Le père de Bonnier, effondré, frappe en vain à toutes les portes possibles pendant toute la nuit, accompagné d’un ami avocat, sans jamais parvenir à faire entendre sa cause. Le 26 décembre 1942, à 7 h 45 du matin, quarante-huit heures à peine après l’assassinat, Fernand Bonnier de la Chapelle tombe sous les balles d’un peloton d’exécution au champ de tir de Hussein-Dey, dans la banlieue nord d’Alger.
Il a vingt ans. Alors, à la question de savoir si l’homme qui a organisé le putsch du 8 novembre a fini par payer pour ce qu’il avait mis en mouvement, la réponse commence à se dessiner, mais elle concerne d’abord un autre homme que lui. Bonnier de la Chapelle, celui qui a tiré, celui qu’on a expédié devant un peloton d’exécution avec une hâte si suspecte que beaucoup, dès l’époque, y virent une manœuvre destinée à faire taire à jamais le seul témoin capable de révéler publiquement qui exactement se trouvait derrière lui dans l’ombre. Ironie supplémentaire de cette affaire : Giraud lui-même n’avait strictement rien fait pour empêcher l’exécution de Bonnier, ni même simplement pour la retarder de quelques jours le temps d’obtenir des aveux plus complets sur d’éventuels complices.
Le jour même de cette exécution expéditive, les membres vichystes du Conseil impérial d’Alger l’installent sans la moindre opposition à la tête de l’Afrique française. Une coïncidence de calendrier que beaucoup à l’époque ne manquent pas de relever. Lorsque plusieurs personnalités, dont Henri d’Astier lui-même avec un courage remarquable, se présentent devant Giraud à peine élu pour plaider la grâce de Bonnier, celui-ci leur répond sèchement qu’il est désormais trop tard pour revenir sur une décision déjà exécutée. Le général Giraud, principal bénéficiaire politique de cette mort puisqu’il hérite aussitôt du pouvoir suprême sur toute l’Afrique du Nord, ouvre malgré tout dans les semaines suivantes une enquête sur les circonstances réelles de l’assassinat.
Une fois le principal témoin réduit définitivement au silence, il accuse publiquement la résistance tout entière d’avoir organisé le meurtre de Darlan et lance une vaste vague d’arrestations parmi les principales figures du mouvement qui avaient pourtant permis, six semaines plus tôt à peine, le succès du débarquement allié. Henri d’Astier, directement mis en cause par le témoignage même de Bonnier de la Chapelle avant son exécution, entre aussitôt dans la clandestinité, traqué par une police qu’il avait lui-même dirigée quelques semaines auparavant. Il est finalement retrouvé et arrêté au tout début de l’année 1943, puis incarcéré à la prison militaire de Bab El Oued, soupçonné de complot contre la sûreté de l’État français. Durant ces huit mois d’incarcération, il ne bénéficie d’aucun traitement de faveur particulier malgré son ancien rang au sein du gouvernement Darlan.
Les conditions de détention restent rudimentaires, et sa correspondance strictement contrôlée laisse transparaître une inquiétude réelle quant à l’issue de la procédure engagée contre lui, à une époque où l’exécution sommaire de Bonnier de la Chapelle avait déjà démontré la rapidité avec laquelle la justice militaire de Giraud pouvait trancher lorsqu’elle le jugeait politiquement nécessaire. Sa détention dure jusqu’en septembre 1943, soit huit mois entiers, jusqu’à ce que le général de Gaulle, en train de s’imposer progressivement comme seul chef incontesté de la France combattante face à un Giraud de plus en plus affaibli politiquement, obtienne finalement sa libération. La procédure judiciaire ouverte contre lui se referme finalement par un non-lieu. Aucune preuve formelle ne sera jamais retenue aux yeux de la justice militaire française pour établir sa responsabilité directe dans la préparation matérielle de l’assassinat de Darlan, malgré les déclarations pourtant explicites de Bonnier de la Chapelle avant sa mort.
Loin d’être mis à l’écart pour de bon comme on aurait pu s’y attendre, d’Astier devient membre de la commission de la défense nationale du nouveau pouvoir gaulliste, puis promu capitaine en décembre 1943. Cette réhabilitation rapide et complète au sein de l’appareil gaulliste tranche radicalement avec la sévérité expéditive dont Bonnier de la Chapelle avait fait les frais quelques mois plus tôt à peine. Comme si la France combattante, occupée à unifier ses rangs divisés face à l’ennemi commun, avait choisi de ne pas trop regarder en arrière sur les zones d’ombre de ses propres cadres les plus utiles. En avril 1944, il crée les Commandos de France, une unité de volontaires parachutistes recrutés parmi les évadés de France ayant traversé les Pyrénées ou la Manche, qu’il conduit lui-même au combat en métropole à la tête d’un détachement de quarante-cinq hommes opérant derrière les lignes ennemies pour préparer méthodiquement le débarquement allié en Provence.
Le général de Gaulle le fait Compagnon de la Libération, saluant officiellement dans la citation qui accompagne cette distinction prestigieuse son rôle pionnier dans l’organisation de la résistance en Afrique du Nord dès le tout début de l’année 1941, sans jamais mentionner la moindre réserve sur les événements de décembre 1942. Il faut également dire un mot du sort réservé dans les mois qui suivent à la grande masse des quatre cents jeunes gens qui avaient pris tous les risques cette nuit-là sans occuper eux-mêmes de postes officiels dans le nouveau pouvoir. Contrairement à d’Astier, la plupart d’entre eux ne reçoivent aucune reconnaissance immédiate pour leur engagement. Beaucoup continuent simplement leurs études ou reprennent leur emploi comme si de rien n’était, dans une administration algéroise encore largement tenue par des fonctionnaires nommés sous Vichy quelques mois plus tôt à peine, et qui regardent ces jeunes insurgés avec une méfiance à peine voilée.
José Aboulker lui-même, malgré son rôle central dans l’organisation opérationnelle du putsch aux côtés du colonel Germain Jousse, doit attendre des années avant de recevoir une reconnaissance officielle à la hauteur de son engagement. Ce n’est que progressivement, au fil des décennies suivantes, qu’il obtient la Médaille de la Liberté américaine, la Croix de guerre, puis le titre de Compagnon de la Libération et le grade de commandeur de la Légion d’honneur. Le colonel Germain Jousse, officier de réserve qui codirige avec lui les opérations militaires de cette nuit, reçoit lui aussi bien plus tard une reconnaissance similaire, tout comme le sous-lieutenant Bernard Karsenty, l’un des tout premiers organisateurs des rencontres de Cherchell. Décédé en 2007 dans une discrétion totale, loin des honneurs, José Aboulker raconte dans ses dernières interviews avoir été profondément marqué par le paradoxe de cette histoire.
Devenu neurochirurgien après la guerre, il consacre également une partie de sa vie publique à défendre les droits politiques des musulmans d’Algérie, convaincu que l’exclusion systématique dont ces derniers avaient été victimes sous l’administration coloniale portait en germe les tensions qui allaient, quelques années plus tard, embraser le pays tout entier. Il meurt le 17 novembre 2009 à Manosque, à quatre-vingt-neuf ans, l’un des tout derniers témoins directs de cette nuit de novembre 1942. L’homme soupçonné d’avoir armé moralement, sinon matériellement de sa propre main, la main qui a abattu Darlan, se retrouve donc moins de deux ans plus tard à peine décoré par le chef même de la France libre, salué comme un héros de la résistance devant les caméras et les micros de la Libération. Ses archives personnelles, consultées bien plus tard par les historiens, ne permettent d’ailleurs pas de reconstituer avec précision l’ensemble de sa carrière civile d’après-guerre, tant l’homme semble s’être volontairement effacé de la vie publique après ses quelques mois d’exposition maximale.
Après la guerre, Henri d’Astier de la Vigerie évolue dans le monde des affaires, tout en restant politiquement actif au sein de mouvements conservateurs comme Défense des libertés françaises en 1947 ou le Front des forces françaises en 1949, sans jamais retrouver l’influence politique considérable qu’il avait brièvement exercée à Alger durant ces quelques semaines de novembre et décembre 1942. Il meurt à Genève le 10 octobre 1952, à cinquante-cinq ans, loin des projecteurs qui avaient un temps éclairé son parcours, et repose aujourd’hui au cimetière de Vaucresson, dans les Hauts-de-Seine, sous une pierre tombale qui ne dit rien de la nuit du 8 novembre ni de celle du 24 décembre. Quant à Fernand Bonnier de la Chapelle, celui qui a payé seul et en quarante-huit heures à peine pour un projet politique qui le dépassait très largement, la justice française finit par lui rendre, bien après sa mort, une forme tardive de reconnaissance posthume. Le 21 décembre 1945, exactement trois ans après les faits, la chambre des révisions de la Cour d’appel d’Alger juge que son acte avait été accompli dans l’intérêt de la libération de la France.
Une réhabilitation judiciaire qui arrive bien trop tard pour lui rendre la vie qu’on lui avait prise en une matinée d’hiver. En juin 1950, son cercueil est rapatrié vers le cimetière de Sèvres, où une stèle est finalement érigée. En février 1951, le ministère des Anciens combattants lui attribue officiellement la mention « Mort pour la France », gravée depuis lors au bas de son monument funéraire. Les historiens qui se sont penchés sur cette affaire restent d’ailleurs partagés sur la part de responsabilité exacte à attribuer à Henri d’Astier dans l’assassinat proprement dit.
Certains, s’appuyant sur les déclarations mêmes de Bonnier de la Chapelle et sur la logique politique évidente de l’opération, considèrent que d’Astier en fut l’inspirateur direct, sinon le commanditaire formel, utilisant Labé Cordier comme intermédiaire pour ne jamais apparaître lui-même en première ligne. D’autres, plus prudents, rappellent qu’aucune preuve matérielle irréfutable n’a jamais été produite devant un tribunal, que le non-lieu prononcé en 1943 reposait sur un dossier d’instruction réelle et pas seulement sur des considérations politiques opportunes, et que Bonnier de la Chapelle, jeune homme instable et fasciné par l’héroïsme sacrificiel, aurait très bien pu agir sur la base d’encouragements informels sans qu’il y ait eu, à proprement parler, un ordre donné et exécuté selon un plan prémédité. Entre ces deux lectures, la vérité complète n’a probablement plus aucune chance d’être un jour établie avec certitude, la plupart des acteurs directs de cette nuit ayant emporté leurs secrets les plus précis dans leur tombe. Le général de Gaulle lui-même, dans la citation officielle accompagnant la Croix de la Libération remise à d’Astier, choisit des mots soigneusement mesurés, saluant son rôle pionnier dans l’organisation de la résistance nord-africaine sans jamais mentionner, ni de près ni de loin, les événements de la fin de l’année 1942.
Comme si l’État naissant de la France libre avait collectivement décidé de tourner cette page particulière sans jamais vraiment la refermer par un jugement clair et définitif. Voilà donc, en définitive, la réponse complète à la question posée au tout début. Henri d’Astier de la Vigerie, l’homme qui a organisé la nuit d’insurrection du 8 novembre et qui a très probablement, selon le témoignage même de l’exécuteur recueilli avant sa mort, orchestré en coulisse l’élimination politique de Darlan, n’a jamais été formellement condamné pour quoi que ce soit devant aucun tribunal. Il a même fini honoré comme l’un des grands artisans de la résistance française, décoré par de Gaulle en personne.
Le jeune homme de vingt ans qui a réellement appuyé sur la détente cette nuit de Noël, lui, a payé de sa vie en quarante-huit heures à peine, avant même que ses avocats n’aient eu le temps d’organiser correctement sa défense, avant que son propre père n’ait pu, malgré toute une nuit passée à frapper aux portes, obtenir la moindre écoute. Aucun tribunal n’a jamais eu à trancher formellement entre ces deux lectures possibles de la responsabilité d’Henri d’Astier. Et c’est peut-être précisément cette absence de verdict clair, plus que n’importe quelle condamnation ou n’importe quel acquittement en bonne et due forme, qui explique pourquoi cette histoire reste aujourd’hui encore l’une des plus discutées de toute cette période. Deux hommes, une même conspiration nouée dans l’ombre, deux destins radicalement opposés : l’un décoré et honoré jusqu’à sa mort naturelle dix ans plus tard, l’autre fusillé à l’aube sur un simple champ de tir.
C’est peut-être cela la vraie leçon de cette histoire méconnue. Dans les coulisses les plus troubles de la Libération, la justice n’a pas toujours frappé ceux qui portaient réellement la responsabilité la plus lourde, et l’héroïsme officiel n’a pas toujours épargné les mains les plus directement tachées. Cette histoire mérite aussi d’être replacée dans son contexte le plus large, celui d’une résistance française éclatée en plusieurs pôles rivaux qui ne fusionneront véritablement qu’au cours de l’année 1943. À Alger coexistent durant ces semaines tumultueuses les partisans de Giraud, ceux d’un gaullisme encore minoritaire sur place et les monarchistes de d’Astier, chacun poursuivant derrière l’objectif commun un projet politique pour l’après-guerre radicalement différent des deux autres.
Ce n’est que le 3 juin 1943, avec la création du Comité français de la Libération nationale à Alger même, que ces courants rivaux finissent par se fondre, non sans tensions, sous l’autorité conjointe puis exclusive du général de Gaulle, après des mois de rivalité souterraine dont l’assassinat de Darlan n’aura été, en définitive, que l’épisode le plus sanglant et le plus retentissant. Cette histoire du 8 novembre 1942 rappelle en définitive une vérité que l’on préfère souvent ignorer lorsqu’on raconte la Seconde Guerre mondiale à travers ses grands noms et ses seules grandes batailles rangées. La résistance française ne fut jamais un bloc uniforme de héros parfaitement vertueux, mais une mosaïque d’hommes et de femmes aux motivations parfois inavouables, aux méthodes parfois discutables, unis par la seule urgence du moment.
Juger cette nuit-là exige de tenir ensemble, sans les confondre, l’audace incontestable de quatre cents jeunes gens presque désarmés et l’ambiguïté profonde d’un homme prêt, quelques semaines plus tard à peine, à sacrifier l’un des siens pour un projet politique qui n’avait plus rien à voir avec la simple libération du pays.


