Un avion s’écrase en plein milieu d’un village français, en juin 1944, en pleine Seconde Guerre mondiale. Et tout cela a été filmé par un pilote allemand. Cette vidéo, c’est la preuve que la guerre ne s’arrête jamais vraiment, même quand on cherche à l’oublier. Werner Pichon-Kalau vom Hofe est né à Hambourg en 1917, dans une Allemagne qui panse encore les blessures de la Première Guerre mondiale.

Pilote de chasse, il accumule 21 victoires homologuées au sein de la Luftwaffe. Il sert d’abord dans les Jagdgeschwader 3 et 51, puis rejoint, en août 1940, le Jagdgeschwader 54, celui qu’on appelle le « Cœur Vert », à cause de l’insigne vert en forme de cœur peint sur les fuselages, un symbole de la région d’origine de son commandant, Hannes Trautloft. Ce vétéran de la Légion Condor dirige l’unité avec une conviction inébranlable. Il le répète souvent à ses jeunes pilotes : « Il faut agir sans réfléchir.
Celui qui hésite est perdu. »
Pendant la bataille d’Angleterre, l’unité est basée dans le Pas-de-Calais. Les Messerschmitt Bf 109 de Werner escortent les bombardiers et tentent d’intercepter les chasseurs de la Royal Air Force. Les combats sont violents, chaotiques.
L’unité revendique des dizaines de victoires, mais elle perd aussi 40 % de ses pilotes. L’idée d’une guerre courte s’effondre au-dessus de la Manche. Au printemps 1941, le Jagdgeschwader 54 est déployé dans les Balkans, notamment en Yougoslavie. Werner y est nommé officier technique.
Les images qu’il filme montrent une tranquillité trompeuse. En juin 1941, les pilotes rejoignent les portes de l’Union soviétique pour l’opération Barbarossa. Werner ne filme pas l’invasion. Il est trop occupé : le 25 juin 1941, il abat deux bombardiers ennemis.
Les images reprennent en hiver 1941-1942, sur le front de l’Est. C’est là que le Jagdgeschwader 54 devient légendaire. Ses pilotes accumulent des dizaines de victoires individuelles, mais cette facilité est trompeuse. L’adversaire ne disparaît jamais, il revient sans cesse.
L’un des as de l’unité, Walter Nowotny, écrit : « On n’avait pas le temps d’avoir peur. Après, si. Mais pas pendant. »
Chaque victoire a un prix.
Plus on vole, plus les chances de s’en sortir diminuent. Même les meilleurs finissent par être touchés, abattus, blessés ou disparus. Sur le front de l’Est, les Messerschmitt adaptent leur camouflage : d’abord brun pour les forêts russes, puis blanc quand l’hiver arrive. Pour ces hommes, la guerre ne s’arrête jamais.
Les missions s’enchaînent : cent, deux cents, parfois plus. Le corps s’adapte, mais l’esprit s’use. Un autre as de l’unité, Erich Rudorffer, écrit : « À la fin, on ne pensait plus à la victoire. Juste à rentrer chez soi.
»
Entre deux missions, le silence devient lourd. Les pilotes comptent les disparus, évitent de poser certaines questions, puis remontent dans leur avion parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Werner et son unité évoluent au-dessus de la Finlande, des pays baltes, du lac Ilmen et surtout de Leningrad. Au début de 1942, Werner prend le commandement de la 7e escadrille du Jagdgeschwader 54, marquée par un insigne distinctif : une chaussure volante.
On retrouve cet insigne à côté de celui de Hambourg, sa ville natale, sur le tableau de bord de ce qui semble être la base arrière de l’escadrille 7. Après les horreurs de l’hiver russe, le temps semble à l’insouciance. Nous sommes probablement à l’été 1942. Les Allemands ont échoué à prendre Moscou, et le conflit est devenu une guerre d’usure d’une violence extrême.
La Luftwaffe domine encore le ciel, mais l’aviation de l’Armée rouge devient de plus en plus efficace. Ces hommes ont de la chance : ils sont encore rattachés à leur unité. D’autres personnels de la Luftwaffe ont été intégrés à des divisions de l’armée de terre pour combler le manque d’infanterie, à cause des terribles pertes de l’hiver 1941-1942. Les nouvelles qui leur parviennent de leurs familles restées en Allemagne ne sont pas forcément bonnes.
Depuis le printemps 1942, les Alliés intensifient leurs bombardements stratégiques. Werner Pichon-Kalau vom Hofe, 25 ans à l’époque, ne reste pas sur le front de l’Est. Au début de 1943, il est rappelé à l’Ouest, alors que le sort de la guerre se joue à l’Est. Le « Cœur Vert » voit son 3e groupe retiré du secteur pour combattre les raids alliés sur l’Allemagne.
Hannes Trautloft, fort de ses 58 victoires, désapprouve le commandement de la Luftwaffe et est muté à un état-major général. Werner, lui, rejoint le sud de la France, à la 5e division de chasse. Il est difficile d’identifier les lieux où ces images ont été tournées, probablement dans le secteur d’Aix-en-Provence, d’Avignon ou d’Orange. Les plans pris lors d’un vol à bord de ce qui semble être un Fieseler Storch m’ont permis d’identifier l’aqueduc de Roquefavour, la plus grande construction de ce type au monde, située non loin d’Aix-en-Provence, au-dessus de l’étang de Berre.
Werner filme aussi la flotte réquisitionnée, notamment le paquebot Providence, qui avait été engagé lors du débarquement français à Narvik au printemps 1940. Les images tournées en Italie m’appellent à chaque fois que je les regarde. Une sorte de dolce vita au bord d’un volcan ou d’une falaise. Nous sommes nécessairement au printemps 1943 ou au tout début de l’été.
Werner filme des femmes autour de lui, des paysages de Ligurie, une région côtière non loin de Menton, de Monaco, et donc de la France. La guerre n’est pas très loin, rappelée par cette parade de soldats italiens. Mais l’atmosphère est loin, très loin des préoccupations d’une Europe qui plonge dans la Seconde Guerre mondiale. Les images de Paris sont plus évocatrices : des rues presque vides, traversées rapidement, les Invalides, le Grand Palais, la place de la Concorde au loin, l’Arc de triomphe.
C’est à peu près tout. C’est ici que les images deviennent intéressantes. Plusieurs séquences montrent des officiers et des employées féminines de la Luftwaffe, loin des horreurs de la guerre. Ici, un concert en plein air, plus loin, des jeux sur l’herbe.
L’insouciance est de mise. La guerre, pourtant, n’est pas très loin. J’ai identifié leur lieu de résidence : le château de Moncel, à Jouy-en-Josas, à quatre kilomètres au sud-est de Versailles, où se trouve le quartier général de la 5e division de chasse, appartenant à la Luftflotte 3. À l’été 1944, les marcassins naissent généralement entre février et octobre.
C’est là qu’il faut aller quand on est passionné d’histoire. Entre deux repas sur l’herbe, Werner se filme au stand de tir. La scène paraît presque sérieuse, mais il va bientôt trouver un autre sujet de reportage. Et, incroyablement, à seulement quelques dizaines de mètres du château de Moncel, se trouve le but de notre enquête : le crash d’un avion, filmé dans les rues d’un village.
C’est le Halifax LW684 du 434e escadron. Il a décollé le 9 juin 1944 de Croft pour bombarder les installations ferroviaires de Versailles. Abattu, il s’écrase au 29, rue Jean-Bauvinon. Huit membres d’équipage : sept Canadiens et un Britannique.
Sept hommes — Trevor Christie, Arthur Doran, Georges Dunlop, John Hansuk, Charles Neary, Joseph Nowlan, Roy Warren — meurent instantanément. Le huitième, David Hughes, meurt de ses blessures le 11 juin.


